vendredi 12 juin 2026

Texte : Sous le ciel de Verdalia

 (2671 mots)

Note : J'ai écrit ce texte en partant d'une contrainte particulière, découverte dans le livre Comment écrire des histoires d'Élisabeth Vonarburg, édition 2013, pages 128-129. L'exercice consiste à choisir un certain nombre de livres dans des genres divers. On ouvre ces livres au hasard et on prend une ligne par page (pas une phrase, mais bien une ligne complète). On retranscrit ces lignes les unes sous les autres (je l'ai fait à l'ordinateur et j'ai imprimé le résultat). Ensuite, on découpe les lignes en languettes, qu'on va manipuler pour "jouer" avec et les placer dans un certain ordre pour créer des éléments d'une future histoire. Il y a tout un procédé qui vient ensuite, et toutes sortes de possibilités, mais ça vous donne une idée du concept. Au bout du compte, ça nous donne la base d'une histoire qui peut vraiment nous sortir de notre zone de confort habituelle. Un moyen comme un autre de développer sa créativité! Cette méthode a bien fonctionné avec moi, je vais sûrement la retenter un jour.

*

Les murs se défont en gros morceaux. Des couches de gravats s'empilent, comme autant de témoins de l'onde de choc. Femmes et enfants pleurent, leurs larmes laissant sur leurs joues des trainées de boue granuleuse.

Monstre. Ce n'était pas nécessaire. Il suffisait à Yali de lancer un ultimatum, de donner ses conditions. La population de ce village de Verdalia, pacifique et sans armes, lui aurait donné satisfaction. Pour peu que l'on puisse satisfaire Yali, bien entendu.

Les lueurs orangées du soleil oublié flottent au-dessus des toits défoncés, illuminant les yeux des enfants stupéfiés. Des arbres enflammés se consument sous les regards des survivants abasourdis. L'explosion a fauché plusieurs villageois alors qu'ils vaquaient à leurs occupations.

Là, cette femme qui arbore la peau noire du clan des Loups. Tapie dans l'ombre d'un poteau qui s'élève encore bien droit. Yali l'a aperçue. La femme n'est même pas jolie, son front bas et son nez camus auraient dû la protéger de l'envie de Yali, mais mon aimée peut parfois se montrer si irritable. Sans aucune mesure, ni justification.

Je préfère observer les cieux anonymes et les champs où l'avoine mûrit au soleil. Tout, plutôt que ce spectacle.

Si seulement Yali pouvait s'amender. Je l'espère encore. Pauvre fou.

Elle les tuera tous. Je le sais, inutile d'espérer le contraire. Je demeure impuissant. Incapable de l'atteindre, de la raisonner, de l'empêcher de nuire. Pourquoi ai-je tant de mal à détourner mon regard d'elle?

Le passé. Là est mon salut. Choisir un souvenir, le premier qui me vient à l'esprit. Voilà. Yali perchée sur sa monture. Chargée de vestiges archéologiques amassés à force de pillages.

Je me rappelle bien sa vie d'alors. Sa troisième incarnation.

À l'époque, Yali vivait sur Zolar, se spécialisait dans le commerce et frayait avec les Solitaires, une bande de femmes sans scrupules qui payaient en espèces et avec lesquelles elle passait des nuits à se saouler à mort. Une drôle d'existence, je souhaitais mieux pour elle. Un brin de bravoure, un acte sortant de l'ordinaire. N'importe quoi, pourvu qu'elle remplisse son existence.

Une nuit, pour donner un coup de pouce au destin, j'avais envoyé à Yali un brigand. Penché sur la chef de la bande, il s'apprêtait à l'égorger dans son sommeil. J'escomptais une bataille, un combat échevelé, un sauvetage héroïque. Certes pas une telle sauvagerie de la part de Yali.

Du carnage qui a suivi, je ne retiens qu'un moignon de lame, grugé par la rouille, brandi avec une rage destructrice. Une telle colère contre le brigand, je m'en serais peut-être arrangé. Sauf qu'une fois le vaurien éliminé, Yali n'avait pas arrêté son élan. Une à une, ses compagnes avaient succombé à sa lame émoussée.

J'ai bien observé Yali lorsqu'elle a refermé la porte du refuge derrière elle. Ses yeux encore remplis de fièvre se sont posés sur la porte, toute rouillée, au grillage distendu. Je ressens encore ses pensées, sa soif, ses délires. Puiser en elle la force de continuer à marcher, la sueur lui brûlant les yeux. Elle venait de tourner le dos à ses appuis clandestins et à ses repaires secondaires dans cette région. Pour un simple moment de folie, qu'elle-même ne pouvait s'expliquer.

Cette fameuse nuit, je me rappelle avoir tremblé. Une fois de plus, j'ai songé à tout arrêter. À sévir et ainsi, préserver des milliers de vies. Mais mon amour pour Yali était si grand. Il me fallait essayer encore.

Un sifflement assourdissant m'oblige à me replonger dans le présent.

Les bracelets lumineux aux poignets de Yali s'illuminent. Mes bracelets. Elle me les a volés. Dépouillé des bracelets d'Orick, je ne peux plus me balader dans l'espace. Uniquement dans le temps. Condamné à assister à ses crimes autant de fois que je le souhaite, mais sans pouvoir intervenir.

Un flottement traverse le groupe des survivants. Les orteils de Yali grouillent d'impatience. Je me raidis, puis me rassure aussitôt. Elle ne possède pas ma maîtrise des bracelets. Elle n'a qu'une faible expérience de leur maniement. Si ce n'est du mouvement rotatif des poignets que, dans ma grande naïveté, je lui ai enseigné, la position de ses membres inférieurs est incorrecte. L'intensité et la durée doivent être calculées avec précision, sinon le résultat sera pitoyable.

Yali pose ses mains sur ses cuisses et pivote d'un demi-tour. Sa jambe droite se soulève avec grâce vers l'avant. Un déferlement de couleurs jaillit de sa bouche.

L'instant d'après, le village est entouré par une pluie de météorites qui s'abat sans relâche, réduisant inexorablement l'espace disponible. Les habitants sont maintenant prisonniers. Nul ne pourra échapper à la colère de Yali. Elle s'élève dans les airs, triomphante, protégée des impacts grâce à la puissance des bracelets.

Malgré l'horreur de la scène, je suis fasciné par Yali. Elle a réussi. Elle y est parvenue seule et sans aide.

Je pourrais détourner le regard, mais mû par une sorte de masochisme, je préfère l'observer. C'est aussi bien. Ainsi, j'arriverai peut-être à me convaincre de ce qu'elle est devenue. De ce qu'elle a toujours été. Ah, ce que l'amour peut rendre aveugle!

Quelques vaillants entreprennent d'encercler Yali. Il n'y aura pas de combat, je le sais. Je viens d'entrevoir leur absence d'avenir. Leurs corps explosent.

Des brouillards d'eau pulvérisée se soulèvent, extraits à même la terre humide. La femme près du poteau s'éparpille dans des gouttes écarlates. Puis vient le tour des enfants. Tout ce qu'ils affectionnaient, leurs souvenirs, leurs rires, viennent de disparaître.

Yali les fusionne ensemble dans une bouillie informe, comme pour effacer leurs individualités. Dans son regard, il n'y a de place que pour un mépris digne de tout être qui se croit supérieur.

Bientôt, elle manipulera l'espace à sa guise. Et elle viendra me rejoindre pour me réclamer le peu qu'il me reste.

Mon sablier.

*

Je me rappelle très bien le jour de notre première rencontre. Quand était-ce déjà? Il y a quelques siècles, quelques millénaires? Il est si difficile de tenir le compte lorsque le temps n'a pas grande importance.

Durant des semaines, la jeune Yali avait multiplié rituels, offrandes et sacrifices en mon nom. Si magnifique dans sa robe de cérémonie. Elle semblait si confiante, si ardente de me plaire. Je n'ai pas su résister à la tentation de répondre à son appel.

Je lui suis apparu tel un soleil, entouré d'un nuage lumineux composé de brindilles d'or et de poussière de diamants. Ses yeux m'ont enveloppé de leur dévotion. À cet instant, j'ai su qu'elle m'aimait. Et je l'ai aimée en retour. Il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas laissé aller à ce genre d'épanchement affectif.

Je l'ai emmenée sur Verdalia. Nous aurions pu nous rendre dans ma demeure céleste, mais je savais que la richesse de la faune et de la flore de ma planète favorite séduirait Yali. On y trouvait les plus belles fleurs de lune, les plus magnifiques paysages des quinze royaumes. Il n'y avait rien de tel sur Mirtra, la planète natale de Yali. Elle était émerveillée par chaque arbre, oiseau ou animal que je lui montrais.

Je ne pouvais rêver de voyage plus romantique, sur des eaux bordées par un automne tardif. Nous nous sommes laissé dériver à bord d'un char à voiles sur le Lac aux Perles. Puis, sous le ciel complice de Verdalia, nous nous sommes aimés.

Yali a vécu un moment chez moi, hors du temps et de l'espace. Je partageais mon quotidien entre nos étreintes et la surveillance des royaumes. J'étais comblé. Yali aussi, du moins l'ai-je cru. Peut-être ne lui ai-je pas consacré assez de mon temps?

Au bout de quelques semaines, Yali a commencé à montrer des signes d'ennui. Pour satisfaire son besoin affectif, je lui ai offert une femme endormie. Yali la voulait pour elle seule, tout de suite, mais je lui ai expliqué que la femme devait auparavant s'acclimater. Les humains, s'ils voyaient tout cet espace à nos pieds, pouvaient en perdre la cervelle. Il fallait attendre. Dur supplice pour mon impatiente Yali!

Puis un jour, triomphant, je lui ai indiqué que la femme était prête. Je me suis éclipsé pour les laisser faire connaissance. J'avais mes royaumes à surveiller.

Je n'avais aucune idée, alors, de ce qui allait arriver. Tout à mes nouvelles amours, j'avais négligé de laisser mon regard errer dans l'avenir.

La femme. Tout ce sang. Yali prostrée devant une dague, qu'elle avait trouvée dans l'un de mes tiroirs.

Les yeux fous de Yali.

Je ne pouvais la garder à mes côtés. Je l'ai renvoyée dans son monde.

Les mois ont passé. Puis les années. Elle m'a pleuré et détesté. S'est vengée sur tous ceux qu'elle a rencontrés. Toutes ces vies innocentes, détruites par sa folie. Jusqu'à ce que je me décide enfin à prendre mes responsabilités. Et à la rappeler vers moi.

La rappeler, oui. Ce souvenir est encore très vif dans ma mémoire. Pas moyen d'oublier.

Ce jour-là, Yali tremblait à l'approche du lieu de notre rendez-vous. Avec raison, d'ailleurs. J'avais beau être patient, elle avait fini par m'énerver, avec ses sacrifices d'enfants. Des meurtres gratuits, avec comme prétexte ma louange, alors que je la savais trop furieuse contre moi pour se montrer réellement pieuse. Je n'allais pas la laisser me ridiculiser davantage.

Je l'ai laissée flotter un moment au-dessus du toit plat de ma cabane, qui lui renvoyait les éclairs aveuglants de panneaux solaires, ma dernière lubie. En chemin, j'avais contrôlé son déplacement, épié ses pensées et jaugé ses intentions. À présent qu'elle était là, tout près, je faisais durer l'attente. Pour le plaisir de lui démontrer une fois de plus l'étendue de mes pouvoirs, peut-être. Ou alors parce que je souhaitais repousser encore un peu l'échéance.

J'ai posé Yali sur mon île flottante. La poussière astrale s'est soulevée jusqu'à ses chevilles, salissant au passage ses bottes de cuir lustré. Quelques rides s'étaient creusées ici et là sur son visage, mais elle était toujours aussi belle.

Les gonds de la porte de ma cabane ont grincé à son entrée. Aussitôt, son regard est parti à la recherche de mon sablier. Elle l'a découvert là où je l'avais laissé, en évidence, sur la table près de mon foyer fonctionnant à l'hydrogène. Par pur souci de confort, je m'étais permis cet anachronisme dans cette ambiance qui se voulait une reproduction plus ou moins fidèle d'un monde antique. De toute manière, Yali ne s'était jamais vraiment intéressée au passé. Seul l'avenir lui importait.

Mille fois auparavant, j'avais ressenti sa tentation de s'emparer de mes trésors, mais son attachement pour moi l'avait toujours retenue. Jusqu'ici, du moins. Peut-être était-il encore temps d'éviter l'inévitable?

Je me suis décidé à faire mon entrée. J'avais pris soin d'adopter l'apparence d'un homme plus âgé. À mes poignets, les bracelets d'Orick brillaient de mille feux. Yali s'en est détournée dans une vaine tentative pour masquer sa convoitise, mais il était trop tard. Je connaissais déjà ce désir de possession qui la consumait.

Nous nous sommes dévisagés en silence. J'ai attendu, préférant lui laisser le privilège du premier pas. Une sorte de duel de volontés. Contrairement à elle, j'avais l'éternité devant moi. N'y tenant plus, elle m'a jeté au visage, amère :

— Quatorze ans. Tu y as mis le temps.

Le moment m'a paru idéal pour prendre une pause et examiner la situation. J'ai tendu un doigt vers mon sablier pour stopper la tombée des grains de sable. L'un d'entre eux est demeuré figé à mi-course, entre son point d'origine et son point d'arrivée, attendant mon bon vouloir. J'avais besoin de valider les pensées de Yali à cet instant, avant que l'irréparable ne soit commis.

Grâce au pouvoir du sablier, j'aurais pu faire dix fois le tour de la pièce sans qu'elle ne perçoive chez moi un seul mouvement. Une fois de plus, je me suis la réflexion qu'au fond, elle n'était qu'une faible créature, dépendante de ma volonté, de mes désirs, de mes envies. Pourquoi est-ce que je la jugeais aussi importante?

Ses pensées. Je les ai sondées en profondeur, puis me suis retiré de son esprit, étonné. Yali croyait que je la considérais indigne de moi. Elle doutait même d'avoir vraiment réussi à toucher mon cœur.

Comment pouvait-elle douter de mes sentiments? Pour lui plaire, j'avais jadis adopté l'apparence des êtres de son peuple et m'y étais cantonné depuis, alors que j'aurais pu en prendre tellement d'autres. J'étais omniscient, omnipotent, éternel et je lui avais accordé beaucoup d'attention, négligeant par le fait même mes royaumes et mes autres créatures.

J'avais toutes les réponses nécessaires pour agir. Autant en finir. J'ai laissé le sablier reprendre son cours.

Retrouvant l'usage de ses membres, Yali a esquissé un pas pour se rapprocher de moi, très calme en apparence alors que je sentais son sang bouillir dans ses veines. Elle m'a demandé :

— Pourquoi m'as-tu fait venir après toutes ces années?

Puis, sans me laisser le temps de répondre, elle a ramené devant elle l'arme qui était jusqu'ici dissimulée derrière son dos.

J'étais prêt. J'avais toujours su que nous en arriverions à cette extrémité. C'est là tout le drame de mon existence. Savoir avant que les événements ne se produisent, mais espérer tout de même une autre issue. Parce que parfois, il m'arrive de parvenir à changer le cours des choses.

Les muscles de Yali se sont figés avant même qu'elle n'ait eu le temps de retirer la sécurité. Suivant mon ordre silencieux, mon sablier a commencé à s'agiter. Le corps de Yali s'est mis à tressauter. Son visage à changer. Rajeunir, puis vieillir.

Je n'étais pas encore tout à fait décidé. Je détenais le pouvoir de faire mourir Yali de vieillesse sur-le-champ. J'ai plutôt opté pour une solution plus douce et l'ai ramenée au stade de fœtus, puis d'ovule fécondé. Afin qu'elle puisse recommencer sa vie ailleurs, sous une autre forme.

Et elle a recommencé. Ailleurs. De la pire manière qui soit, à chaque fois.

J'aurais dû anéantir Yali depuis longtemps. Je sais que le fondement même de son être est mauvais. Pourtant, chaque fois que son enveloppe charnelle a été sur le point de mourir, je n'ai pu m'empêcher de la ramener au tout début de son existence, dans le ventre d'une nouvelle mère, dans un corps bien différent de celui d'avant. À chaque tentative, j'ai espéré que ce changement d'environnement saurait combler le vide que je ressentais en Yali. Si elle était enfin heureuse, peut-être s'amenderait-elle?

Après plusieurs tentatives, j'ai décidé de changer de tactique.

Oui, je me rappelle.

Elle vivait sur Nobiart à cette période. Je l'ai ramenée à moi. L'ai séduite à nouveau. Son esprit ne se souvenait plus de moi, mais son corps a vite retrouvé ses gestes d'antan. Un tel amour ne pouvait pas s'oublier.

Puis, dans une poussée d'affection et d'espoir, j'ai pris une décision. Puisque Yali souhaitait obtenir davantage de pouvoir sur son existence et celle de ses semblables, je lui offrirais mes bracelets d'Orick. Mais attention, pour une durée limitée seulement! Le temps qu'elle expérimente la puissance grisante du pouvoir. Et qu'elle comprenne ce que l'on pouvait ressentir en étant investi d'une telle responsabilité face à l'ensemble des créatures qui peuplent les royaumes.

Yali a accepté le contrat que je lui proposais. Nous avons scellé notre entente d'un baiser. Je lui faisais confiance. Elle avait promis de me rendre les bracelets.

Pauvre fou. À la première occasion, elle s'est enfuie avec mon bien. Et depuis, elle sème la terreur parmi mes créatures.

Ma chère Verdalia. Son ciel s'assombrit de plus en plus. Yali semble avoir décidé d'exterminer jusqu'au dernier être vivant de la planète. Ma plus belle création, bientôt détruite.

Et lorsque Verdalia aura été anéantie, il sera temps pour Yali et moi de nous retrouver. Le temps d'une dernière étreinte sauvage, une bataille à ses yeux, mais bien davantage selon mon point de vue.

Je me vois déjà. La laissant l'emporter sur moi. Et ressentant pour elle la fierté d'un père devant l'une de ses enfants qui l'a surpassé.

Cette fois, je la laisserai gagner. Je lui offrirai mon sablier.

Peut-être s'agit-il de la solution. Peut-être qu'une fois toute puissante et omnipotente, Yali sera enfin heureuse.

vendredi 5 juin 2026

Texte : Rite de passage

 (2312 mots)

En arrivant devant la porte de fer forgé, Gisèle s'arrêta un instant. Elle balança le plateau sur sa main gauche, tout en cherchant la clé dans sa poche.

Évidemment, elle avait eu des craintes ces dernières années, mais c'était terminé à présent. Elle arrivait enfin à l'épreuve, au moment décisif qui ferait d'elle une victorieuse... ou une victime. Et elle n'avait pas peur.

Elle tourna la clé dans le lourd cadenas, tout en se disant que les sorcières auraient pu moderniser leurs procédés. Les serrures médiévales, les odeurs de vieux égouts mal drainés, ça devenait cliché. Diable, on était à l'ère des cellulaires et de l'Internet, il fallait évoluer!

La procédure demandait qu'elle verrouille la porte derrière elle, puis qu'elle avance à la porte suivante.

Gisèle avait toujours su qu'elle était faite pour devenir une sorcière. Du plus loin qu'elle se souvienne, elle avait eu des visions de sortilèges envoûtants, de dagues brûlantes et de pouvoirs démesurés.

Sa mère était une sorcière. C'était pour cela qu'elle avait encouragé le don de Gisèle. Une à une, les étapes de base avaient été franchies. L'épreuve du feu, qui avait laissé une cicatrice boursouflée sur la cheville de Gisèle. Le cauchemar de l'eau, qui lui avait montré ce qu'il en coûterait de se laisser envahir par les maléfices aquatiques.

Maintenant, il était temps de passer l'épreuve du Séducteur. Entrer dans ce cachot, parler avec l'immortel, puis ressortir sans dommages. Elle en était capable. De toutes les fibres de son corps, elle savait qu'elle allait réussir.

Une fois arrivée à la dernière porte, Gisèle hésita devant la pénombre qui s'étirait devant elle, à peine allégée par un léger brouillard. Probablement l'œuvre du Séducteur, qui attendait sa proie.

Elle inspira, puis expira lentement pour se calmer. Tout, dans ces lieux, avait été conçu pour effrayer les novices. Elle s'était préparée à ce jour. Être une enfant du futur avait ses avantages : avec tous les films d'horreur qu'elle avait vus et tous les cours d'arts martiaux qu'elle avait suivis, nulle n'aurait jamais pu être plus prête qu'elle.

La serrure s'ouvrit dans un grincement tellement cliché que Gisèle elle grimaça. Si le Séducteur avait des crocs, elle allait s'esclaffer. Non mais, il ne fallait pas exagérer. Lorsqu'elle aurait obtenu ses pouvoirs de sorcière, elle aiderait les responsables à arriver au vingt et unième siècle!

Une fois la porte franchie, elle s'immobilisa, dans l'attente d'une attaque quelconque. Il ne se passa rien. Pas de monstre sanguinaire, de vampire avide de dévorer une jeune vierge effarouchée. Elle était presque déçue. Tous ces entraînements, ces séances de jeux de combat virtuels pour se préparer à réagir aux attaques subites!

Elle inspira et fit trois pas. Si le Séducteur voulait passer à l'offensive, c'était le moment, elle était prête.

Rien de rien. Misère, si ça se trouvait, il était peut-être mort depuis le temps. Et elle se retrouverait là, comme une idiote, à ne pas pouvoir passer l'épreuve. Ah non alors, ce serait trop bête! Pas après tous ces efforts, il n'en était pas question. S'il le fallait, elle ressusciterait ce monstre pour pouvoir le combattre. Ou alors, tiens, elle dirait que c'était elle qui l'avait tué. Non, ce serait stupide, tout le monde saurait que c'était faux. On ne mentait pas aux sorcières, c'était une règle de base.

Il y eut un bruissement à sa gauche. Peut-être était-ce un rat?

— Tu es jolie.

Gisèle sursauta et échappa le plateau. C'était clair, son adversaire avait fait exprès de lui offrir un faux sentiment de sécurité, pour ensuite la déstabiliser. Se maudissant d'avoir été surprise en sentant cette voix rauque dans son cou, elle oublia le plateau et son contenu éparpillé, pour se lancer dans une roulade vers l'avant, suivie d'un demi-tour glissé. Figée dans une pose d'attente, elle faisait face à son ennemi, qu'elle eut tout le loisir de détailler des cornes aux pieds.

Ah oui, tiens, il était séduisant. Dans le genre démon attifé de vêtements en lambeaux, aux yeux d'ébène et avec des abdominaux surdéveloppés, il était plutôt bel homme.

Sauf que des gars comme lui, elle en avait vu des tas. Sur la plage, au sauna, sur Internet. Nus ou habillés. La vue était intéressante, mais elle n'avait pas résisté à toutes les tentations depuis son adolescence pour se permettre de céder à ce genre de caprice. Que ce soit lui ou un autre, ce serait elle qui déciderait quand le moment serait venu.

Vingt-deux ans, misère! Vingt-deux ans qu'elle résistait à tous les mâles qui se présentaient! Les vieilles sorcières étaient à cheval sur leurs principes, il était grand temps de passer à la prochaine étape du processus. Temps d'acquérir enfin ses pouvoirs, de séduire les pauvres mortels, d'enchanter des bellâtres grâce à son charisme ensorcelé.

Lasse d'attendre que son ennemi se décide à bouger, elle répondit :

— Je parie que tu dis ça à toutes les filles.

Bon, ce n'était pas très original, mais ce démon n'avait pas vu de novice depuis quelques années. Si ça se trouvait, la dernière en date s'était contentée de hurler en le voyant, ou bien de lui tomber toute cuite dans les bras.

Car oui, Gisèle devait le reconnaître, ce Séducteur avait un sacré charisme. Elle sentait son aura chaude effleurer sa peau, caresser ses cheveux, s'arrêter par touches sur ses vêtements. Si elle avait été idiote et mièvre, elle aurait peut-être enlevé toutes les barrières qui empêchaient cet inconnu de la toucher. Pauvre gars. Il aurait quelques surprises avec elle.

Bon, il ne bougeait toujours pas. Aucune répartie cynique, aucune joute d'esprit? C'est qu'elle allait commencer à s'ennuyer!

Devait-elle lancer la première attaque? Était-ce ce que les anciennes attendaient de sa part? Quoique... comment auraient-elles pu le savoir? Il n'y avait aucune technologie ici, aucune caméra, aucun observateur. Gisèle avait toujours su percevoir les espions, et il n'y en avait aucun en ces lieux. Que ce démon et elle, et un combat à mener. Elle soupira.

— Bon, on fait quoi maintenant?

Toujours rien. Le démon se contenta de pencher la tête vers la droite, semblant attendre de voir ce que Gisèle allait décider de faire. Franchement, c'était décevant. Elle soupira à nouveau, puis se redressa dans une pause détendue. Autant tenter l'approche pacifique, c'était peut-être ce que l'on attendait d'elle. Au pire, ça pouvait aider à détourner l'attention.

— Honnêtement, je n'ai aucune envie de me lancer dans un combat épique avec toi. J'étais venue t'apporter de la nourriture, mais comme tu as pu voir, tu m'as surprise et je l'ai échappée. Si tu veux, je peux aller en chercher d'autre...

La suite se passa trop vite. Un moment, le démon l'observait de ses yeux inquisiteurs, et la seconde suivante il était tout près, son front contre le sien, la humant comme si elle était un plat appétissant.

— Jolie et pure, comme je les aime.

Maintenant, Gisèle comprenait pourquoi on l'appelait le Séducteur. Dans ses yeux d'ébène, elle voyait la flamme du désir, un désir qu'elle avait envie d'accueillir en elle comme un soulagement, une délivrance ardente après le jeûne auquel elle avait été trop longtemps soumise. Qu'il la prenne à l'instant, oui, qu'il la fasse sienne!

Puis, se rappelant ses entraînements, elle ferma les yeux et se concentra sur sa force interne. Quand elle rouvrit les yeux, elle était à nouveau prête au combat.

— Recule, chien, ou je te ferai regretter d'être immortel.

Le démon redressa la tête en souriant.

— Têtue, hein? C'est bien.

Gisèle s'efforça de masquer sa surprise. Qu'attendait-on d'elle, au juste? Qu'elle bavarde avec ce crétin jusqu'à ce que l'un deux s'endorme? Un combat, des baisers volés comme dans tout bon film avec des méchants de ce genre, une course poursuite?

Misère, elle voulait juste obtenir enfin ses pouvoirs de sorcière. C'était tellement ridicule, d'avoir à passer par toutes ces étapes stupides. Et le pire, c'était que chaque novice avait dû passer par là. Et le pauvre gars, tiens : il était prisonnier de ce cachot depuis des centaines d'années, et tout ce qu'il avait la chance de vivre comme plaisir, c'était de tourmenter de jeunes vierges en quête... d'initiation, de fornication?

Gisèle se déplaça vers la gauche, de manière à se rapprocher de la porte. Nulle part, dans les instructions des anciennes, elle n'avait entendu dire qu'elle devait affronter le méchant. Elle devait entrer, laisser le plateau et repartir. Vivante, si possible. Voilà, elle n'avait qu'à quitter les lieux, verrouiller derrière elle et elle aurait franchi l'étape.

Soudain, elle se retrouva adossée au mur humide, le souffle du Séducteur contre son oreille. Il murmurait dans un dialecte incompréhensible, mais qui semblait la pénétrer jusqu'à la moelle. Son corps se mit à trembler, son souffle à s'accélérer. Avec honte, elle se rendit compte que la moiteur avait envahi son entrejambe et commençait à s'écouler entre ses cuisses.

Le Séducteur ne la touchait même pas. Il se contentait de la guider, de l'accompagner dans la découverte du plaisir.

Gisèle savait qu'elle aurait dû lutter, résister à l'envie de ressentir enfin cette extase si longtemps refusée par les préceptes de l'ordre auquel elle rêvait d'appartenir, mais la tentation était trop forte. Peu à peu, elle laissa le Séducteur l'entraîner vers les spasmes de la délivrance, qui la laissèrent ensuite languie et satisfaite, avec une pointe de culpabilité qui commençait à prendre de l'ampleur.

Le démon recula, froid et distant.

— Quand tu les verras, tu leur diras que j'attends mon paiement.

Hébétée, Gisèle tenta de bouger, mais ses jambes tremblantes avaient du mal à la soutenir. Confuse, elle secoua la tête.

— Quoi?

Le Séducteur leva les yeux au plafond.

— Paiement. Dis-leur que je suis prêt.

Puis il se déplaça vers le fond du cachot et se laissa tomber au sol.

Encore déboussolée, Gisèle se résigna à sortir. Elle verrouilla derrière elle, rouvrit les autres portes et les verrouilla à nouveau. Elle glissait dans une sorte de cauchemar éveillé, avec une seule idée en tête : elle avait échoué. Alors que sa rencontre avec le Séducteur aurait dû démontrer sa force intérieure, preuve de sa capacité à accueillir ses futurs pouvoirs, voilà qu'elle avait succombé au charme du démon.

Maintenant, il fallait affronter les anciennes. Et sa mère.

La tête basse, Gisèle entra dans la salle du conseil, où l'attendaient ses examinatrices, qui ne semblaient pas avoir bougé depuis son départ. La doyenne demanda d'un ton sec :

— Et puis?

Gisèle se mit à respirer plus fort, un sanglot au bord des lèvres. Elle aurait pu chercher à mentir, mais c'était inutile, la vérité serait toujours la plus forte. À bout de forces, elle se jeta à genoux.

— Pardonnez-moi, j'ai été faible.

Elle fondit en larmes, sans qu'aucune des femmes présentes ne vienne la consoler, pas même sa mère. Au bout d'un moment, la doyenne ordonna, d'un ton étrangement radouci :

— Lève-toi, novice.

Gisèle obéit, honteuse devant sa mère et toutes ces sorcières auxquelles elle avait tant rêvé de ressembler. Désormais, tous ses efforts, tous les rêves qu'elle avait chéris ne valaient plus rien. Que ferait-elle à présent? Elle n'avait plus de but, c'était terminé.

— Regarde-moi, petite.

Surprise par la pitié contenue dans cette voix autrefois sévère, Gisèle releva la tête. Son regard croisa celui de sa mère, rempli de larmes contenues. Que se passait-il?

— Tu as connu l'échec, petite. Qu'en penses-tu? Est-ce quelque chose que tu souhaites revivre?

D'abord étonnée, puis de plus en plus frustrée, Gisèle mit un certain temps à répondre.

— Bien sûr que non! Ce démon, il m'a... Je ne voulais pas, mais il ne m'a pas laissée le choix!

Toutes les femmes présentes hochèrent la tête en silence. La doyenne s'avança pour lui prendre les deux mains.

— Voilà quelle était la leçon, mon enfant.

Gisèle regarda tour à tour la doyenne et sa mère, craignant de ne pas comprendre.

— Vous voulez dire... qu'il était prévu que j'échoue?

La doyenne éclata d'un rire triste.

— Nous ratons toutes cette épreuve, ma pauvre enfant. Contre un maigre tribut, le Séducteur nous laisse découvrir nos faiblesses, puis il nous aide à devenir plus fortes. Ne sens-tu pas les pouvoirs qui sont désormais en toi?

Gisèle observa un moment ses mains, qui semblaient effectivement crépiter d'un brasier contenu, mais tout disposé à exploser au gré de ses envies. Puis elle plissa les yeux.

— De quel tribut parlez-vous? Qu'est-ce que ce démon demande?

La doyenne grimaça.

— Souvent rien, puis vient un temps... T'a-t-il dit quelque chose avant de te laisser repartir?

Gisèle prit le temps de réfléchir.

— Attendez, je ne me rappelle plus les mots exacts. Il a parlé de récompense. Non, de paiement. C'est cela, il voulait son paiement.

Le visage de la doyenne se rembrunit.

— Tu es certaine?

Mal à l'aise, Gisèle fronça les sourcils.

— Oui. Qu'est-ce que ça signifie?

La doyenne se tourna vers les autres sorcières. Elles semblèrent se consulter du regard, puis les épaules de la doyenne s'affaissèrent.

— Bon, d'accord, c'est mon tour.

Puis elle lâcha les mains de Gisèle en lui prenant les clés au passage. Elle souriait d'une façon étrange, comme si elle était à la fois désolée et heureuse.

En la voyant s'éloigner en direction du cachot, Gisèle fut tentée de la suivre, mais sa mère l'arrêta.

— Non, elle doit y aller seule. Viens, nous allons nous recueillir pour le salut de son âme.

Plus tard, quand Gisèle fut installée dans sa nouvelle chambre, elle eut tout le temps voulu pour repasser les derniers événements dans sa mémoire.

Maintenant qu'elle avait enfin ses pouvoirs, elle pourrait en profiter durant de longues années. Avide d'enchantements et de sortilèges, victorieuse dans les batailles qui lui seraient offertes, elle savourerait cette puissance dont elle avait tant rêvé.

Puis un jour, elle aussi aurait à payer pour les pouvoirs réveillés par le Séducteur. Lorsqu'il déciderait que le moment du paiement serait venu, ce jour-là, elle marcherait vers lui la tête fière, un sourire narquois aux lèvres et sans aucun regret.

vendredi 29 mai 2026

Texte : La plage de brume

 (3166 mots)

Icta

Icta a enfin retrouvé son cycle de tranquillité, celui qui lui permet d'observer la beauté, de la goûter, de la sentir.

Son regard erre sur la plage de sable granuleux caressée par l'afflux et le reflux des vagues. Ça et là, des rochers s'élèvent, gardiens immobiles des temps passés. Une odeur d'embruns flotte, prenante. Icta se concentre sur le rythme de l'eau, la constance de ses flux et reflux.

Puis il ajuste sa vision, la ralentit jusqu'à ce qu'il ait l'impression d'avoir réussi à figer le mouvement des vagues. Ce n'est qu'un effet d'optique, bien sûr, sa perception qui est différente. Les vagues glissent toujours, mais elles sont devenues pour lui brume, mystère, flottement. L'atmosphère idéale pour son humeur paisible et quelque peu mélancolique.

Pas d'oiseaux dans ce ciel ombrageux, et si peu de soleil. Et pourtant, des gouttelettes s'évaporent tout de même, perpétuant ainsi le cycle de l'eau. Car chaque être, chaque plante, chaque élément a ses cycles. Celui de l'eau est fort simple : évaporation, condensation, pluie. Pas de mystère, l'eau se contente d'obéir. Tandis que pour d'autres éléments ou êtres, les cycles sont plus complexes. Difficiles à comprendre, douloureux parfois.

Icta perçoit un mouvement à sa droite. Il ajuste sa perception et distingue une silhouette accroupie dans les herbes folles, une femme, une prédatrice. Elle le guette sans bouger, semblant attendre le moment propice pour l'attaquer.

Il pourrait se soustraire à cette surveillance. Se dissoudre, s'éparpiller, voyager avec les vents. Mais l'appel des êtres, le plaisir de la communication, sont toujours les plus forts.

Il se lève et se tourne vers les herbes folles, derrières lesquelles la prédatrice se cache, à l'abri des rayons du soleil. Même si ce monde agonise, ses espèces végétales continuent de proliférer. Elles le feront probablement encore quelques cycles, bien après que tous les êtres vivants auront abandonné le combat.

Mais il n'est pas encore temps. Il reste un peu de vie sur cette planète et pour le moment, il est intrigué par cette femme. Elle semble avoir été infectée par un mal étrange. Yeux rouges et exorbités, peau trop pâle.

En attendant que la sauvagesse se décide, Icta affine son physique de mâle d'après ses souvenirs de l'espèce vivant sur cette planète. De mémoire, ce sont des créatures bipèdes, arborant une peau beige et des dents proéminentes. Son apparence n'est sûrement pas parfaite, mais il s'ajustera. De toute manière, peu importe. À ce stade-ci de sa maladie, la femme ne voit en lui qu'un ennemi, une victime à abattre.

Le jour s'éteint doucement. Dès que le dernier rayon du soleil ont disparu derrière la mer, la femme se jette sur Icta. Il l'observe, pauvre créature aux yeux fous, à la bouche remplie d'écume et à la peau blanchâtre. Elle s'avance vers lui, griffes tendues, crocs prêts à dévorer sa chair qu'elle doit imaginer tendre.

Comme c'est triste. En être réduit à une telle dégénérescence.

Dès qu'Icta effleure la créature, celle-ci s'écroule au sol, le corps parcouru de spasmes. Ses molécules se mettent à bouillir, à s'évaporer. Elle disparaît peu à peu dans un nuage de brume.

Icta se rassoit et se concentre sur les vagues, qui poursuivent sans relâche leur mouvement répétitif. On dirait que la planète inspire, puis expire de l'eau pour se purger des saletés amassées au fil du temps. Il aura beau essayer, il ne pourra jamais en espérer autant.

Malgré sa grande patience, il finit par en avoir assez d'observer les vagues. Il se lève et décide de marcher vers l'ouest. Tôt ou tard, il finira par tomber sur des habitants. Il ne peut pas leur causer beaucoup de mal, au point où en est rendue leur race. Et puis, la solitude lui pèse tellement.

Loin de la côte, la végétation se raréfie. Le paysage devient peu à peu désertique et sec, seuls quelques petits animaux osent s'y aventurer. La fraîcheur de la nuit est agréable, le silence apaisant. Peut-être aurait-il dû se mettre en mouvement plus souvent, ces dernières années. À force de demeurer immobile, à trop analyser son environnement pour éviter d'être entraîné dans des réflexions douloureuses, il a fini par en perdre toute notion de plaisir. Et même si le plaisir attire la souffrance, cette souffrance vaut parfois mieux que l'absence d'émotions.

Enfin, à petite dose sûrement. Et puis, il avait besoin d'une pause, d'une longue pause pour retrouver son équilibre intérieur.

Une journée passe, puis une nuit et encore une journée. Tandis que le soleil amorce sa descente sur l'horizon, Icta aperçoit des fortifications au loin. Ça y est, il a trouvé une civilisation.

Il s'arrête. Pendant un long moment, il prend le temps de peser le pour et le contre. S'il continue, il trouvera peut-être une paix relative, mais ce ne sera jamais ce dont il rêve. Et il pourrait causer du tort à ces gens. Leur faire du bien, aussi. Et s'en apporter par la même occasion.

Des cris s'élèvent, on l'a vu. Tant pis, autant y aller, il est déjà trop tard.

*

Témoignage de Nomam

Le Voyageur nous arrivé par l'Est, là où on disait qu'il n'y avait que la mer et des rochers. Là, aussi, où habitaient les pires créatures de notre monde.

Personne n'a réussi à lui faire dire d'où il venait, ni comment il avait pu survivre aux furies. Néanmoins, le jeune Kelal a décidé de lui ouvrir la grande porte. Une idiotie qui lui a valu une punition exemplaire. Pourquoi ce geste, d'ailleurs? Par curiosité, peut-être, ou alors dans un dernier sursaut d'espoir, un espoir qui nous avait tous abandonnés?

Tout ce que les doyens et moi avons pu tirer de l'étranger, c'est qu'il se considérait comme un voyageur. Impossible de savoir dans quelle contrée il était né, quelle était sa tribu. Selon lui, nous ne pourrions jamais comprendre.

Voyageur, c'est donc ainsi que nous l'avons appelé.

Il mangeait peu et était peu enclin à la parole. Arborant un air pensif, il se contentait d'observer notre mode de vie, nos enfants. Nos filles. Ce qui rendait mal à l'aise nos hommes.

C'était une époque sombre. Nous étions tous désespérés. Alors, lorsque le Voyageur a dit qu'il pouvait aider notre peuple à combattre le Fléau, beaucoup d'entre nous l'ont cru sans réserves. C'était comme si un messie venait de s'adresser à eux.

Selon lui, le temps imparti à notre peuple touchait à sa fin. C'était la raison pour laquelle le Fléau nous assaillait. D'abord la maladie vaincrait toutes nos femmes, puis nos filles, jusqu'à ce que nous nous éteignions, faute de pouvoir assurer notre descendance.

Et sa solution, dans tout cela? Il souhaitait prendre femme. Si l'une de nos filles consentait à s'unir à lui, il nous prouverait que ses gênes, la matière dont nous étions semble-t-il tous conçus, contenaient un remède à la tragédie qui nous frappait.

J'étais le chef. Tous les regards étaient fixés sur moi. Je me devais de leur prouver ma bienveillance et ma sagesse, moi qui n'avais encore rien pu faire pour empêcher nos femmes de se transformer. J'ai proposé Jezel, ma fille aînée.

Elle aurait pu rechigner, mais n'en a rien fait. Nous appréhendions tous les temps à venir. Si nous ne tentions pas l'impossible, Jezel irait bientôt rejoindre sa mère, ses tantes et ses sœurs. Soit dans l'une de nos fosses communes, soit hors de nos murs, dépendant de ce que je déciderais le moment venu. Et je ne voulais pas avoir à décider. Je l'ai donnée au Voyageur.

Je n'ai pas eu à le regretter. Ce fut là l'acte le plus juste et le plus glorieux de mon règne. Et même si Jezel pleure encore son époux, je sais qu'elle est d'accord avec moi.

*

Témoignage de Jezel

La première fois que je l'ai vu, j'ai su que je voulais être sienne. Comme toutes les autres filles du village, je présume.

Il avait cette espèce d'aura, de confiance sage qui attirait le regard. Quand mon père m'a donné à ce voyageur, j'ai aussitôt accepté mon sort. C'était un privilège, une sorte de récompense. C'est difficile à expliquer : alors que j'avais toujours été en désaccord avec mon géniteur, sur à peu près tous les sujets, tout à coup, je me trouvais à lui donner raison. Alors que j'aurais dû lui en vouloir de m'accorder si peu d'égards, et de m'offrir à un parfait étranger, je lui étais reconnaissante.

Mon cher Icta était doux. Jamais je n'ai eu à me plaindre de son attitude envers moi. J'étais encore jeune, la maladie ne frapperait pas avant un an ou deux, et j'espérais avoir le temps de lui donner une descendance.

Quand je suis tombée enceinte, j'ai vu le regard de mon aimé s'illuminer, mais moins que je l'avais espéré. N'aimait-il pas les enfants, n'espérait-il pas voir une autre génération lui succéder?

J'ai porté cet enfant avec un mélange de félicité et de crainte, sans comprendre les raisons de mon malaise. Mon époux agissait pour le mieux, il nous avait construit une maison avec l'aide des autres hommes, il chassait en leur compagnie et nous ramenait de quoi manger. Il n'y avait rien dont je puisse me plaindre, en réalité. Mais je n'étais pas aussi heureuse que je l'aurais dû.

Doléa, la plus âgée des filles restantes, a commencé à manifester les premiers signes de la maladie. Son mari l'a éloignée de leurs enfants. Les hommes l'ont enfermée dans la cabane de transition. Elle avait encore des moments de lucidité, j'ai songé à d'aller la voir, mais mon heure était trop proche. J'aurais aimé être moins lâche, je savais qu'elle attendait ma visite. Puis elle n'a plus reconnu personne, et les hommes sont passés au vote. Je ne sais pas ce qu'ils ont décidé, je n'ai pas voulu le savoir. Je me disais que peut-être, quand ce serait mon tour, Doléa et moi nous retrouverions quelque part dehors. Deux furies chassant de concert, sans se rappeler un quelconque élément de leur vie d'antan.

Mon époux est demeuré à mes côtés. Son calme m'apaisait dans les moments de doute, avec mon ventre qui ne cessait de grossir. Puis je me suis mise à faire des cauchemars, dans lesquels j'accouchais d'une enfant déjà malade et meurtrière. J'ai commencé à exiger des promesses. Si je me mettais à changer, Icta me tuerait aussitôt. Je ne voulais pas vivre les étapes de la transformation, c'était inutile. Personne ne guérissait jamais, et je ne voulais pas que les miens me voient ainsi. Icta me tuerait, je l'ai forcé à le jurer.

Notre fille Inalie est née un beau matin ensoleillé. J'ai pleuré en la voyant si belle, si fragile alors que j'allais bientôt devoir la quitter.

Puis nous avons eu Jolass, et j'ai commencé à me questionner. J'arrivais à l'âge de la transformation, mais ne subissais toujours aucun symptôme. Le village aussi se questionnait. Je savais qu'on jalousait ma chance, que les gens chuchotaient dans mon dos.

Les semaines ont passé. Deux filles, plus jeunes que moi, ont eu la maladie. De mon côté, toujours rien. Je savourais chaque minute passée avec ma famille, en me disant que mon heure viendrait bientôt.

Ensuite, les malheurs ont commencé. Nous avons trouvé des oiseaux égorgés devant notre porte. Et puis des fruits pourris, et des amoncellements de fientes. Partout, on nous lançait des regards mauvais. La pression était insoutenable. Je pleurais beaucoup, j'avais peur.

Enfin, mon Icta a consenti à dévoiler le mystère de mon immunité. Il a fait venir tout le monde et il a expliqué que son sang était porteur de guérison. Si j'avais été épargnée, c'était parce que j'avais porté ses enfants. Un seul suffisait, en fait.

À partir de ce moment, les choses ont empiré. Nous ne trouvions plus de déchets devant notre demeure, mais plutôt des cadeaux. Des tas de cadeaux, offerts par des familles désireuses de voir leurs filles être épargnées. Ça me dégoûtait.

Mon père a fini par venir nous visiter. Il était le chef, c'était son rôle de prendre soin de son peuple. Quand il est parti, j'ai ordonné à Icta de se soumettre à la volonté de tous. Il devait sauver un maximum de vies, je ne pouvais pas me montrer égoïste.

*

Icta

Pour le bonheur de Jezel, et parce qu'il y trouve son bonheur aussi, Icta finit par accepter d'engrosser d'autres filles. Mais à certaines conditions. Il refuse celles qui sont trop jeunes. Un horaire est établi, lui permettant ainsi de servir quatre nuits, et d'être avec sa femme la cinquième.

Quand les premières grossesses sont annoncées, Jezel pleure beaucoup, mais elle finit par retrouver le sourire. Aucune des futures mères ne développe la maladie. La méthode est un réel succès.

Évidemment, Icta savait qu'il en serait ainsi. Ce n'est pas sa première tentative du genre, et même si le processus ne fera que retarder l'échéance, il avait besoin de vivre à nouveau le bonheur d'être père. Puisqu'il ne pourra jamais procréer avec un être de sa race, il se contente de cette faible réussite.

Les mois passent, des enfants naissent. Icta les visite à l'occasion, ils sont tous magnifiques, mais aucun ne suscite en lui les sentiments escomptés. Pas plus que ceux qu'il a eus avec Jezel, et pour lesquels il doit faire semblant de ressentir de l'affection.

C'est ainsi, il connaissait le prix à payer.

*

Omalia

Dès qu'Omalia pose les pieds sur la planète, elle comprend ce qui y a attiré Icta. Ce monde agonise, il lui a sûrement été facile de s'intégrer, de redevenir un héros sauveur de créatures. De créer à nouveau de petites vies éphémères.

Connectée aux ondes émises par Icta, qu'elle reconnaîtrait entre mille, Omalia s'approche des fortifications.

Il l'a encore fait. Il s'est encore accoquiné avec une race en déclin. Omalia a dépassé le stade de la colère; à présent, seule la pitié l'anime lorsqu'elle songe à son ami. Il est si faible, si fragile. Le passage du temps l'effrite peu à peu, comme les marées grugent le roc au fil des vagues.

Icta n'a jamais appris à naviguer sur les vagues du temps. Il se laisse abattre par lui, et voici ce qu'il en résulte.

*

Témoignage de Jezel


Si j'avais su que cette femme, cette femelle m'enlèverait mon Icta, je l'aurais transpercée de plusieurs flèches.

Elle est arrivée un matin, la démarche fière et décidée. Nos hommes bavaient devant sa beauté. La découvrant en pleine santé, ils l'ont laissée entrer. Certains devaient déjà se demander comment s'y prendre pour la séduire.

Elle s'est dirigée vers mon époux. Ils ont échangé dans une langue qui nous était inconnue. De temps à autre, cette femelle me regardait avec dégoût. Elle agitait les mains et pointait le village, les enfants. Elle semblait à la fois peinée et furieuse.

J'ai tenté de m'interposer, pour que cette étrangère comprenne quel était mon lien avec Icta, mais elle m'a juste accordé un regard rempli de pitié. Puis elle a lancé une dernière volée de paroles à Icta et elle est repartie.

Icta l'a observée, son visage crispé devenant de plus en plus détendu. Et là, j'ai compris que ma rivale avait gagné : alors que des nuits de procréation forcée avec d'autres femmes n'avaient rien changé aux sentiments de mon époux envers moi, cette simple visite avait tout bouleversé.

*

Icta

« Omalia, attends! »

Omalia continue sur son allant quelques pas, puis elle s'arrête et lui adresse un regard supérieur. Bien sûr, elle est satisfaite qu'il l'ait suivie. À ses côtés, il s'est toujours senti comme un animal de compagnie, jamais assez bien pour être son égal. C'est pour cela qu'il est parti. Pour cette raison, et aussi parce qu'elle n'aurait jamais pu lui donner ce dont il avait la folie de rêver.

Omalia se remet à marcher et il s'installe à sa droite, ajustant son pas sur le sien.

« Tu sais que tu n'es qu'un idiot, et un égoïste aussi? »

Icta préfère ne pas répondre. Ils ont déjà eu ce genre de discussion, dont l'issue est toujours la même. Omalia a raison, bien sûr. Dans moins de cent ans, tout au plus, la race de Jezel n'existera plus. Cela fait partie du cycle normal, et tous ses actes des dernières années n'ont servi qu'à mettre un baume sur sa solitude. À moyen terme, il n'aura sauvé personne.

« Galaja se meurt. »

Omalia a prononcé ces mots avec détachement, comme s'ils n'avaient aucune importance. Icta s'immobilise.

« Comment cela, ma soeur? Tu racontes n'importe quoi. »

Galaja est leur mère à tous, elle a créé le monde et ses habitants. Elle a toujours été là, et sans elle le néant règnerait partout.

Omalia lève les yeux vers le ciel infini.

« C'est la vérité. Ne sens-tu pas que les autres ont disparu? Nous sommes les derniers, Icta. Parce que Galaja nous a désignés comme ses héritiers. »

Elle se tourne vers lui, des larmes coulant sur ses joues.

« Ne comprends-tu pas? C'est cela, l'issue que nous attendions tous. L'ultime bonheur d'être ensemble, que nous avons toujours espéré. Nous pourrons enfin nous unir, Icta. »

Il ne comprend rien à ce qu'elle tente de lui dire.

« Viens, mon frère. Regardons ensemble le monde disparaître. »

Icta observe la main tendue. Ce geste, il l'a tant espéré, que plus rien d'autre n'a d'importance. Il touche Omalia, réussit enfin à se rapprocher d'elle. Ils s'élèvent ensemble très haut, vers l'espace infini, là où personne ne viendra contrarier leur étreinte.

« Regarde, c'est le moment. »

Peu à peu, les contours de la planète se fondent dans le néant environnant. Les étoiles s'éteignent, et la noirceur s'étend partout. Icta devrait être effrayé, mais il sent que cette situation est juste.

« Tu disais vrai, tout disparaît. »

Le sourire lumineux d'Omalia le transporte de joie.

« Oui, car toute l'œuvre de Galaja meurt avec elle. Mais nous pourrons à nouveau créer le monde. Il sera tel que nous le désirerons. »

C'est à la fois merveilleux et fou. Ah, si seulement Galaja leur avait dévoilé ce secret! Icta se serait senti moins seul.

« À présent, montrons-nous sous notre véritable apparence. Il y a si longtemps que je ne t'ai pas vu ainsi. »

Obéissant, Icta se concentre et il réussit à retrouver son corps éthéré d'antan. Omalia est magnifique, avec ses lueurs irisées et ses formes mouvantes.

« Et maintenant? »

« Maintenant, nous ne ferons plus qu'un. Unissons-nous, Icta. »

Il s'approche, craignant d'effrayer sa promise. Dès que leurs corps se touchent, il se sent parcouru d'une décharge de plaisir. Un tel sentiment, une telle énergie! Il a attendu cela toute sa vie.

Son esprit se délite, il sent qu'il en perd des parties. Puis tout à coup, il sent Omalia en lui. Leurs pensées s'entremêlent, s'évaluent, se comparent. Là où il y a disparité d'opinions, la conciliation s'établit, l'harmonie jaillit.

Il n'y a plus d'Icta, ni d'Omalia. À présent, une nouvelle vie existe, ultime survivante de l'ancien monde.

Une pensée émerge, rayonnante et joyeuse.

« Ce néant est bien triste. Et si j'y ajoutais des étoiles? »

vendredi 22 mai 2026

Texte : Longueur d'avance

 (1148 mots)

J'entrai dans la pièce, qui embaumait le sucre et la cannelle. Une chambre de vieille femme, à n'en pas douter, débordant de dentelles, de roses de soie et de chats en porcelaine.

Pas de sensualité ici, aucun relent de tendresse. La victime vivait seule avec son chihuahua, ce même cabot que nous avions retrouvé, gisant sans vie dans le salon. Le meurtrier, probablement agacé par les aboiements intempestifs du chien, lui avait proprement tordu le cou.

J'esquissai un geste en direction de la table de chevet, un peu à contrecœur, sans en avoir réellement envie. Les ondes qui s'en dégageaient me laissaient présager douleur et tourments. Et des horreurs, j'en avais suffisamment vu pour cette vie-ci. Mes rêves étaient envahis par les visages de ces pauvres hères que, par ma lâcheté, je n'avais pu ou voulu aider. Si je continuais ainsi, j'irais droit dans le mur. Une corde au cou, un pistolet à la main, j'ignorais encore la fin que choisirait mon désespoir, mais mon destin semblait inéluctable.

Encore une affaire, au moins une. Après, peut-être, pourrais-je baisser les bras, me laisser couler vers l'oubli et dormir en paix pour l'éternité.

Adèle Marceau, veuve, avec pour seuls revenus sa pension du gouvernement, nettement insuffisante pour lui payer un logement décent. Avec ses doigts de fée et partant d'un rien, elle avait accompli des miracles dans cet appartement miteux. Son temps, elle l'offrait sans compter à sa paroisse, multipliant bénévolat et bonnes œuvres. Bref, une perle comme il en existait peu en ce bas monde, qui ne méritait certainement pas un sort aussi funeste. Et puis, qui le méritait, au fond?

- Adèle Marceau, énonça Brisebois. Elle vivait seule avec son chien.

J'avais envie de lui crier que je savais, que je savais tout avant qu'il ne prononce les mots, mais je me tus, évidemment. Je n'avais pas déployé tous ces efforts à me bâtir une crédibilité dans le milieu, pour lâcher le morceau aussi facilement. Mes collègues ignoraient tout de ma condition et il en serait ainsi jusqu'à ma mort, j'en avais fait le serment.

- Des enfants?

En prononçant la question, la réponse jaillit aussitôt dans mon esprit, mais je laissai le soin à Brisebois de me dévoiler le résultat de son enquête.

- Une fille. Nancy Hébert. Elle habite à ici-même, à Saint-Jérôme. Selon la voisine, elle rendait visite à sa mère aux deux jours. D'après la voisine, ça allait mal dans le couple de la fille, alors elle venait habiter chez sa mère de temps en temps.

Nancy. Elle était très proche de sa mère, en effet. Je voyais de l'amour, une complicité à toute épreuve. Des larmes versées sur une épaule compatissante. Pauvre Nancy. Elle ne s'en remettrait jamais. Un psychologue. Des antidépresseurs. Aucune lumière au bout du tunnel, que du désarroi.

- Ça va, Paul?

J'esquissai une moue désabusée.

- Tu sais, je ne m'y habituerai jamais.

- Allons, fis Brisebois en me tapotant le dos, faut pas que tu prennes ça trop à cœur. Rappelle-toi ce que nous disait notre prof. Faut voir ça comme de la viande. C'est juste un dossier comme les autres. De la viande, mon vieux.

- Ouais. T'as raison. Poursuivons.

Malgré notre complicité de longue date, je ne pouvais révéler à mon coéquipier l'ampleur de mes dons. Mes capacités psychiques n'auraient jamais obtenu gain de cause en Cour, et je me devais d'orienter notre enquête vers la recherche de preuves tangibles.

- Celui qui a fait ça était un vrai boucher, commenta Brisebois pendant que le photographe mitraillait la victime dans tous les angles possibles.

En effet, le meurtrier avait fait montre d'une hargne peu commune dans sa besogne. Démembrée, décapitée. Du sang partout, comme une provocation, non, une révélation. Il la haissait. Il portait en lui un désir coupable, une soif inextinguible de vengeance qui le dévorait corps et âme depuis des années. Autant Nancy tenait-elle à sa mère comme à la prunelle de ses yeux, autant éprouvait-il à son endroit une aversion viscérale qui avait grandi et grandi encore au fil des jours. Jusqu'à ce que la coupe soit pleine et qu'il décide d'assouvir le fantasme qui le hantait depuis...

Voilà, je venais de découvrir l'identité du coupable. Le mari de Nancy, qui jalousait le lien d'affection qui unissait les deux femmes. Qui avait tellement son épouse dans la peau, qu'il en était arrivé au point où il ne pouvait plus supporter de la partager. Qui voyait en sa belle-mère une menace, la cause de ses déboires conjugaux.

Maintenant, je savais dans quelle direction je devais orienter l'enquête. Je voyais la courbe d'une lame aiguisée par la rage. Une hache. Une hache jetée à la hâte dans une benne à ordures.

- Stef, envoie des agents fouiller les poubelles du coin, dans un périmètre de cinq cents mètres.

- Tu crois que...

- On ne sait jamais. Et nous allons immédiatement chez la fille pour l'interroger.

- Attends... On ne peut pas, elle est à l'hôpital. Tu comprends, le choc... C'est elle qui l'a trouvée...

Je n'ignorais pas ce détail, mais sa réponse me permit d'en venir au point que je visait au départ.

- Son mari, alors. On va aller interroger son mari, et vite. Ça urge.

Brisebois pencha la tête et leva un sourcil interrogateur.

- Une intuition?

Je frémis intérieurement. Dans mon empressement, parce que venais d'avoir la vision du meurtrier en train de brûler ses vêtements imbibés de sang dans son poêle à combustion lente, j'étais allé trop vite en besogne. Pour rattraper le coup, je niai d'un ton serein :

- Simple logique. Adèle... La victime n'avait pas un sou, donc je vois mal le vol comme motif. À voir l'état dans lequel le tueur l'a laissée, il s'agit certainement d'un crime passionnel. Donc, on voit les proches en premier.

- OK, ça me va. On laisse les gars s'occuper de recueillir les données, alors?

J'acquiesçai. De toute façon, je savais pertinemment qu'aucune empreinte valable ne serait recueillie sur les lieux. Toutefois, même si la procédure s'avérerait inutile, je devais la laisser suivre son cours. Pour noyer les découvertes faites grâce à mes intuitions dans un océan de démarches règlementaires.

Bientôt, le tueur serait derrière les barreaux. Je voyais un bouquin, des séances de dédicace. À sa sortie de prison, notre client profiterait bien de sa notoriété. Son livre deviendrait un best seller. La bêtise humaine ne connaitrait donc jamais de limite?

Comme j'aurais aimé ne pas bénéficier de ce don, de cette longueur d'avance qui détruisait toute surprise, tout intérêt. J'aurais aimé entrevoir des barbituriques dans un verre d'alcool. Des veines tranchées d'où se serait écoulée ma vie une bonne fois pour toutes.

Mais tout ce que je voyais à présent, c'était un adolescent fauché par un chauffard. Délit de fuite, un nouveau crime à résoudre. Encore une autre enquête, et puis après, peut-être, pourrais-je enfin tirer ma révérence.

vendredi 15 mai 2026

Texte : Le sabre brisé

 (1700 mots)

Une fois de plus, le doyen avait refusé de lever l'interdiction de port du sabre qui pesait sur Damis. Avec les mêmes mots que d'habitude, son sempiternel radotage de vieillard fatigué.

Qui sait, un successeur prendrait peut-être bientôt sa place? La bonne marche du village nécessitait la force et le courage d'un homme jeune. Vigoureux. Un homme comme Damis, pourquoi pas?

Ah! Si on lui offrait la chance de prouver sa valeur! Les idées se bousculaient dans sa tête. La palissade nord, par exemple. Et les récoltes, le bétail. Il saurait améliorer le quotidien de ses semblables. Il suffisait de demander.

Il voyait déjà la scène d'ici. Des plumes sur sa coiffe, ce serait magnifique. Non, majestueux plutôt. Damis le Majestueux, voilà qui sonnait bien. Et des serviteurs à ses ordres, de la nourriture à volonté.

Allons, il n'était plus temps de rêvasser. Sa mère l'attendait sûrement à la maison, pressée de lui confier une tâche quelconque.

Un bonjour au passage à maître Carado et à son épouse. Qui le regardaient encore de travers. Ils auraient au moins pu le saluer. Lui offrir du thé et des gâteaux au miel. Maîtresse Carado lui en donnait avant.

Sa mère avait mis les draps à sécher sur la balustrade. On aurait dit des voiles de navires, comme dans les histoires de son père. Des voiles qui se gonfleraient de vent. Qui le mèneraient sur les chemins de l'aventure, là où les étoiles brillent comme des bougies dans les cieux et où les poissons se cueillent au vol.

Son père disait que le poisson était un don des dieux. Dommage que la mer soit si loin.

Des pas se sont mis à piétiner le sol derrière lui. Il ne s'est pas retourné. Inutile d'essayer de combattre les superstitions de Maîtresse Carado. Si elle voulait croire qu'effacer toute trace du passage de Damis devant sa demeure pouvait lui apporter la protection des dieux, grand bien lui fasse.

À la maison, sans surprise, un bol de pois à écosser l'attendait. Encore des petits pois. Et pas moyen de rouspéter, sa mère n'aimait pas les commentaires sur sa cuisine. Se taire et écosser. Encore et encore.

La chaise était si inconfortable. Dure et un peu trop courte sur ses pattes branlantes. Ou alors, c'était lui qui était trop grand. Ses genoux cognaient sous la table. Leur ancienne maison était plus vaste et mieux meublée. Le shaman n'aurait pas dû les forcer à déménager.

Depuis que les hommes étaient partis au loin, la vie était trop tranquille. Pas d'entraînements à regarder, pas de paris à prendre. Ils auraient au moins pu lui laisser une armure pour qu'il se pratique. Lui aussi, il voulait aller au combat. Protéger le village.

Une belle armure. Et un sabre, dont la lame luirait sous les rayons du soleil. Et toutes ces femmes qui agiteraient pour lui leurs mouchoirs brodés. Ou peut-être juste une, ce serait suffisant pour commencer. Elles pleureraient pour lui. Et il partirait, cœur vaillant, intrépide guerrier et futur héros.

Jusqu'ici, peu de filles s'étaient montrées intéressées par ses charmes. Pourtant, ses muscles s'étaient développés. Il avait grandi.

Sauf qu'il n'avait pas de sabre. Et sans sabre, il ne valait rien.

Demain, il irait couper du bois pour Savia et sa mère. Tant qu'à accomplir des tâches de femme, mieux valait se dévouer pour la communauté et ainsi, s'attirer les bonnes grâces des villageois. Et du doyen.

Un jour, il obtiendrait un sabre. Irait se battre. Remporterait assez de victoires pour devenir intéressant. Aurait sa propre légende. Dès qu'il aurait aidé les hommes à tuer quelques envahisseurs, avec quelques glorieuses cicatrices en prime, les filles seraient folles de lui.

Au moins, son père avait vécu la belle vie. Il avait connu la gloire. On lui avait jeté des fleurs, donné plein de gâteaux et ces femmes, ces femmes qui l'embrassaient sur la bouche! Tout le monde l'aimait. Avant qu'il ne brise son sabre.

La vie avait été moins agréable après. Le shaman. La malédiction proférée contre Damis. Devant tout le monde. Parce que le déshonneur du père devait rejaillir sur le fils. Pas le droit de porter une arme, pas le droit de se battre. Sinon, le courroux des dieux s'abattrait sur eux. On ne brisait pas impunément une lame magique. Il devait jurer, jurer sur la mémoire de son père, sur tout ce qui lui était cher, de ne jamais toucher un sabre.

Pas le choix de promettre. Tous les yeux étaient rivés sur lui. Ceux de sa mère, surtout, honteuse des actes de son mari et anxieuse de voir son fils obéir.

Le shaman avait tort. Tous, les villageois, sa mère, ils avaient tort. Comme si son père pouvait avoir détruit son sabre par exprès. Impossible. C'était un héros, c'était un accident. Et il l'avait payé de sa vie sous les coups de l'ennemi, n'était-ce pas suffisant?

Après les pois écossés, il fallait aller chercher du bois pour le feu. Au moins, c'était un boulot d'homme. Mais avant, un détour par la maison de Savia. Sa mère était occupée à regarder mijoter le lièvre, elle ne se rendrait compte de rien.

Où était-elle, la belle Savia? Comme d'habitude, maîtresse Pogam était à la fenêtre, mais sa fille n'était pas visible. Il ne disposait pas de beaucoup de temps.

Une main a effleuré son épaule, lui tirant un sursaut. Son cœur s'est arrêté de battre une seconde, pour repartir en chamade aussitôt. Savia était venue le rejoindre. L'époque des regards dérobés semblait enfin révolue. De temps à autre, lorsque la belle était certaine de ne pas s'attirer les commérages des voisins, elle s'approchait, timide, pour le regarder travailler. Ils avaient même discuté. Appris à mieux se connaître. Il était temps de passer à la prochaine étape.

Savia a posé sa douce main sur la chemise de Damis, glissant jusqu'à la peau de son bras velu. À peine le temps d'un frisson et déjà, sa main se retirait. Puis elle a posé un doigt sur sa bouche pour qu'il se taise. Lui a fait signe de la suivre dans les bois.

Il les imaginait déjà tous deux, là-bas sous le grand frêne, gardien de la fécondité. Ils échangeraient des caresses. Se murmureraient des mots tendres. Et ensuite, elle porterait son enfant. Il deviendrait alors un homme accompli. Respecté.

Savia semblait toutefois avoir un autre plan en tête. Elle a dépassé le grand frêne et s'est avancée jusqu'à un vieux saule. Un choix bien étrange. Ne savait-elle pas que cet arbre symbolisait la stérilité?

Elle s'est arrêtée et lui a tendu un torchon sale, qu'il a pris par réflexe. Puis elle s'est lancée dans une tirade enflammée :

« Le shaman n'est qu'un fou, Damis, tu mérites d'obtenir ton héritage. Tiens, je l'ai volé pour toi. »

Volé quoi, que voulait-elle dire? Elle n'a pas répondu. Elle s'est contentée de lui sourire, de déposer un baiser sur sa joue. Puis elle s'est esquivée. Il a bien tenté de la retenir, mais elle s'est mise à courir. Ah, les femmes.

Perplexe, il a tâté le torchon. Un objet dur était camouflé dedans.

Cette poignée de métal rouillé et recouverte d'encoches. Une par ennemi abattu. Il la reconnaissait! Et cette lame brisée. Rêvait-il? Tenait-il vraiment entre ses mains le sabre de son père?

Le sabre de son père. Son sabre à présent. Un sabre neuf aurait peut-être été préférable, mais Savia avait agi selon sa bonne conscience et ses maigres possibilités. À lui de faire en sorte de réparer l'arme. Il faudrait du feu, une forge. Et ensuite, se trouver une belle armure.

Bientôt, il brandirait le sabre au-dessus de sa tête. Les femmes tomberaient à ses pieds. Le supplieraient de les choisir pour porter ses enfants. Il trouverait le moyen. Mais en cachette. Sa mère ne devait pas savoir, pas tout de suite.

Le tonnerre, au loin, s'est mis à gronder. Comme pour lui rappeler sa promesse. Il avait promis, mais il était si jeune à l'époque. Et il avait déjà tant payé pour le crime de son père.

Jamais plus il ne paierait. Dès qu'il brandirait son sabre, il ferait sa loi.

Le grondement s'est accentué. Pressant, menaçant. Il ne fallait pas flancher. Ce n'était qu'un orage. Et s'il s'agissait là d'une épreuve des dieux, il leur prouverait sa détermination.

Puis la terre s'est aussi manifestée. Dès qu'elle a commencé à trembler, les oiseaux ont quitté les arbres pour s'envoler vers l'horizon. Les deux pièces du sabre brisé se sont mises à frissonner sur le sol. Fasciné par leur danse, Damis s'est agenouillé pour les examiner. Étaient-elles en train de se rapprocher l'une de l'autre, prêtes à se ressouder? Les dieux avaient-ils décidé de le récompenser pour sa persévérance?

Des cris humains se sont élevés de partout. Une odeur d'œufs pourris lui est montée aux narines. À ce moment, il a commencé à douter.

Sa mère l'a rejoint. En larmes et hystérique. Son regard s'est arrêté sur le sabre brisé. Ces mots qu'elle répétait, comme une litanie. Qu'as-tu fait, Damis, qu'as-tu fait? Comme s'il avait mal agi, comme s'il l'avait fait exprès.

Et après, elle ne faisait plus attention. Tout ce bruit, ces odeurs oubliées par son peuple. La montagne qui s'éveillait après des siècles de paix. Cette fumée qui sortait du sommet, ce jus rouge foncé qui s'en écoulait. En direction du village, comme du coulis de framboises. Un coulis mortel.

Puis la cendre qui s'est mise à tout recouvrir. Les arbres, les maisons, le sol. Les villageois qui couraient dans tous les sens comme des poules sans tête. Et les pierres venues du ciel qui s'écrasaient sur les maisons. Les chiens. Les gens.

Ces doigts pointés sur lui, ces regards accusateurs. Ces hommes et ces femmes agenouillés, priant les dieux de pardonner la faute commise par Damis le parjure. Parjure de sa promesse.

Tous ces cris. Ce n'était pas sa faute. Il n'avait rien fait. Il n'avait pas demandé à Savia de lui apporter ce sabre. Si les dieux tenaient à punir quelqu'un, qu'ils se tournent vers la seule coupable. Qu'ils la punissent, elle!

Il était prêt à le jurer sur la tête de sa mère et la mémoire de son père : tout était la faute de Savia.

vendredi 8 mai 2026

Texte : Le syndicat des écrivains

(1441 mots)

J'avais essayé de publier par mes propres moyens, mais j'avais échoué, bien sûr. De nos jours, il fallait s'allier pour espérer réussir, et c'est avec un pincement au cœur que j'ai payé ma première cotisation au Syndicat. Ce n'était pas un montant si élevé, mais quand même, vous comprenez, je vivais une sorte de deuil. Le deuil de ma carrière en solitaire, de mon talent inégalé qui me ferait connaître et reconnaître sans avoir à passer par un regroupement.

Eh bien non, je n'y ai pas échappé. Il a fallu me rendre à l'évidence, seul le Syndicat des écrivains pourrait me permettre d'être un jour publié.

Au début, bien sûr, j'étais rempli d'espoir. Vous savez ce que c'est : on vous demande de signer un bout de papier, vous vous enthousiasmez et vous imaginez déjà la consécration. Comme si ces gens-là travaillaient vraiment dans votre intérêt!

Ils m'ont assigné une représentante. Manon, qu'elle s'appelait. Mince, juchée sur des talons aiguilles, le petit tailleur ajusté bien comme il faut. Pas vraiment un personnage intéressant dont j'aurais pu m'inspirer, mais elle était quand même jolie, enfin, pour une femme de son âge.

En toute confiance, je croyais que le but de ces gens-là était de nous aider. Ne riez pas! Je sais que j'étais naïf, mais que voulez-vous, après des années à inventer des histoires tout seul dans mon coin, sans personne à qui les raconter, j'étais devenu un peu fou. Désespéré aussi. J'aurais signé avec le diable pour avoir une chance de me trouver un éditeur.

Mais vous savez à quel point cette race-là est devenue farouche! Oui, comme bien d'autres, j'ai jadis pensé qu'un de ces publieurs me choisirait. Moi, un parmi tant d'autres, j'aurais été sélectionné pour mon talent et mon originalité et voilà, on aurait publié au moins une de mes histoires et j'aurais été adulé par les foules.

Arrêtez donc de me juger. Chacun d'entre nous a droit à sa parcelle de rêve, même si ça finit par lui coûter cher au bout du compte. Je voulais publier, ça n'avait pas fonctionné, alors j'ai fait appel au syndicat. J'y ai laissé ma chemise, mes illusions et qui sait, peut-être un peu de mon âme.

Pour commencer, Manon m'a appelé dans son bureau. Ça faisait trois jours que j'attendais, trois jours! J'avais payé le gros prix et on me faisait attendre. Mielleuse, Manon m'a expliqué :

« La patience est la première des qualités recommandées pour tout écrivain. Les éditeurs sont lents, vous savez. De vraies tortues! Alors en tout temps, il faut savoir attendre, tout en demeurant serein. Vous venez d'apprendre la première leçon nécessaire pour survivre dans le milieu littéraire. »

J'ai acquiescé, évidemment. Comme si je comprenais de quoi elle parlait. Bon, je ne lui ai pas dit que j'avais déchiré des pages et des pages de mes écrits entre temps, ni que j'avais engueulé le livreur d'épicerie. Sans compter le fait que j'avais harcelé ma propriétaire pour cette réparation de robinet qu'elle remettait toujours au lendemain.

Pour débuter, Manon m'a montré comment rédiger une lettre de présentation, en m'obligeant à recommencer un nombre incalculable de fois. J'avais déjà payé, alors il fallait bien que je lui obéisse. N'empêche, elle me donnait des envies de meurtre. Ce n'était jamais assez bon pour Madame, les éditeurs n'allaient pas s'intéresser à mon projet, c'était foutu. Si j'avais eu un peu de temps devant moi, j'aurais écrit une fable dans laquelle une représentante se serait fait occire à l'ancienne, la gorge tranchée par un couteau aiguisé et le visage ravagé par le désespoir. Un peu classique, mais bon sang, j'en aurais éprouvé énormément de plaisir.

Il m'a fallu réapprendre ma grammaire. Mes ponctuations. Le processus s'est étiré dans le temps. Chaque semaine, Manon encaissait mes cotisations et je m'efforçais de sourire tout en me disant que ça finirait par payer, tout ça.

Puis, enfin, j'ai commencé à échanger avec d'autres. Nous nous réunissions trois fois par semaine, entre aspirants écrivains, pour discuter de nos textes et de nos nombreux défauts. J'adorais trouver des problèmes dans les manuscrits de mes consœurs et confrères. Nous étions tous compétitifs, alors il est évident que nos pieux conseils ne visaient pas toujours l'intérêt de nos compétiteurs, mais bon, il appartenait à chacun d'apprendre à considérer les commentaires pour ce qu'ils étaient : des occasions de s'améliorer, ou bien de se confronter à la critique et d'en sortir victorieux.

Ah bon sang, ce que je détestais tous ces écrivains en herbe! J'avoue, il y en avait de très bons, et ça m'exaspérait. Nous savions tous à quel point il était difficile d'accéder à la gloire, et malgré tout l'argent investi, il existait une possibilité pour que certains d'entre nous ne soient jamais publiés. C'était écrit en petits caractères au bas du contrat d'adhésion : « Le syndicat ne pourra en aucun cas être tenu responsable de la non-atteinte des objectifs de publication. ».

Ouais, quelle bonne poire j'ai été!

Le jour où l'on m'a présenté à mon premier éditeur, j'avais les mains moites et les pieds maladroits. Je crois bien que j'ai réussi à dire quelques mots, pas très éloquents, mais Manon m'a ensuite réconforté avec son éternel sourire. Ça n'avait pas fonctionné cette fois, la chimie n'était pas optimale, il me fallait persévérer.

Nouvelle cotisation, nouveaux espoirs. À force d'efforts, j'allais bien finir par être publié. Et en attendant, j'accumulerais les histoires, voilà tout.

À une certaine époque, les journaux ont beaucoup parlé de la maladie de l'artiste, cette fameuse tare génétique qui nous pousse à créer, coûte que coûte, des œuvres remplies de génie. Nous sommes beaucoup trop nombreux à en souffrir, pour un si minuscule potentiel d'acheteurs. J'aurais aimé être un cartésien ou un logique, mais voilà, je suis comme ma mère : un éternel rêveur, destiné à créer des récits que personne ne lira. À moins, bien sûr, de réussir à dénicher un éditeur qui voudra bien les propager.

Manon ne voulait jamais que je lui raconte mes histoires. Elle me disait : « Garde ça pour les éditeurs, Roman, c'est à eux que tu dois plaire! ». Ma mère avait bien choisi mon prénom, je l'adorais. Elle n'avait jamais atteint le fil d'arrivée, mais moi j'arriverais à voir mon nom sur la couverture d'un livre. Je lui en avais fait la promesse solennelle.

Il y a eu d'autres tentatives, mais chaque fois, les éditeurs se détournaient de moi. Qu'y avait-il, mes histoires n'étaient pas assez originales, je n'étais pas assez charismatique? C'était tellement décourageant.

Manon a fini par se lasser, je le voyais bien. Elle a espacé nos rendez-vous, tout en encaissant avec soin mes cotisations. J'ai appris que Bernard, l'un de mes rivaux, avait été choisi par un éditeur. Wow, je n'en revenais pas. Ce n'était pas une lumière, Bernard, et ses histoires de souris volantes n'étaient pas très originales. Enfin, il devait y avoir un public pour ça, comme pour le reste.

Ce foutu syndicat. Quand j'ai compris de quoi il retournait, j'avais déjà investi ma santé mentale et mes deux jambes. Quoi, j'avais cru que mon adhésion me rapporterait du succès? Que les sommes investies me garantiraient un avenir?

J'aurais dû savoir. Moi qui, entre autres projets, écrivais des histoires de complots paranoïaques, j'aurais dû comprendre de quoi il retournait.

Un matin pluvieux, je suis allé voir Manon. J'en avais assez qu'elle ignore mes appels, il fallait que je sache où en étaient rendues ses recherches d'un éditeur idéal pour moi. Il me tardait de connaître enfin la chaleur des regards enfiévrés de mes futurs admirateurs.

La porte était déverrouillée. Il y avait un bruit de cliquetis au loin, plutôt familier, j'étais intrigué. Je suis entré, à pas de loup, et je me suis rapproché. Pour finalement découvrir Manon, et trois autres membres de mon syndicat, en train de taper avec frénésie sur leurs claviers.

À force d'investiguer et d'enquêter, j'en ai découvert tellement plus.

Depuis ce jour, j'essaie de faire éclater la vérité. Oh, personne ne veut me croire, et aucun journal n'accepte de publier mon histoire, mais je ne désespère pas.

Coûte que coûte, j'arriverai à informer le monde entier de ce qui se trame à l'ombre des syndicats : ces traîtres s'assurent de tuer la concurrence, tout en empochant les profits générés par des cotisations bidons. C'est la même chose partout chez les artistes, tant chez les sculpteurs, les peintres que les écrivains. Ces faux prophètes nous arnaquent sans aucun remords.

La vérité qui m'a le plus anéanti, c'est d'apprendre qu'il n'y a plus aucun éditeur en ce bas monde. Il ne reste que des syndicats, qui ont fini par tout dévorer sur leur passage.

vendredi 1 mai 2026

Texte : Coiffé au poteau

 (1954 mots)

Je commence à douter.

J'ai longuement hésité avant de consigner cette impression. Les génies sont-ils censés douter? Suis-je un véritable génie? Jusqu'ici, je l'ai toujours cru.

Un génie malchanceux. Incompris. On me prête des capacités de déduction hors du commun. Un niveau mental de haut niveau. Nul n'oserait mettre en doute ma prodigieuse intelligence. Et pourtant...

Pourtant, les dirigeants commencent eux aussi à douter. Je n'ai pas encore atteint leurs objectifs.

Pas encore.

*

Aujourd'hui, Mère m'a appelé. Ses nouveaux maîtres lui ont laissé utiliser leur holophone.

Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ses puces d'asservissement la maintiennent dans un état léthargique. Elle bafouille, elle geint sans arrêt, comme une enfant. Je n'avais pas le temps de répondre à ses questions. Non, je ne sais pas où est Zwen et à dire vrai, c'est le cadet de mes soucis.

J'aurais dû leur demander de lui effacer la mémoire. Au moins, elle me laisserait travailler en paix.

*

Je croyais ma voie toute tracée. Pourquoi est-ce que je n'arrive à rien?

Pourtant, j'ai démontré aux tests cérébraux d'étonnantes prédispositions. Si prometteuses que les autorités ont mis de côté leurs préjugés face à mes origines douteuses et m'ont affecté à la Tour des surdoués.

J'ai terminé deuxième de ma catégorie aux joutes éliminatoires. Un exploit, selon mes mentors cybernétiques.

Tout un exploit! Qui donc se souvient des deuxièmes? Les gagnants, eux, récoltent les honneurs et la mémoire éternelle de leurs actes passés. Les seconds ne s'attirent que d'éphémères et tièdes félicitations, puis sombrent dans l'oubli.

Il en a toujours été ainsi. Zwen arrivait toujours le premier dans l'enceinte familiale. Mère lui accordait toujours le premier choix, la première bouchée, le premier sourire. Et moi, je devais attendre. Attendre que le frérot récolte la meilleure part, et me satisfaire de mon sort d'éternel bon dernier.

Suis-je si exigeant, d'avoir rêvé d'honneurs et de louanges? Je ne crois pas. Une fois, une seule fois, j'aurais aimé arriver premier. Dans n'importe quoi.

*

J'ai trimé dur, j'ai travaillé d'arrache-pied pour acquérir les notions qui devaient supposément me propulser à l'avant-scène, devant ces parvenus de fils de hauts magistrats à qui l'on prêtait les plus illustres qualités. Balivernes et mensonges. Viles flatteries et flagrantes injustices. Tout est une question de contacts et de capitaux. Ma mère, évidemment, n'a jamais été en mesure de nous faire profiter de ce qui aurait pu nous aider à nous élever. Il n'en est pas de même pour le père de Varid. Varid, mon adversaire de toujours. Celui dont j'ai cent fois souhaité la mort, car son trépas m'aurait enfin hissé sur le podium des vainqueurs. Varid qui répondait toujours aux questions un millième de seconde avant moi et qui obtenait un demi-point de plus aux examens.

Malgré les tricheries de Varid, j'ai obtenu mon diplôme avec mention. Je pouvais désormais m'arracher aux tentacules de la Tour des surdoués, qui n'était en fait qu'un médiocre lieu d'apprentissage aux méthodes archaïques et dépassées, et réclamer ma place au sein de la Tour scientifique.

Au début, j'ai été accueilli à bras ouverts. Varid avait été relocalisé en Biranie centrale et, libéré de sa concurrence déloyale, j'allais désormais récolter les fruits de mon labeur. Enfin, c'était ce que je croyais.

Idéaliste à l'extrême, je me suis engagé pour une période de trois révolutions solaires. Je jubilais. Enfin, j'allais avoir l'occasion de faire mes preuves!

Et puis, il y a eu Sanelle. La belle Sanelle, si merveilleuse, si parfaite, si... douée. Contrairement aux autres, je ne me suis pas laissé berner par cette devanture mensongère. Une parvenue, une opportuniste, voilà ce qu'elle était. J'étais persuadé qu'elle couchait avec le chef de secteur. C'est pour cette raison, et uniquement pour cette raison, que ses entreprises trouvaient une issue favorable, alors que je ne connaissais que de retentissants échecs.

De guerre lasse, incapable d'affronter jour après jour son visage hypocrite, j'ai remis ma démission. Je ne sais pas ce que j'espérais. Que les hauts dirigeants crient au drame, peut-être? À ma grande déception, personne n'a sourcillé, personne n'a prononcé un mot pour me retenir. Je n'avais pas comblé leurs attentes, je n'avais pas livré la marchandise, alors je pouvais partir.

Désappointé, je me suis jeté sur la première affectation qui s'est présentée, soit un poste d'assistant à la base sept. Évidemment, je parle de celle qui se situe sur la Lune, pas celle sur Mars. Je n'avais pas encore fait montre de mes extraordinaires capacités, je n'avais élaboré aucune théorie ni découvert aucun remède. Il me fallait être patient.

De la patience, j'en ai eu plus que mes semblables. J'ai peiné en vain sur le satellite stérile, à la recherche d'une lueur d'espoir. Pendant dix ans, les fioles se sont succédées, les expérimentations se sont accumulées, et puis un jour, enfin, la bonne fortune m'a souri. J'avais découvert, presque par hasard je l'avoue, une anomalie significative dans la cellule d'une souche de grippe. LA grippe, évidemment, la fameuse tueuse d'origine inconnue qui décimait la race humanoïde depuis deux générations.

J'ai gardé jalousement ma découverte secrète, n'en parlant à personne, pas même au proviseur de ma section. J'ai bûché jour et nuit sur mon timbre vaccinatoire. J'ai déjoué la vigilance des surveillants avec brio. Enfin, je le croyais.

Comment ont-ils su? Avais-je une caméra braquée en permanence sur moi, pour me faire coiffer ainsi au poteau?

Ce matin, lorsque je me suis enfin décidé à présenter mon timbre au proviseur, il a éclaté de rire. « Quoi, tu ne sais pas? La grippe n'est plus qu'un mauvais souvenir. Un certain Casem a trouvé le remède. Un super timbre-vaccin qui agit en trois heures, tu te rends compte? »

Trois heures? Selon mes calculs, le mien en nécessitait quatre. C'était bien, mais insuffisant. Encore une fois, j'arrivais bon second dans la course, trop tard pour rafler un quelconque honneur.

Et me voici, sombre incompétent, en train de me demander quel sens peut bien avoir mon existence. Je me croyais génie, mais je ne suis qu'un imbécile. Pourquoi ne puis-je me contenter d'une affectation tranquille, d'une routine établie? Non, il faut toujours que je pousse plus loin, plus haut, que je tende vers les sommets de la gloire. Tout ceci est tellement vain.

Voyons, que suis-je en train d'écrire? Mon désarroi m'a poussé dans les méandres de la confusion! Évidemment, ce Casem a triché. Il m'a volé ma découverte et se l'est appropriée. Il a dû placer des micros et des caméras, et s'est servi de mes expériences à son profit. S'il croit s'en tirer ainsi, il se trompe.

*

Ça y est, j'ai réussi. Je présenterai mon projet au conseil de ma division demain. Cette fois, je suis certain d'être le premier. Le premier à avoir élaboré un traitement contre l'infertilité grandissante des mâles. Moins prestigieux que le timbre contre la grippe, certes, mais je me réjouis tout de même de cette réussite. Demain. Demain signera ma victoire contre la malédiction qui me poursuit depuis toujours.

*

Je n'y crois pas. Des mois perdus en vain, alors que le traitement existait déjà. Découvert par un certain Milus, inconnu au bataillon. Un rival originaire de Mars, semble-t-il. Évidemment. Ils bénéficient là-bas d'une technologie supérieure. Depuis que je suis revenu sur Terre, je peine à trouver des capitaux. C'est pour cette raison que mes travaux ont pris du retard et que je me suis encore fait supplanter.

Et plus j'y songe, plus je trouve étrange que les recherches d'un autre inconnu aient abouti à peine quelques jours avant les miennes.

Je me croyais à l'abri des espions. Je réalise maintenant que pour atteindre mon but ultime, je devrai m'isoler du reste de l'univers. Peu importe. Je n'ai plus confiance qu'en moi-même.

*

J'avais besoin de capitaux pour payer mon passage chez les rebelles. J'ai vendu mon holophone sans regret. La seule avec qui je communiquais encore était ma mère, et, pour ce que nos rares conversations m'apportent de bon, je n'ai eu aucune peine à mettre une croix sur ce poison technologique. Poison parce que risqué. Qui sait, il y avait peut-être des micros cachés dedans.

Depuis que ma mère a été châtiée pour son crime, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Normal, avec les puces d'asservissement qui lui ont été implantées. Je n'ai aucune sympathie pour l'auteure de mes jours, car je juge qu'elle a amplement mérité son châtiment. Elle n'aurait pas dû tenter de s'enfuir avec mon frère, me laissant par le fait même livré à moi-même. Je ne regrette pas mon aîné Zwen. Pas plus que de les avoir dénoncés tous deux. En les livrant aux autorités, j'ai accompli mon devoir de bon citoyen.

Les sauvages ne sont pas aussi malsains qu'on le raconte au sein des hautes tours. Dès que j'ai révélé mes origines, le chef des Oudoutes m'a offert un toit. J'ai réprimé une grimace lorsque j'ai vu de quoi je devrais me nourrir désormais. Je ne veux pas savoir de quel mammifère proviennent ces chairs à moitié cuites. Aucune importance. Peu m'importe l'insalubrité et le cannibalisme. J'atteindrai mon objectif, même si je dois en mourir.

*

Salim, le chef des Oudoutes, n'a pas mis bien longtemps avant de m'annoncer ses couleurs. Il m'a dit qu'en échange de ce qu'il appelait ironiquement mon confort, je devrais leur fournir des doses massives du foudroyant virus Gravrax. Il avait l'intention de lancer une attaque bactériologique sur les tours.

J'aurais pu me rebeller, argumenter, mais je ne l'ai pas fait. J'ai plutôt suggéré à Salim de lui bricoler un virus mutant, contre lequel les autorités n'auraient aucune parade.

Je fournirai à Salim ce qu'il désire. Il obtiendra sa vengeance. Et en échange, il me procurera le matériel dont j'ai besoin pour mener à bien mon nouveau projet. Désormais, rien d'autre ne compte pour moi.

*

Les hauts magistrats avaient grandement sous-estimé les rebelles.

Je ne me suis pas interposé. J'ai continué de fournir des armes bactériologiques aux Oudoutes, puis ensuite aux Cahutes. Finalement, les six tribus rebelles ont eu recours à mes services. Maintenant, c'est le chaos partout, autant dans les bas quartiers que dans les hautes sphères.

Heureusement, mon projet est en train d'aboutir. Non seulement accomplirai-je mon rêve le plus cher, mais en plus, je libèrerai la race humaine. Je serai enfin le premier.

*

Je suis sur le point d'appuyer sur le bouton qui mettra un terme à la quête de toute une vie. Juste avant de poser ce geste ultime, je songe une dernière fois à mon existence vide de sens. Je ne me rebelle plus. J'ai enfin compris mon destin. Je suis né pour accomplir cet acte désintéressé. Je ne suis pas un héros, ni un sauveur. Juste un génie ordinaire.

Aujourd'hui, je sais que les générations futures ne me remercieront jamais. Parce qu'il n'y aura pas de génération future. Lorsque je mettrai mon démoléculeur en marche, il aspirera toutes les cellules actives aux alentours. Son rayon d'action s'élargira progressivement, annihilant par le fait même toute vie sur Terre. Viendront ensuite la Lune et les planètes avoisinantes.

J'ai bien fait les choses, cette fois. Je suis certain que personne ne m'a devancé, car sinon, j'aurais déjà disparu.

Disparu comme ce tronc qui s'estompe graduellement devant mes yeux gonflés par le manque de sommeil. Disparu comme cet oiseau, fauché en plein vol, qui se désagrège à une vitesse folle.

En un éclair, je comprends. La rage monte dans ma gorge, j'étouffe. Cette décomposition, je l'avais prévue. Évidemment, puisque tel devait être l'effet produit par mon engin de mort. Sauf qu'un autre a eu l'idée avant. Ou plutôt, a copié mon idée. M'a espionné malgré mes efforts et mon isolement. Cet individu me vole ma vengeance.

C'est trop injuste. Encore une fois, je me suis fait coiffer au poteau.

vendredi 24 avril 2026

Texte : L'attente

 (843 mots)

Fernand jette un coup d'œil à son poignet, puis pousse un soupir exaspéré. Encore une fois, il a oublié qu'il ne porte plus de montre. Il se penche et consulte l'horloge du couloir. Vingt et une heures seize. Nouveau soupir.

Hermine prend tout son temps, comme d'habitude.

La chaise pliante ne prête guère au confort. Pas de télévision, une unique fenêtre avec vue sur le stationnement, le vieil homme s'ennuie ferme. Pour se changer les idées, il s'amuse à repasser dans sa tête les événements qui ont marqué sa vie commune avec Hermine, son épouse.

Douce Hermine. Dès leur rencontre, il a su qu'elle le mènerait par le bout du nez.

À cette époque, les garçons courtisaient les filles. Et ces dernières rougissaient, c'était là leur rôle. La mode le voulait ainsi et Fernand ne s'en plaignait pas. Il faut dire que le jeune coq savait y faire avec les femmes. Il leur chantait la pomme et elles lui tombaient toutes dans les bras. Toutes, sauf Hermine. La blondinette l'avait toisé et lui avait rétorqué :

- Hé, beau brun ! Tu peux oublier ton numéro, ça ne marchera pas avec moi!

Une sacrée gamine, Hermine.

Acérée comme pas une, la langue impertinente de la belle l'avait conquis. Capturé, ligoté, prisonnier, il s'était rendu sans combattre. Au grand dam de tous ses principes de célibataire endurci, il était devenu un mari aimant, doublé d'un père comblé. Tout un revirement de situation!

La nuit de noces. Fernand sourit à ce souvenir. Un chalet perdu au milieu de nulle part, sans aucun voisin. Hermine nue dans les eaux limpides, si magnifique, si voluptueuse. Une déesse.

Au fil des ans, le corps d'Hermine a bien changé. Maintenant, sa peau est plissée comme celle d'un éléphant. Ses épaules, jadis fières, se sont voûtées sous le poids de l'âge. Une petite vieille, voilà ce qu'elle est devenue. Plus belle encore qu'au premier jour, car dans son regard se lit l'amour et la sagesse.

Satanée Hermine, elle n'a jamais su être à l'heure. « Il faut soigner son entrée comme sa sortie », tel a toujours été son dicton favori. Fernand a tant rongé son frein au cours de leur union, qu'il en a usé sa patience. Son épouse se pomponnait des heures durant, retouchant son maquillage déjà parfait, changeant dix fois de tenue sous le regard de son homme découragé. Aussi merveilleuse qu'exaspérante.

À présent, au terme d'une existence bien remplie, la vie d'Hermine tire à sa fin. Michel et Yolande veillent à tour de rôle leur mère mourante. Mal à l'aise devant sa carcasse décharnée, tous deux se relayent jour et nuit à son chevet. Leurs mines affligées s'allongent au fil des tours de garde. Eux aussi, ils ont grand hâte d'en finir avec cette corvée.

Michel n'a que trop négligé son étude de notaire. Si ce calvaire se poursuit, il perdra des clients. Et Yolande doit aller retrouver les siens, accomplir ses obligations de mère au foyer. Son mari commence à s'épuiser, avec le bébé et les tâches ménagères.

Fernand comprend la lassitude de ses deux enfants. Depuis trois semaines, Hermine retarde l'échéance, défiant tous les pronostics des médecins. Qu'attend-elle donc pour libérer sa famille? Elle git là, dans le coma, sans aucun signe de conscience. Que peut-elle bien encore attendre de la vie?

Têtue comme une mule, sa douce s'accroche. Pourtant, il n'y a pas plus généreux et compréhensif qu'Hermine. N'a-t-elle pas déjà pardonné l'impardonnable ? Quand il a commis l'erreur de la tromper, ne lui a-t-elle pas accordé l'amnistie?

Chère, chère Hermine, qui l'a soigné sans se ménager, qui lui a tenu la main dans les moments de maladie et de souffrance. Qui l'a accompagné jusqu'à son dernier souffle. Voilà, c'est son tour maintenant. C'est à lui de l'aider. Mais pour cela, elle doit accepter de quitter ce monde pour le rejoindre.

Enfin, le cœur d'Hermine cesse de combattre l'inéluctable. Elle s'éteint, rose trémière sur un oreiller blanc comme neige. Fernand attend que l'âme de son épouse s'élève au-dessus de sa dépouille. Puis, en guise d'accueil, il l'apostrophe :

- T'en as mis du temps! Ça fait des jours que je t'attends!

La défunte jette un regard surpris à son mari, cet homme qu'elle a enterré il y a de cela trois hivers.

Un sanglot déchire le silence. Les yeux d'Hermine s'écarquillent de plus belle lorsqu'elle aperçoit Michel, son fils, en pleurs devant le corps étendu sur la couche. Son corps à elle. Elle comprend alors qu'elle est morte, que c'est fini. Finie la douleur, finis les médicaments.

Avec un sourire radieux, Hermine reprend son aplomb et rétorque à son mari :

- Bien quoi, beau brun, tu ne sais pas qu'il faut soigner son entrée autant que sa sortie?

Fernand sourit et tend un bras galant.

- Viens.

- Où ça ?

- Chez nous. Tu vas voir, je nous ai trouvé un beau petit chalet.

Puis, avec un clin d'œil complice, il ajoute :

- Sans aucun voisin.

vendredi 17 avril 2026

Texte : La dimension bleue

 (1882 mots)

Cela fait neuf ans déjà. Près de deux années perdues à l'asile, et sept à investiguer, rechercher, analyser. À théoriser, planifier, calculer.

Mes expériences aboutissent enfin. Je n'ai ménagé aucun effort, aucun sacrifice. Je suis criblé de dettes, mais peu importe. Depuis que les filles sont parties, plus rien n'a d'importance à mes yeux.

Parties, c'est bien le mot. Elles ne sont pas mortes, elles ont juste... disparu sans laisser de traces.

Personne ne m'a cru lorsque j'ai raconté mon histoire. Ni les autorités ni les nombreux psychiatres qui m'ont évalué et ont tenté de me « soigner ».

J'ai moi-même mis un certain temps avant de me convaincre que je ne suis pas fou. J'ai revécu l'accident dans ma tête des milliers de fois et, même si mon esprit logique s'est refusé au départ à admettre ce qui s'était passé, je sais maintenant que c'était bien réel.

J'ai vendu notre maison et j'ai dépensé toutes nos économies pour racheter cette fermette. Il le fallait, car selon mes calculs, je dois reproduire les conditions et le lieu de l'accident dans les moindres détails si je veux que l'expérience fonctionne. De toute façon, je me fiche de l'argent, c'est justement à cause de cela que je les ai perdues. Si nous avions investi pour mieux prendre soin de notre vieille bagnole, si nous avions acheté de nouveaux pneus... Tous ces « si » m'obsèdent depuis neuf ans. Je donnerais tout ce que je possède, et plus encore, pour effacer ce qui s'est passé ce soir-là.

Je m'en souviens comme si c'était hier. Nous revenions d'une visite chez mes parents. J'avais du mal à garder la voiture sur la route à cause du vent, je ne distinguais pratiquement rien devant moi tellement il pleuvait fort. Je ne cherche pas d'excuses ni d'absolution pour ce qui s'est produit ensuite, j'en assume l'entière responsabilité. Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer mon erreur.

Je conduisais dans ces conditions depuis un bon moment et je sentais l'inquiétude de ma femme Suzanne et de notre fille Sara. J'étais pressé d'arriver et, malgré le mauvais temps, je roulais un peu plus vite que je ne l'aurais dû.

Un éclair m'a soudain ébloui et j'ai donné un coup de volant. La voiture a fait une embardée et j'ai perdu contrôle. Je me souviens des filles qui criaient. De la clôture blanche que nous avons percutée. De l'éclair qui nous a aveuglés à nouveau. Nous étions tous en train de hurler, puis les voix des filles se sont éteintes d'un seul coup. La voiture a fini sa course dans une grange. J'ai regardé ma femme pour voir comment elle allait, mais elle n'était plus là. À l'endroit où elle se trouvait auparavant, il n'y avait maintenant que des étincelles dorées. Je me suis évanoui. Je n'ai repris conscience qu'à l'hôpital.

C'est là que mes ennuis avec les autorités ont commencé. Au début, ils ne m'ont pas cru quand je leur ai dit que ma femme et ma fille étaient avec moi lors de l'accident. Plus tard, lorsqu'il a été établi que nous voyagions ensemble, les enquêteurs m'ont soupçonné d'avoir abandonné les filles, ou peut-être pire encore. J'avais beau leur répéter tout ce que je savais, personne ne voulait me croire. Ils m'écoutaient, hochaient la tête et complétaient des rapports à n'en plus finir.

Délire post-traumatique, syndrome de persécution, démence. Je les entendais murmurer. Je savais ce que ces mots signifiaient : ils me croyaient fou et ne feraient rien pour ramener les deux amours de ma vie.

Je tiens à le dire une bonne fois pour toutes : oui, j'aime ma femme. C'est drôle, ils ne m'ont jamais demandé si j'aimais ma fille, ça leur semblait évident. Mais les questions qu'ils m'ont posées sur ma relation avec mon épouse, leurs regards lorsque je leur parlais de notre union quasi parfaite, de notre entente, de notre vie de famille. Il était clair qu'ils ne me croyaient pas lorsque je leur disais que nous étions heureux et que rien ne venait jamais troubler ce bonheur idyllique. L'un de mes interrogateurs a même essayé de me faire avouer que je les avais tuées dans un moment de folie passagère, à cause d'une infidélité de ma femme!

Remarquez que je parle de ma Suzanne au présent, car je sais qu'elle est en vie quelque part. Les psychiatres m'ont dit que je refusais d'accepter la réalité et que je devais parler d'elle au passé, et je l'ai fait pour qu'ils me laissent enfin tranquille. Je leur ai dit tout ce qu'ils voulaient entendre. Après deux ans, ils ont conclu que j'étais guéri et que je pouvais rentrer chez moi. Quant à la disparition de Sara et de Suzanne, la police supposait qu'un criminel les avait enlevées sur le lieu de l'accident et qu'on retrouverait leurs corps un jour. L'affaire fut enterrée sous une montagne de dossiers non classés. Jamais on ne m'en a reparlé depuis.

De retour chez moi, j'ai débuté mes recherches. Après des heures passées sur internet et à la bibliothèque, j'ai découvert que mon cas n'était pas unique et qu'il existait, à travers les âges, d'autres cas de disparition étranges. Des gens avaient été frappés par la foudre et avaient disparu sous les yeux de leurs proches. Les autorités de l'époque avaient pour la plupart statué qu'il s'agissait de sorcellerie, la belle affaire.

Par la suite, j'ai étudié la physique quantique et j'ai glané à droite et à gauche tous les renseignements possibles sur la foudre, ses causes, ses effets et ses conséquences sur l'être humain. Tout ce parcours m'a amené à construire une machine qui me permettra de ramener ma fille et ma femme de l'endroit où elles ont été projetées lorsque la foudre les a frappées.

Voilà un autre point qui m'a tracassé un bon bout de temps, et qui a ravi les psychiatres en mal d'explications rationnelles et d'arguments pour me convaincre de mes conclusions erronées à propos de la disparition des filles. Je sais ce qu'on dit : on ne peut être frappé par la foudre dans une voiture, car les pneus sont censés faire office de mise à la terre. Cependant, selon mes recherches, il y a tout de même une possibilité rarissime pour que ça puisse arriver.

Ma machine me sert à recréer les conditions de ce soir fatidique. Je ne vous révélerai ni son fonctionnement, ni les détails de sa construction, et vous comprendrez bientôt pourquoi.

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle fonctionne. J'ai réussi, après trois tentatives, à ramener ma femme, mon amour, ma Suzanne. Elle se tenait devant moi, inchangée, pareille au dernier souvenir que j'avais d'elle. Elle portait les mêmes vêtements que le jour de sa disparition, était coiffée de la même façon et n'avait pas pris une ride. Notre fille, par contre, manquait à l'appel.

Je ne sais pas pourquoi ça n'a pas fonctionné avec Sara. Mes calculs semblaient pourtant exacts. Peut-être y a-t-il eu un décalage entre leurs disparitions? Une fraction de seconde peut tout changer aux données. J'ai dû revoir tous mes calculs et j'ai fait des dizaines de tentatives, mais malgré tous mes efforts, je n'ai pas réussi à ramener Sara.

Suzanne m'a expliqué que, selon elle, c'était parce que Sara ne voulait pas quitter l'endroit où elle se trouvait maintenant. J'ai refusé de la croire. J'étais certain que me fille ne désirait rien d'autre qu'être avec ses parents, en sécurité.

Mais je dois avouer que Suzanne elle-même semblait réagir bizarrement depuis son retour. Elle m'a serré dans ses bras lorsque je l'ai ramenée, a remarqué que j'avais vieilli, m'a posé quelques questions sur ce qui s'était passé. Elle a mis un certain temps avant de se rendre compte de la disparition de notre fille.

Ma femme paraissait lointaine, elle avait le regard vague et elle esquivait mes questions sur l'endroit où elle avait séjourné durant ces neuf longues années. Selon elle, cela n'avait duré que quelques secondes, pendant lesquelles Sara et elle s'étaient retrouvées seules, flottant dans une étrange lumière bleue. Elles ont à peine eu le temps de se tenir la main, qu'un éclair aveuglant arrachait déjà Suzanne à la douce torpeur qui l'avait envahie. Elle se sentait bien dans ce lieu, en paix, délivrée de toute peur et de toute souffrance.

Je sais maintenant que j'aurais dû refuser la proposition de Suzanne de retourner dans ce que nous avons baptisé la dimension bleue. J'aurais dû refaire encore et encore mes calculs, tenter une autre approche, mais elle a tellement insisté. Elle semblait si sure de sa capacité à aller chercher notre fille de l'autre côté. Je ne me suis pas méfié. Je me rends compte à présent que tout ce qu'elle désirait, c'était retourner dans la dimension bleue.

J'ai donc fait repartir Suzanne avec ma machine. J'ai attendu quelques minutes, puis j'ai agi tel que convenu et j'ai tenté de les ramener toutes les deux. Mais cette fois-ci, aucune n'est revenue.

Je ne compte plus mes tentatives ratées. J'ai tout essayé. Elles ne reviendront pas. Je commence même à douter du retour passager de mon épouse. Tout devient flou, j'ai du mal à me rappeler nos conversations depuis qu'elle est revenue. Je suis épuisé, je ne mange plus et je n'ai pas dormi depuis des jours.

Ça m'est soudain apparu aujourd'hui, j'ai compris : Suzanne veut que je les rejoigne dans la dimension bleue. Elle n'a pas osé me le dire de peur que je refuse de la renvoyer là-bas. Elle devait croire que je craindrais l'inconnu, que je n'oserais pas m'y rendre.

Non, mon amour, je n'ai pas peur. Je vais bientôt te rejoindre dans ce monde merveilleux, où nous pourrons vivre ensemble avec notre fille, main dans la main pour l'éternité.

Je vais faire disparaître la machine après mon passage dans la dimension bleue. Je ne veux pas que quiconque vienne nous chercher. Je ne laisserai aucun plan ni aucune indication qui puisse aider qui que ce soit à nous ramener.

J'ai déclenché une minuterie qui fera exploser une série de bombes artisanales. Je me suis laissé quelques minutes de répit, ça devrait être suffisant pour actionner la machine et passer de l'autre côté.

Si l'on retrouve mon corps dans les décombres, c'est que j'aurai échoué. Soit je ne me serai pas laissé assez de temps de minuterie, soit la machine n'aura pas fonctionné, ou bien... Un léger doute vient m'effleurer parfois. Est-ce que j'ai rêvé tout cela? Est-ce que Suzanne est vraiment revenue d'entre les morts? Peut-être suis-je vraiment fou, après tout. Je ne sais plus.

Par contre, si personne ne retrouve aucune trace de ma présence dans les décombres, vous saurez que j'ai réussi. Et j'ai confiance en ma bonne étoile, je sais que je réussirai. Je vais bientôt les rejoindre et nous serons heureux pour toujours, ensemble.

Je ne vous demande qu'une chose : archivez ce document dont je vous ai fait parvenir une copie, à vous ainsi qu'à de nombreux savants et journalistes à travers le monde. Un jour, quelqu'un dans ma situation fera des recherches et il y trouvera un espoir de ramener une personne chère qui a disparu un soir d'orage.

Ou, encore mieux, il pourra la rejoindre dans un monde où le temps n'aura plus jamais d'emprise sur eux.