vendredi 29 mai 2026

Texte : La plage de brume

 (3166 mots)

Icta

Icta a enfin retrouvé son cycle de tranquillité, celui qui lui permet d'observer la beauté, de la goûter, de la sentir.

Son regard erre sur la plage de sable granuleux caressée par l'afflux et le reflux des vagues. Ça et là, des rochers s'élèvent, gardiens immobiles des temps passés. Une odeur d'embruns flotte, prenante. Icta se concentre sur le rythme de l'eau, la constance de ses flux et reflux.

Puis il ajuste sa vision, la ralentit jusqu'à ce qu'il ait l'impression d'avoir réussi à figer le mouvement des vagues. Ce n'est qu'un effet d'optique, bien sûr, sa perception qui est différente. Les vagues glissent toujours, mais elles sont devenues pour lui brume, mystère, flottement. L'atmosphère idéale pour son humeur paisible et quelque peu mélancolique.

Pas d'oiseaux dans ce ciel ombrageux, et si peu de soleil. Et pourtant, des gouttelettes s'évaporent tout de même, perpétuant ainsi le cycle de l'eau. Car chaque être, chaque plante, chaque élément a ses cycles. Celui de l'eau est fort simple : évaporation, condensation, pluie. Pas de mystère, l'eau se contente d'obéir. Tandis que pour d'autres éléments ou êtres, les cycles sont plus complexes. Difficiles à comprendre, douloureux parfois.

Icta perçoit un mouvement à sa droite. Il ajuste sa perception et distingue une silhouette accroupie dans les herbes folles, une femme, une prédatrice. Elle le guette sans bouger, semblant attendre le moment propice pour l'attaquer.

Il pourrait se soustraire à cette surveillance. Se dissoudre, s'éparpiller, voyager avec les vents. Mais l'appel des êtres, le plaisir de la communication, sont toujours les plus forts.

Il se lève et se tourne vers les herbes folles, derrières lesquelles la prédatrice se cache, à l'abri des rayons du soleil. Même si ce monde agonise, ses espèces végétales continuent de proliférer. Elles le feront probablement encore quelques cycles, bien après que tous les êtres vivants auront abandonné le combat.

Mais il n'est pas encore temps. Il reste un peu de vie sur cette planète et pour le moment, il est intrigué par cette femme. Elle semble avoir été infectée par un mal étrange. Yeux rouges et exorbités, peau trop pâle.

En attendant que la sauvagesse se décide, Icta affine son physique de mâle d'après ses souvenirs de l'espèce vivant sur cette planète. De mémoire, ce sont des créatures bipèdes, arborant une peau beige et des dents proéminentes. Son apparence n'est sûrement pas parfaite, mais il s'ajustera. De toute manière, peu importe. À ce stade-ci de sa maladie, la femme ne voit en lui qu'un ennemi, une victime à abattre.

Le jour s'éteint doucement. Dès que le dernier rayon du soleil ont disparu derrière la mer, la femme se jette sur Icta. Il l'observe, pauvre créature aux yeux fous, à la bouche remplie d'écume et à la peau blanchâtre. Elle s'avance vers lui, griffes tendues, crocs prêts à dévorer sa chair qu'elle doit imaginer tendre.

Comme c'est triste. En être réduit à une telle dégénérescence.

Dès qu'Icta effleure la créature, celle-ci s'écroule au sol, le corps parcouru de spasmes. Ses molécules se mettent à bouillir, à s'évaporer. Elle disparaît peu à peu dans un nuage de brume.

Icta se rassoit et se concentre sur les vagues, qui poursuivent sans relâche leur mouvement répétitif. On dirait que la planète inspire, puis expire de l'eau pour se purger des saletés amassées au fil du temps. Il aura beau essayer, il ne pourra jamais en espérer autant.

Malgré sa grande patience, il finit par en avoir assez d'observer les vagues. Il se lève et décide de marcher vers l'ouest. Tôt ou tard, il finira par tomber sur des habitants. Il ne peut pas leur causer beaucoup de mal, au point où en est rendue leur race. Et puis, la solitude lui pèse tellement.

Loin de la côte, la végétation se raréfie. Le paysage devient peu à peu désertique et sec, seuls quelques petits animaux osent s'y aventurer. La fraîcheur de la nuit est agréable, le silence apaisant. Peut-être aurait-il dû se mettre en mouvement plus souvent, ces dernières années. À force de demeurer immobile, à trop analyser son environnement pour éviter d'être entraîné dans des réflexions douloureuses, il a fini par en perdre toute notion de plaisir. Et même si le plaisir attire la souffrance, cette souffrance vaut parfois mieux que l'absence d'émotions.

Enfin, à petite dose sûrement. Et puis, il avait besoin d'une pause, d'une longue pause pour retrouver son équilibre intérieur.

Une journée passe, puis une nuit et encore une journée. Tandis que le soleil amorce sa descente sur l'horizon, Icta aperçoit des fortifications au loin. Ça y est, il a trouvé une civilisation.

Il s'arrête. Pendant un long moment, il prend le temps de peser le pour et le contre. S'il continue, il trouvera peut-être une paix relative, mais ce ne sera jamais ce dont il rêve. Et il pourrait causer du tort à ces gens. Leur faire du bien, aussi. Et s'en apporter par la même occasion.

Des cris s'élèvent, on l'a vu. Tant pis, autant y aller, il est déjà trop tard.

*

Témoignage de Nomam

Le Voyageur nous arrivé par l'Est, là où on disait qu'il n'y avait que la mer et des rochers. Là, aussi, où habitaient les pires créatures de notre monde.

Personne n'a réussi à lui faire dire d'où il venait, ni comment il avait pu survivre aux furies. Néanmoins, le jeune Kelal a décidé de lui ouvrir la grande porte. Une idiotie qui lui a valu une punition exemplaire. Pourquoi ce geste, d'ailleurs? Par curiosité, peut-être, ou alors dans un dernier sursaut d'espoir, un espoir qui nous avait tous abandonnés?

Tout ce que les doyens et moi avons pu tirer de l'étranger, c'est qu'il se considérait comme un voyageur. Impossible de savoir dans quelle contrée il était né, quelle était sa tribu. Selon lui, nous ne pourrions jamais comprendre.

Voyageur, c'est donc ainsi que nous l'avons appelé.

Il mangeait peu et était peu enclin à la parole. Arborant un air pensif, il se contentait d'observer notre mode de vie, nos enfants. Nos filles. Ce qui rendait mal à l'aise nos hommes.

C'était une époque sombre. Nous étions tous désespérés. Alors, lorsque le Voyageur a dit qu'il pouvait aider notre peuple à combattre le Fléau, beaucoup d'entre nous l'ont cru sans réserves. C'était comme si un messie venait de s'adresser à eux.

Selon lui, le temps imparti à notre peuple touchait à sa fin. C'était la raison pour laquelle le Fléau nous assaillait. D'abord la maladie vaincrait toutes nos femmes, puis nos filles, jusqu'à ce que nous nous éteignions, faute de pouvoir assurer notre descendance.

Et sa solution, dans tout cela? Il souhaitait prendre femme. Si l'une de nos filles consentait à s'unir à lui, il nous prouverait que ses gênes, la matière dont nous étions semble-t-il tous conçus, contenaient un remède à la tragédie qui nous frappait.

J'étais le chef. Tous les regards étaient fixés sur moi. Je me devais de leur prouver ma bienveillance et ma sagesse, moi qui n'avais encore rien pu faire pour empêcher nos femmes de se transformer. J'ai proposé Jezel, ma fille aînée.

Elle aurait pu rechigner, mais n'en a rien fait. Nous appréhendions tous les temps à venir. Si nous ne tentions pas l'impossible, Jezel irait bientôt rejoindre sa mère, ses tantes et ses sœurs. Soit dans l'une de nos fosses communes, soit hors de nos murs, dépendant de ce que je déciderais le moment venu. Et je ne voulais pas avoir à décider. Je l'ai donnée au Voyageur.

Je n'ai pas eu à le regretter. Ce fut là l'acte le plus juste et le plus glorieux de mon règne. Et même si Jezel pleure encore son époux, je sais qu'elle est d'accord avec moi.

*

Témoignage de Jezel

La première fois que je l'ai vu, j'ai su que je voulais être sienne. Comme toutes les autres filles du village, je présume.

Il avait cette espèce d'aura, de confiance sage qui attirait le regard. Quand mon père m'a donné à ce voyageur, j'ai aussitôt accepté mon sort. C'était un privilège, une sorte de récompense. C'est difficile à expliquer : alors que j'avais toujours été en désaccord avec mon géniteur, sur à peu près tous les sujets, tout à coup, je me trouvais à lui donner raison. Alors que j'aurais dû lui en vouloir de m'accorder si peu d'égards, et de m'offrir à un parfait étranger, je lui étais reconnaissante.

Mon cher Icta était doux. Jamais je n'ai eu à me plaindre de son attitude envers moi. J'étais encore jeune, la maladie ne frapperait pas avant un an ou deux, et j'espérais avoir le temps de lui donner une descendance.

Quand je suis tombée enceinte, j'ai vu le regard de mon aimé s'illuminer, mais moins que je l'avais espéré. N'aimait-il pas les enfants, n'espérait-il pas voir une autre génération lui succéder?

J'ai porté cet enfant avec un mélange de félicité et de crainte, sans comprendre les raisons de mon malaise. Mon époux agissait pour le mieux, il nous avait construit une maison avec l'aide des autres hommes, il chassait en leur compagnie et nous ramenait de quoi manger. Il n'y avait rien dont je puisse me plaindre, en réalité. Mais je n'étais pas aussi heureuse que je l'aurais dû.

Doléa, la plus âgée des filles restantes, a commencé à manifester les premiers signes de la maladie. Son mari l'a éloignée de leurs enfants. Les hommes l'ont enfermée dans la cabane de transition. Elle avait encore des moments de lucidité, j'ai songé à d'aller la voir, mais mon heure était trop proche. J'aurais aimé être moins lâche, je savais qu'elle attendait ma visite. Puis elle n'a plus reconnu personne, et les hommes sont passés au vote. Je ne sais pas ce qu'ils ont décidé, je n'ai pas voulu le savoir. Je me disais que peut-être, quand ce serait mon tour, Doléa et moi nous retrouverions quelque part dehors. Deux furies chassant de concert, sans se rappeler un quelconque élément de leur vie d'antan.

Mon époux est demeuré à mes côtés. Son calme m'apaisait dans les moments de doute, avec mon ventre qui ne cessait de grossir. Puis je me suis mise à faire des cauchemars, dans lesquels j'accouchais d'une enfant déjà malade et meurtrière. J'ai commencé à exiger des promesses. Si je me mettais à changer, Icta me tuerait aussitôt. Je ne voulais pas vivre les étapes de la transformation, c'était inutile. Personne ne guérissait jamais, et je ne voulais pas que les miens me voient ainsi. Icta me tuerait, je l'ai forcé à le jurer.

Notre fille Inalie est née un beau matin ensoleillé. J'ai pleuré en la voyant si belle, si fragile alors que j'allais bientôt devoir la quitter.

Puis nous avons eu Jolass, et j'ai commencé à me questionner. J'arrivais à l'âge de la transformation, mais ne subissais toujours aucun symptôme. Le village aussi se questionnait. Je savais qu'on jalousait ma chance, que les gens chuchotaient dans mon dos.

Les semaines ont passé. Deux filles, plus jeunes que moi, ont eu la maladie. De mon côté, toujours rien. Je savourais chaque minute passée avec ma famille, en me disant que mon heure viendrait bientôt.

Ensuite, les malheurs ont commencé. Nous avons trouvé des oiseaux égorgés devant notre porte. Et puis des fruits pourris, et des amoncellements de fientes. Partout, on nous lançait des regards mauvais. La pression était insoutenable. Je pleurais beaucoup, j'avais peur.

Enfin, mon Icta a consenti à dévoiler le mystère de mon immunité. Il a fait venir tout le monde et il a expliqué que son sang était porteur de guérison. Si j'avais été épargnée, c'était parce que j'avais porté ses enfants. Un seul suffisait, en fait.

À partir de ce moment, les choses ont empiré. Nous ne trouvions plus de déchets devant notre demeure, mais plutôt des cadeaux. Des tas de cadeaux, offerts par des familles désireuses de voir leurs filles être épargnées. Ça me dégoûtait.

Mon père a fini par venir nous visiter. Il était le chef, c'était son rôle de prendre soin de son peuple. Quand il est parti, j'ai ordonné à Icta de se soumettre à la volonté de tous. Il devait sauver un maximum de vies, je ne pouvais pas me montrer égoïste.

*

Icta

Pour le bonheur de Jezel, et parce qu'il y trouve son bonheur aussi, Icta finit par accepter d'engrosser d'autres filles. Mais à certaines conditions. Il refuse celles qui sont trop jeunes. Un horaire est établi, lui permettant ainsi de servir quatre nuits, et d'être avec sa femme la cinquième.

Quand les premières grossesses sont annoncées, Jezel pleure beaucoup, mais elle finit par retrouver le sourire. Aucune des futures mères ne développe la maladie. La méthode est un réel succès.

Évidemment, Icta savait qu'il en serait ainsi. Ce n'est pas sa première tentative du genre, et même si le processus ne fera que retarder l'échéance, il avait besoin de vivre à nouveau le bonheur d'être père. Puisqu'il ne pourra jamais procréer avec un être de sa race, il se contente de cette faible réussite.

Les mois passent, des enfants naissent. Icta les visite à l'occasion, ils sont tous magnifiques, mais aucun ne suscite en lui les sentiments escomptés. Pas plus que ceux qu'il a eus avec Jezel, et pour lesquels il doit faire semblant de ressentir de l'affection.

C'est ainsi, il connaissait le prix à payer.

*

Omalia

Dès qu'Omalia pose les pieds sur la planète, elle comprend ce qui y a attiré Icta. Ce monde agonise, il lui a sûrement été facile de s'intégrer, de redevenir un héros sauveur de créatures. De créer à nouveau de petites vies éphémères.

Connectée aux ondes émises par Icta, qu'elle reconnaîtrait entre mille, Omalia s'approche des fortifications.

Il l'a encore fait. Il s'est encore accoquiné avec une race en déclin. Omalia a dépassé le stade de la colère; à présent, seule la pitié l'anime lorsqu'elle songe à son ami. Il est si faible, si fragile. Le passage du temps l'effrite peu à peu, comme les marées grugent le roc au fil des vagues.

Icta n'a jamais appris à naviguer sur les vagues du temps. Il se laisse abattre par lui, et voici ce qu'il en résulte.

*

Témoignage de Jezel


Si j'avais su que cette femme, cette femelle m'enlèverait mon Icta, je l'aurais transpercée de plusieurs flèches.

Elle est arrivée un matin, la démarche fière et décidée. Nos hommes bavaient devant sa beauté. La découvrant en pleine santé, ils l'ont laissée entrer. Certains devaient déjà se demander comment s'y prendre pour la séduire.

Elle s'est dirigée vers mon époux. Ils ont échangé dans une langue qui nous était inconnue. De temps à autre, cette femelle me regardait avec dégoût. Elle agitait les mains et pointait le village, les enfants. Elle semblait à la fois peinée et furieuse.

J'ai tenté de m'interposer, pour que cette étrangère comprenne quel était mon lien avec Icta, mais elle m'a juste accordé un regard rempli de pitié. Puis elle a lancé une dernière volée de paroles à Icta et elle est repartie.

Icta l'a observée, son visage crispé devenant de plus en plus détendu. Et là, j'ai compris que ma rivale avait gagné : alors que des nuits de procréation forcée avec d'autres femmes n'avaient rien changé aux sentiments de mon époux envers moi, cette simple visite avait tout bouleversé.

*

Icta

« Omalia, attends! »

Omalia continue sur son allant quelques pas, puis elle s'arrête et lui adresse un regard supérieur. Bien sûr, elle est satisfaite qu'il l'ait suivie. À ses côtés, il s'est toujours senti comme un animal de compagnie, jamais assez bien pour être son égal. C'est pour cela qu'il est parti. Pour cette raison, et aussi parce qu'elle n'aurait jamais pu lui donner ce dont il avait la folie de rêver.

Omalia se remet à marcher et il s'installe à sa droite, ajustant son pas sur le sien.

« Tu sais que tu n'es qu'un idiot, et un égoïste aussi? »

Icta préfère ne pas répondre. Ils ont déjà eu ce genre de discussion, dont l'issue est toujours la même. Omalia a raison, bien sûr. Dans moins de cent ans, tout au plus, la race de Jezel n'existera plus. Cela fait partie du cycle normal, et tous ses actes des dernières années n'ont servi qu'à mettre un baume sur sa solitude. À moyen terme, il n'aura sauvé personne.

« Galaja se meurt. »

Omalia a prononcé ces mots avec détachement, comme s'ils n'avaient aucune importance. Icta s'immobilise.

« Comment cela, ma soeur? Tu racontes n'importe quoi. »

Galaja est leur mère à tous, elle a créé le monde et ses habitants. Elle a toujours été là, et sans elle le néant règnerait partout.

Omalia lève les yeux vers le ciel infini.

« C'est la vérité. Ne sens-tu pas que les autres ont disparu? Nous sommes les derniers, Icta. Parce que Galaja nous a désignés comme ses héritiers. »

Elle se tourne vers lui, des larmes coulant sur ses joues.

« Ne comprends-tu pas? C'est cela, l'issue que nous attendions tous. L'ultime bonheur d'être ensemble, que nous avons toujours espéré. Nous pourrons enfin nous unir, Icta. »

Il ne comprend rien à ce qu'elle tente de lui dire.

« Viens, mon frère. Regardons ensemble le monde disparaître. »

Icta observe la main tendue. Ce geste, il l'a tant espéré, que plus rien d'autre n'a d'importance. Il touche Omalia, réussit enfin à se rapprocher d'elle. Ils s'élèvent ensemble très haut, vers l'espace infini, là où personne ne viendra contrarier leur étreinte.

« Regarde, c'est le moment. »

Peu à peu, les contours de la planète se fondent dans le néant environnant. Les étoiles s'éteignent, et la noirceur s'étend partout. Icta devrait être effrayé, mais il sent que cette situation est juste.

« Tu disais vrai, tout disparaît. »

Le sourire lumineux d'Omalia le transporte de joie.

« Oui, car toute l'œuvre de Galaja meurt avec elle. Mais nous pourrons à nouveau créer le monde. Il sera tel que nous le désirerons. »

C'est à la fois merveilleux et fou. Ah, si seulement Galaja leur avait dévoilé ce secret! Icta se serait senti moins seul.

« À présent, montrons-nous sous notre véritable apparence. Il y a si longtemps que je ne t'ai pas vu ainsi. »

Obéissant, Icta se concentre et il réussit à retrouver son corps éthéré d'antan. Omalia est magnifique, avec ses lueurs irisées et ses formes mouvantes.

« Et maintenant? »

« Maintenant, nous ne ferons plus qu'un. Unissons-nous, Icta. »

Il s'approche, craignant d'effrayer sa promise. Dès que leurs corps se touchent, il se sent parcouru d'une décharge de plaisir. Un tel sentiment, une telle énergie! Il a attendu cela toute sa vie.

Son esprit se délite, il sent qu'il en perd des parties. Puis tout à coup, il sent Omalia en lui. Leurs pensées s'entremêlent, s'évaluent, se comparent. Là où il y a disparité d'opinions, la conciliation s'établit, l'harmonie jaillit.

Il n'y a plus d'Icta, ni d'Omalia. À présent, une nouvelle vie existe, ultime survivante de l'ancien monde.

Une pensée émerge, rayonnante et joyeuse.

« Ce néant est bien triste. Et si j'y ajoutais des étoiles? »

vendredi 22 mai 2026

Texte : Longueur d'avance

 (1148 mots)

J'entrai dans la pièce, qui embaumait le sucre et la cannelle. Une chambre de vieille femme, à n'en pas douter, débordant de dentelles, de roses de soie et de chats en porcelaine.

Pas de sensualité ici, aucun relent de tendresse. La victime vivait seule avec son chihuahua, ce même cabot que nous avions retrouvé, gisant sans vie dans le salon. Le meurtrier, probablement agacé par les aboiements intempestifs du chien, lui avait proprement tordu le cou.

J'esquissai un geste en direction de la table de chevet, un peu à contrecœur, sans en avoir réellement envie. Les ondes qui s'en dégageaient me laissaient présager douleur et tourments. Et des horreurs, j'en avais suffisamment vu pour cette vie-ci. Mes rêves étaient envahis par les visages de ces pauvres hères que, par ma lâcheté, je n'avais pu ou voulu aider. Si je continuais ainsi, j'irais droit dans le mur. Une corde au cou, un pistolet à la main, j'ignorais encore la fin que choisirait mon désespoir, mais mon destin semblait inéluctable.

Encore une affaire, au moins une. Après, peut-être, pourrais-je baisser les bras, me laisser couler vers l'oubli et dormir en paix pour l'éternité.

Adèle Marceau, veuve, avec pour seuls revenus sa pension du gouvernement, nettement insuffisante pour lui payer un logement décent. Avec ses doigts de fée et partant d'un rien, elle avait accompli des miracles dans cet appartement miteux. Son temps, elle l'offrait sans compter à sa paroisse, multipliant bénévolat et bonnes œuvres. Bref, une perle comme il en existait peu en ce bas monde, qui ne méritait certainement pas un sort aussi funeste. Et puis, qui le méritait, au fond?

- Adèle Marceau, énonça Brisebois. Elle vivait seule avec son chien.

J'avais envie de lui crier que je savais, que je savais tout avant qu'il ne prononce les mots, mais je me tus, évidemment. Je n'avais pas déployé tous ces efforts à me bâtir une crédibilité dans le milieu, pour lâcher le morceau aussi facilement. Mes collègues ignoraient tout de ma condition et il en serait ainsi jusqu'à ma mort, j'en avais fait le serment.

- Des enfants?

En prononçant la question, la réponse jaillit aussitôt dans mon esprit, mais je laissai le soin à Brisebois de me dévoiler le résultat de son enquête.

- Une fille. Nancy Hébert. Elle habite à ici-même, à Saint-Jérôme. Selon la voisine, elle rendait visite à sa mère aux deux jours. D'après la voisine, ça allait mal dans le couple de la fille, alors elle venait habiter chez sa mère de temps en temps.

Nancy. Elle était très proche de sa mère, en effet. Je voyais de l'amour, une complicité à toute épreuve. Des larmes versées sur une épaule compatissante. Pauvre Nancy. Elle ne s'en remettrait jamais. Un psychologue. Des antidépresseurs. Aucune lumière au bout du tunnel, que du désarroi.

- Ça va, Paul?

J'esquissai une moue désabusée.

- Tu sais, je ne m'y habituerai jamais.

- Allons, fis Brisebois en me tapotant le dos, faut pas que tu prennes ça trop à cœur. Rappelle-toi ce que nous disait notre prof. Faut voir ça comme de la viande. C'est juste un dossier comme les autres. De la viande, mon vieux.

- Ouais. T'as raison. Poursuivons.

Malgré notre complicité de longue date, je ne pouvais révéler à mon coéquipier l'ampleur de mes dons. Mes capacités psychiques n'auraient jamais obtenu gain de cause en Cour, et je me devais d'orienter notre enquête vers la recherche de preuves tangibles.

- Celui qui a fait ça était un vrai boucher, commenta Brisebois pendant que le photographe mitraillait la victime dans tous les angles possibles.

En effet, le meurtrier avait fait montre d'une hargne peu commune dans sa besogne. Démembrée, décapitée. Du sang partout, comme une provocation, non, une révélation. Il la haissait. Il portait en lui un désir coupable, une soif inextinguible de vengeance qui le dévorait corps et âme depuis des années. Autant Nancy tenait-elle à sa mère comme à la prunelle de ses yeux, autant éprouvait-il à son endroit une aversion viscérale qui avait grandi et grandi encore au fil des jours. Jusqu'à ce que la coupe soit pleine et qu'il décide d'assouvir le fantasme qui le hantait depuis...

Voilà, je venais de découvrir l'identité du coupable. Le mari de Nancy, qui jalousait le lien d'affection qui unissait les deux femmes. Qui avait tellement son épouse dans la peau, qu'il en était arrivé au point où il ne pouvait plus supporter de la partager. Qui voyait en sa belle-mère une menace, la cause de ses déboires conjugaux.

Maintenant, je savais dans quelle direction je devais orienter l'enquête. Je voyais la courbe d'une lame aiguisée par la rage. Une hache. Une hache jetée à la hâte dans une benne à ordures.

- Stef, envoie des agents fouiller les poubelles du coin, dans un périmètre de cinq cents mètres.

- Tu crois que...

- On ne sait jamais. Et nous allons immédiatement chez la fille pour l'interroger.

- Attends... On ne peut pas, elle est à l'hôpital. Tu comprends, le choc... C'est elle qui l'a trouvée...

Je n'ignorais pas ce détail, mais sa réponse me permit d'en venir au point que je visait au départ.

- Son mari, alors. On va aller interroger son mari, et vite. Ça urge.

Brisebois pencha la tête et leva un sourcil interrogateur.

- Une intuition?

Je frémis intérieurement. Dans mon empressement, parce que venais d'avoir la vision du meurtrier en train de brûler ses vêtements imbibés de sang dans son poêle à combustion lente, j'étais allé trop vite en besogne. Pour rattraper le coup, je niai d'un ton serein :

- Simple logique. Adèle... La victime n'avait pas un sou, donc je vois mal le vol comme motif. À voir l'état dans lequel le tueur l'a laissée, il s'agit certainement d'un crime passionnel. Donc, on voit les proches en premier.

- OK, ça me va. On laisse les gars s'occuper de recueillir les données, alors?

J'acquiesçai. De toute façon, je savais pertinemment qu'aucune empreinte valable ne serait recueillie sur les lieux. Toutefois, même si la procédure s'avérerait inutile, je devais la laisser suivre son cours. Pour noyer les découvertes faites grâce à mes intuitions dans un océan de démarches règlementaires.

Bientôt, le tueur serait derrière les barreaux. Je voyais un bouquin, des séances de dédicace. À sa sortie de prison, notre client profiterait bien de sa notoriété. Son livre deviendrait un best seller. La bêtise humaine ne connaitrait donc jamais de limite?

Comme j'aurais aimé ne pas bénéficier de ce don, de cette longueur d'avance qui détruisait toute surprise, tout intérêt. J'aurais aimé entrevoir des barbituriques dans un verre d'alcool. Des veines tranchées d'où se serait écoulée ma vie une bonne fois pour toutes.

Mais tout ce que je voyais à présent, c'était un adolescent fauché par un chauffard. Délit de fuite, un nouveau crime à résoudre. Encore une autre enquête, et puis après, peut-être, pourrais-je enfin tirer ma révérence.

vendredi 15 mai 2026

Texte : Le sabre brisé

 (1700 mots)

Une fois de plus, le doyen avait refusé de lever l'interdiction de port du sabre qui pesait sur Damis. Avec les mêmes mots que d'habitude, son sempiternel radotage de vieillard fatigué.

Qui sait, un successeur prendrait peut-être bientôt sa place? La bonne marche du village nécessitait la force et le courage d'un homme jeune. Vigoureux. Un homme comme Damis, pourquoi pas?

Ah! Si on lui offrait la chance de prouver sa valeur! Les idées se bousculaient dans sa tête. La palissade nord, par exemple. Et les récoltes, le bétail. Il saurait améliorer le quotidien de ses semblables. Il suffisait de demander.

Il voyait déjà la scène d'ici. Des plumes sur sa coiffe, ce serait magnifique. Non, majestueux plutôt. Damis le Majestueux, voilà qui sonnait bien. Et des serviteurs à ses ordres, de la nourriture à volonté.

Allons, il n'était plus temps de rêvasser. Sa mère l'attendait sûrement à la maison, pressée de lui confier une tâche quelconque.

Un bonjour au passage à maître Carado et à son épouse. Qui le regardaient encore de travers. Ils auraient au moins pu le saluer. Lui offrir du thé et des gâteaux au miel. Maîtresse Carado lui en donnait avant.

Sa mère avait mis les draps à sécher sur la balustrade. On aurait dit des voiles de navires, comme dans les histoires de son père. Des voiles qui se gonfleraient de vent. Qui le mèneraient sur les chemins de l'aventure, là où les étoiles brillent comme des bougies dans les cieux et où les poissons se cueillent au vol.

Son père disait que le poisson était un don des dieux. Dommage que la mer soit si loin.

Des pas se sont mis à piétiner le sol derrière lui. Il ne s'est pas retourné. Inutile d'essayer de combattre les superstitions de Maîtresse Carado. Si elle voulait croire qu'effacer toute trace du passage de Damis devant sa demeure pouvait lui apporter la protection des dieux, grand bien lui fasse.

À la maison, sans surprise, un bol de pois à écosser l'attendait. Encore des petits pois. Et pas moyen de rouspéter, sa mère n'aimait pas les commentaires sur sa cuisine. Se taire et écosser. Encore et encore.

La chaise était si inconfortable. Dure et un peu trop courte sur ses pattes branlantes. Ou alors, c'était lui qui était trop grand. Ses genoux cognaient sous la table. Leur ancienne maison était plus vaste et mieux meublée. Le shaman n'aurait pas dû les forcer à déménager.

Depuis que les hommes étaient partis au loin, la vie était trop tranquille. Pas d'entraînements à regarder, pas de paris à prendre. Ils auraient au moins pu lui laisser une armure pour qu'il se pratique. Lui aussi, il voulait aller au combat. Protéger le village.

Une belle armure. Et un sabre, dont la lame luirait sous les rayons du soleil. Et toutes ces femmes qui agiteraient pour lui leurs mouchoirs brodés. Ou peut-être juste une, ce serait suffisant pour commencer. Elles pleureraient pour lui. Et il partirait, cœur vaillant, intrépide guerrier et futur héros.

Jusqu'ici, peu de filles s'étaient montrées intéressées par ses charmes. Pourtant, ses muscles s'étaient développés. Il avait grandi.

Sauf qu'il n'avait pas de sabre. Et sans sabre, il ne valait rien.

Demain, il irait couper du bois pour Savia et sa mère. Tant qu'à accomplir des tâches de femme, mieux valait se dévouer pour la communauté et ainsi, s'attirer les bonnes grâces des villageois. Et du doyen.

Un jour, il obtiendrait un sabre. Irait se battre. Remporterait assez de victoires pour devenir intéressant. Aurait sa propre légende. Dès qu'il aurait aidé les hommes à tuer quelques envahisseurs, avec quelques glorieuses cicatrices en prime, les filles seraient folles de lui.

Au moins, son père avait vécu la belle vie. Il avait connu la gloire. On lui avait jeté des fleurs, donné plein de gâteaux et ces femmes, ces femmes qui l'embrassaient sur la bouche! Tout le monde l'aimait. Avant qu'il ne brise son sabre.

La vie avait été moins agréable après. Le shaman. La malédiction proférée contre Damis. Devant tout le monde. Parce que le déshonneur du père devait rejaillir sur le fils. Pas le droit de porter une arme, pas le droit de se battre. Sinon, le courroux des dieux s'abattrait sur eux. On ne brisait pas impunément une lame magique. Il devait jurer, jurer sur la mémoire de son père, sur tout ce qui lui était cher, de ne jamais toucher un sabre.

Pas le choix de promettre. Tous les yeux étaient rivés sur lui. Ceux de sa mère, surtout, honteuse des actes de son mari et anxieuse de voir son fils obéir.

Le shaman avait tort. Tous, les villageois, sa mère, ils avaient tort. Comme si son père pouvait avoir détruit son sabre par exprès. Impossible. C'était un héros, c'était un accident. Et il l'avait payé de sa vie sous les coups de l'ennemi, n'était-ce pas suffisant?

Après les pois écossés, il fallait aller chercher du bois pour le feu. Au moins, c'était un boulot d'homme. Mais avant, un détour par la maison de Savia. Sa mère était occupée à regarder mijoter le lièvre, elle ne se rendrait compte de rien.

Où était-elle, la belle Savia? Comme d'habitude, maîtresse Pogam était à la fenêtre, mais sa fille n'était pas visible. Il ne disposait pas de beaucoup de temps.

Une main a effleuré son épaule, lui tirant un sursaut. Son cœur s'est arrêté de battre une seconde, pour repartir en chamade aussitôt. Savia était venue le rejoindre. L'époque des regards dérobés semblait enfin révolue. De temps à autre, lorsque la belle était certaine de ne pas s'attirer les commérages des voisins, elle s'approchait, timide, pour le regarder travailler. Ils avaient même discuté. Appris à mieux se connaître. Il était temps de passer à la prochaine étape.

Savia a posé sa douce main sur la chemise de Damis, glissant jusqu'à la peau de son bras velu. À peine le temps d'un frisson et déjà, sa main se retirait. Puis elle a posé un doigt sur sa bouche pour qu'il se taise. Lui a fait signe de la suivre dans les bois.

Il les imaginait déjà tous deux, là-bas sous le grand frêne, gardien de la fécondité. Ils échangeraient des caresses. Se murmureraient des mots tendres. Et ensuite, elle porterait son enfant. Il deviendrait alors un homme accompli. Respecté.

Savia semblait toutefois avoir un autre plan en tête. Elle a dépassé le grand frêne et s'est avancée jusqu'à un vieux saule. Un choix bien étrange. Ne savait-elle pas que cet arbre symbolisait la stérilité?

Elle s'est arrêtée et lui a tendu un torchon sale, qu'il a pris par réflexe. Puis elle s'est lancée dans une tirade enflammée :

« Le shaman n'est qu'un fou, Damis, tu mérites d'obtenir ton héritage. Tiens, je l'ai volé pour toi. »

Volé quoi, que voulait-elle dire? Elle n'a pas répondu. Elle s'est contentée de lui sourire, de déposer un baiser sur sa joue. Puis elle s'est esquivée. Il a bien tenté de la retenir, mais elle s'est mise à courir. Ah, les femmes.

Perplexe, il a tâté le torchon. Un objet dur était camouflé dedans.

Cette poignée de métal rouillé et recouverte d'encoches. Une par ennemi abattu. Il la reconnaissait! Et cette lame brisée. Rêvait-il? Tenait-il vraiment entre ses mains le sabre de son père?

Le sabre de son père. Son sabre à présent. Un sabre neuf aurait peut-être été préférable, mais Savia avait agi selon sa bonne conscience et ses maigres possibilités. À lui de faire en sorte de réparer l'arme. Il faudrait du feu, une forge. Et ensuite, se trouver une belle armure.

Bientôt, il brandirait le sabre au-dessus de sa tête. Les femmes tomberaient à ses pieds. Le supplieraient de les choisir pour porter ses enfants. Il trouverait le moyen. Mais en cachette. Sa mère ne devait pas savoir, pas tout de suite.

Le tonnerre, au loin, s'est mis à gronder. Comme pour lui rappeler sa promesse. Il avait promis, mais il était si jeune à l'époque. Et il avait déjà tant payé pour le crime de son père.

Jamais plus il ne paierait. Dès qu'il brandirait son sabre, il ferait sa loi.

Le grondement s'est accentué. Pressant, menaçant. Il ne fallait pas flancher. Ce n'était qu'un orage. Et s'il s'agissait là d'une épreuve des dieux, il leur prouverait sa détermination.

Puis la terre s'est aussi manifestée. Dès qu'elle a commencé à trembler, les oiseaux ont quitté les arbres pour s'envoler vers l'horizon. Les deux pièces du sabre brisé se sont mises à frissonner sur le sol. Fasciné par leur danse, Damis s'est agenouillé pour les examiner. Étaient-elles en train de se rapprocher l'une de l'autre, prêtes à se ressouder? Les dieux avaient-ils décidé de le récompenser pour sa persévérance?

Des cris humains se sont élevés de partout. Une odeur d'œufs pourris lui est montée aux narines. À ce moment, il a commencé à douter.

Sa mère l'a rejoint. En larmes et hystérique. Son regard s'est arrêté sur le sabre brisé. Ces mots qu'elle répétait, comme une litanie. Qu'as-tu fait, Damis, qu'as-tu fait? Comme s'il avait mal agi, comme s'il l'avait fait exprès.

Et après, elle ne faisait plus attention. Tout ce bruit, ces odeurs oubliées par son peuple. La montagne qui s'éveillait après des siècles de paix. Cette fumée qui sortait du sommet, ce jus rouge foncé qui s'en écoulait. En direction du village, comme du coulis de framboises. Un coulis mortel.

Puis la cendre qui s'est mise à tout recouvrir. Les arbres, les maisons, le sol. Les villageois qui couraient dans tous les sens comme des poules sans tête. Et les pierres venues du ciel qui s'écrasaient sur les maisons. Les chiens. Les gens.

Ces doigts pointés sur lui, ces regards accusateurs. Ces hommes et ces femmes agenouillés, priant les dieux de pardonner la faute commise par Damis le parjure. Parjure de sa promesse.

Tous ces cris. Ce n'était pas sa faute. Il n'avait rien fait. Il n'avait pas demandé à Savia de lui apporter ce sabre. Si les dieux tenaient à punir quelqu'un, qu'ils se tournent vers la seule coupable. Qu'ils la punissent, elle!

Il était prêt à le jurer sur la tête de sa mère et la mémoire de son père : tout était la faute de Savia.

vendredi 8 mai 2026

Texte : Le syndicat des écrivains

(1441 mots)

J'avais essayé de publier par mes propres moyens, mais j'avais échoué, bien sûr. De nos jours, il fallait s'allier pour espérer réussir, et c'est avec un pincement au cœur que j'ai payé ma première cotisation au Syndicat. Ce n'était pas un montant si élevé, mais quand même, vous comprenez, je vivais une sorte de deuil. Le deuil de ma carrière en solitaire, de mon talent inégalé qui me ferait connaître et reconnaître sans avoir à passer par un regroupement.

Eh bien non, je n'y ai pas échappé. Il a fallu me rendre à l'évidence, seul le Syndicat des écrivains pourrait me permettre d'être un jour publié.

Au début, bien sûr, j'étais rempli d'espoir. Vous savez ce que c'est : on vous demande de signer un bout de papier, vous vous enthousiasmez et vous imaginez déjà la consécration. Comme si ces gens-là travaillaient vraiment dans votre intérêt!

Ils m'ont assigné une représentante. Manon, qu'elle s'appelait. Mince, juchée sur des talons aiguilles, le petit tailleur ajusté bien comme il faut. Pas vraiment un personnage intéressant dont j'aurais pu m'inspirer, mais elle était quand même jolie, enfin, pour une femme de son âge.

En toute confiance, je croyais que le but de ces gens-là était de nous aider. Ne riez pas! Je sais que j'étais naïf, mais que voulez-vous, après des années à inventer des histoires tout seul dans mon coin, sans personne à qui les raconter, j'étais devenu un peu fou. Désespéré aussi. J'aurais signé avec le diable pour avoir une chance de me trouver un éditeur.

Mais vous savez à quel point cette race-là est devenue farouche! Oui, comme bien d'autres, j'ai jadis pensé qu'un de ces publieurs me choisirait. Moi, un parmi tant d'autres, j'aurais été sélectionné pour mon talent et mon originalité et voilà, on aurait publié au moins une de mes histoires et j'aurais été adulé par les foules.

Arrêtez donc de me juger. Chacun d'entre nous a droit à sa parcelle de rêve, même si ça finit par lui coûter cher au bout du compte. Je voulais publier, ça n'avait pas fonctionné, alors j'ai fait appel au syndicat. J'y ai laissé ma chemise, mes illusions et qui sait, peut-être un peu de mon âme.

Pour commencer, Manon m'a appelé dans son bureau. Ça faisait trois jours que j'attendais, trois jours! J'avais payé le gros prix et on me faisait attendre. Mielleuse, Manon m'a expliqué :

« La patience est la première des qualités recommandées pour tout écrivain. Les éditeurs sont lents, vous savez. De vraies tortues! Alors en tout temps, il faut savoir attendre, tout en demeurant serein. Vous venez d'apprendre la première leçon nécessaire pour survivre dans le milieu littéraire. »

J'ai acquiescé, évidemment. Comme si je comprenais de quoi elle parlait. Bon, je ne lui ai pas dit que j'avais déchiré des pages et des pages de mes écrits entre temps, ni que j'avais engueulé le livreur d'épicerie. Sans compter le fait que j'avais harcelé ma propriétaire pour cette réparation de robinet qu'elle remettait toujours au lendemain.

Pour débuter, Manon m'a montré comment rédiger une lettre de présentation, en m'obligeant à recommencer un nombre incalculable de fois. J'avais déjà payé, alors il fallait bien que je lui obéisse. N'empêche, elle me donnait des envies de meurtre. Ce n'était jamais assez bon pour Madame, les éditeurs n'allaient pas s'intéresser à mon projet, c'était foutu. Si j'avais eu un peu de temps devant moi, j'aurais écrit une fable dans laquelle une représentante se serait fait occire à l'ancienne, la gorge tranchée par un couteau aiguisé et le visage ravagé par le désespoir. Un peu classique, mais bon sang, j'en aurais éprouvé énormément de plaisir.

Il m'a fallu réapprendre ma grammaire. Mes ponctuations. Le processus s'est étiré dans le temps. Chaque semaine, Manon encaissait mes cotisations et je m'efforçais de sourire tout en me disant que ça finirait par payer, tout ça.

Puis, enfin, j'ai commencé à échanger avec d'autres. Nous nous réunissions trois fois par semaine, entre aspirants écrivains, pour discuter de nos textes et de nos nombreux défauts. J'adorais trouver des problèmes dans les manuscrits de mes consœurs et confrères. Nous étions tous compétitifs, alors il est évident que nos pieux conseils ne visaient pas toujours l'intérêt de nos compétiteurs, mais bon, il appartenait à chacun d'apprendre à considérer les commentaires pour ce qu'ils étaient : des occasions de s'améliorer, ou bien de se confronter à la critique et d'en sortir victorieux.

Ah bon sang, ce que je détestais tous ces écrivains en herbe! J'avoue, il y en avait de très bons, et ça m'exaspérait. Nous savions tous à quel point il était difficile d'accéder à la gloire, et malgré tout l'argent investi, il existait une possibilité pour que certains d'entre nous ne soient jamais publiés. C'était écrit en petits caractères au bas du contrat d'adhésion : « Le syndicat ne pourra en aucun cas être tenu responsable de la non-atteinte des objectifs de publication. ».

Ouais, quelle bonne poire j'ai été!

Le jour où l'on m'a présenté à mon premier éditeur, j'avais les mains moites et les pieds maladroits. Je crois bien que j'ai réussi à dire quelques mots, pas très éloquents, mais Manon m'a ensuite réconforté avec son éternel sourire. Ça n'avait pas fonctionné cette fois, la chimie n'était pas optimale, il me fallait persévérer.

Nouvelle cotisation, nouveaux espoirs. À force d'efforts, j'allais bien finir par être publié. Et en attendant, j'accumulerais les histoires, voilà tout.

À une certaine époque, les journaux ont beaucoup parlé de la maladie de l'artiste, cette fameuse tare génétique qui nous pousse à créer, coûte que coûte, des œuvres remplies de génie. Nous sommes beaucoup trop nombreux à en souffrir, pour un si minuscule potentiel d'acheteurs. J'aurais aimé être un cartésien ou un logique, mais voilà, je suis comme ma mère : un éternel rêveur, destiné à créer des récits que personne ne lira. À moins, bien sûr, de réussir à dénicher un éditeur qui voudra bien les propager.

Manon ne voulait jamais que je lui raconte mes histoires. Elle me disait : « Garde ça pour les éditeurs, Roman, c'est à eux que tu dois plaire! ». Ma mère avait bien choisi mon prénom, je l'adorais. Elle n'avait jamais atteint le fil d'arrivée, mais moi j'arriverais à voir mon nom sur la couverture d'un livre. Je lui en avais fait la promesse solennelle.

Il y a eu d'autres tentatives, mais chaque fois, les éditeurs se détournaient de moi. Qu'y avait-il, mes histoires n'étaient pas assez originales, je n'étais pas assez charismatique? C'était tellement décourageant.

Manon a fini par se lasser, je le voyais bien. Elle a espacé nos rendez-vous, tout en encaissant avec soin mes cotisations. J'ai appris que Bernard, l'un de mes rivaux, avait été choisi par un éditeur. Wow, je n'en revenais pas. Ce n'était pas une lumière, Bernard, et ses histoires de souris volantes n'étaient pas très originales. Enfin, il devait y avoir un public pour ça, comme pour le reste.

Ce foutu syndicat. Quand j'ai compris de quoi il retournait, j'avais déjà investi ma santé mentale et mes deux jambes. Quoi, j'avais cru que mon adhésion me rapporterait du succès? Que les sommes investies me garantiraient un avenir?

J'aurais dû savoir. Moi qui, entre autres projets, écrivais des histoires de complots paranoïaques, j'aurais dû comprendre de quoi il retournait.

Un matin pluvieux, je suis allé voir Manon. J'en avais assez qu'elle ignore mes appels, il fallait que je sache où en étaient rendues ses recherches d'un éditeur idéal pour moi. Il me tardait de connaître enfin la chaleur des regards enfiévrés de mes futurs admirateurs.

La porte était déverrouillée. Il y avait un bruit de cliquetis au loin, plutôt familier, j'étais intrigué. Je suis entré, à pas de loup, et je me suis rapproché. Pour finalement découvrir Manon, et trois autres membres de mon syndicat, en train de taper avec frénésie sur leurs claviers.

À force d'investiguer et d'enquêter, j'en ai découvert tellement plus.

Depuis ce jour, j'essaie de faire éclater la vérité. Oh, personne ne veut me croire, et aucun journal n'accepte de publier mon histoire, mais je ne désespère pas.

Coûte que coûte, j'arriverai à informer le monde entier de ce qui se trame à l'ombre des syndicats : ces traîtres s'assurent de tuer la concurrence, tout en empochant les profits générés par des cotisations bidons. C'est la même chose partout chez les artistes, tant chez les sculpteurs, les peintres que les écrivains. Ces faux prophètes nous arnaquent sans aucun remords.

La vérité qui m'a le plus anéanti, c'est d'apprendre qu'il n'y a plus aucun éditeur en ce bas monde. Il ne reste que des syndicats, qui ont fini par tout dévorer sur leur passage.

vendredi 1 mai 2026

Texte : Coiffé au poteau

 (1954 mots)

Je commence à douter.

J'ai longuement hésité avant de consigner cette impression. Les génies sont-ils censés douter? Suis-je un véritable génie? Jusqu'ici, je l'ai toujours cru.

Un génie malchanceux. Incompris. On me prête des capacités de déduction hors du commun. Un niveau mental de haut niveau. Nul n'oserait mettre en doute ma prodigieuse intelligence. Et pourtant...

Pourtant, les dirigeants commencent eux aussi à douter. Je n'ai pas encore atteint leurs objectifs.

Pas encore.

*

Aujourd'hui, Mère m'a appelé. Ses nouveaux maîtres lui ont laissé utiliser leur holophone.

Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ses puces d'asservissement la maintiennent dans un état léthargique. Elle bafouille, elle geint sans arrêt, comme une enfant. Je n'avais pas le temps de répondre à ses questions. Non, je ne sais pas où est Zwen et à dire vrai, c'est le cadet de mes soucis.

J'aurais dû leur demander de lui effacer la mémoire. Au moins, elle me laisserait travailler en paix.

*

Je croyais ma voie toute tracée. Pourquoi est-ce que je n'arrive à rien?

Pourtant, j'ai démontré aux tests cérébraux d'étonnantes prédispositions. Si prometteuses que les autorités ont mis de côté leurs préjugés face à mes origines douteuses et m'ont affecté à la Tour des surdoués.

J'ai terminé deuxième de ma catégorie aux joutes éliminatoires. Un exploit, selon mes mentors cybernétiques.

Tout un exploit! Qui donc se souvient des deuxièmes? Les gagnants, eux, récoltent les honneurs et la mémoire éternelle de leurs actes passés. Les seconds ne s'attirent que d'éphémères et tièdes félicitations, puis sombrent dans l'oubli.

Il en a toujours été ainsi. Zwen arrivait toujours le premier dans l'enceinte familiale. Mère lui accordait toujours le premier choix, la première bouchée, le premier sourire. Et moi, je devais attendre. Attendre que le frérot récolte la meilleure part, et me satisfaire de mon sort d'éternel bon dernier.

Suis-je si exigeant, d'avoir rêvé d'honneurs et de louanges? Je ne crois pas. Une fois, une seule fois, j'aurais aimé arriver premier. Dans n'importe quoi.

*

J'ai trimé dur, j'ai travaillé d'arrache-pied pour acquérir les notions qui devaient supposément me propulser à l'avant-scène, devant ces parvenus de fils de hauts magistrats à qui l'on prêtait les plus illustres qualités. Balivernes et mensonges. Viles flatteries et flagrantes injustices. Tout est une question de contacts et de capitaux. Ma mère, évidemment, n'a jamais été en mesure de nous faire profiter de ce qui aurait pu nous aider à nous élever. Il n'en est pas de même pour le père de Varid. Varid, mon adversaire de toujours. Celui dont j'ai cent fois souhaité la mort, car son trépas m'aurait enfin hissé sur le podium des vainqueurs. Varid qui répondait toujours aux questions un millième de seconde avant moi et qui obtenait un demi-point de plus aux examens.

Malgré les tricheries de Varid, j'ai obtenu mon diplôme avec mention. Je pouvais désormais m'arracher aux tentacules de la Tour des surdoués, qui n'était en fait qu'un médiocre lieu d'apprentissage aux méthodes archaïques et dépassées, et réclamer ma place au sein de la Tour scientifique.

Au début, j'ai été accueilli à bras ouverts. Varid avait été relocalisé en Biranie centrale et, libéré de sa concurrence déloyale, j'allais désormais récolter les fruits de mon labeur. Enfin, c'était ce que je croyais.

Idéaliste à l'extrême, je me suis engagé pour une période de trois révolutions solaires. Je jubilais. Enfin, j'allais avoir l'occasion de faire mes preuves!

Et puis, il y a eu Sanelle. La belle Sanelle, si merveilleuse, si parfaite, si... douée. Contrairement aux autres, je ne me suis pas laissé berner par cette devanture mensongère. Une parvenue, une opportuniste, voilà ce qu'elle était. J'étais persuadé qu'elle couchait avec le chef de secteur. C'est pour cette raison, et uniquement pour cette raison, que ses entreprises trouvaient une issue favorable, alors que je ne connaissais que de retentissants échecs.

De guerre lasse, incapable d'affronter jour après jour son visage hypocrite, j'ai remis ma démission. Je ne sais pas ce que j'espérais. Que les hauts dirigeants crient au drame, peut-être? À ma grande déception, personne n'a sourcillé, personne n'a prononcé un mot pour me retenir. Je n'avais pas comblé leurs attentes, je n'avais pas livré la marchandise, alors je pouvais partir.

Désappointé, je me suis jeté sur la première affectation qui s'est présentée, soit un poste d'assistant à la base sept. Évidemment, je parle de celle qui se situe sur la Lune, pas celle sur Mars. Je n'avais pas encore fait montre de mes extraordinaires capacités, je n'avais élaboré aucune théorie ni découvert aucun remède. Il me fallait être patient.

De la patience, j'en ai eu plus que mes semblables. J'ai peiné en vain sur le satellite stérile, à la recherche d'une lueur d'espoir. Pendant dix ans, les fioles se sont succédées, les expérimentations se sont accumulées, et puis un jour, enfin, la bonne fortune m'a souri. J'avais découvert, presque par hasard je l'avoue, une anomalie significative dans la cellule d'une souche de grippe. LA grippe, évidemment, la fameuse tueuse d'origine inconnue qui décimait la race humanoïde depuis deux générations.

J'ai gardé jalousement ma découverte secrète, n'en parlant à personne, pas même au proviseur de ma section. J'ai bûché jour et nuit sur mon timbre vaccinatoire. J'ai déjoué la vigilance des surveillants avec brio. Enfin, je le croyais.

Comment ont-ils su? Avais-je une caméra braquée en permanence sur moi, pour me faire coiffer ainsi au poteau?

Ce matin, lorsque je me suis enfin décidé à présenter mon timbre au proviseur, il a éclaté de rire. « Quoi, tu ne sais pas? La grippe n'est plus qu'un mauvais souvenir. Un certain Casem a trouvé le remède. Un super timbre-vaccin qui agit en trois heures, tu te rends compte? »

Trois heures? Selon mes calculs, le mien en nécessitait quatre. C'était bien, mais insuffisant. Encore une fois, j'arrivais bon second dans la course, trop tard pour rafler un quelconque honneur.

Et me voici, sombre incompétent, en train de me demander quel sens peut bien avoir mon existence. Je me croyais génie, mais je ne suis qu'un imbécile. Pourquoi ne puis-je me contenter d'une affectation tranquille, d'une routine établie? Non, il faut toujours que je pousse plus loin, plus haut, que je tende vers les sommets de la gloire. Tout ceci est tellement vain.

Voyons, que suis-je en train d'écrire? Mon désarroi m'a poussé dans les méandres de la confusion! Évidemment, ce Casem a triché. Il m'a volé ma découverte et se l'est appropriée. Il a dû placer des micros et des caméras, et s'est servi de mes expériences à son profit. S'il croit s'en tirer ainsi, il se trompe.

*

Ça y est, j'ai réussi. Je présenterai mon projet au conseil de ma division demain. Cette fois, je suis certain d'être le premier. Le premier à avoir élaboré un traitement contre l'infertilité grandissante des mâles. Moins prestigieux que le timbre contre la grippe, certes, mais je me réjouis tout de même de cette réussite. Demain. Demain signera ma victoire contre la malédiction qui me poursuit depuis toujours.

*

Je n'y crois pas. Des mois perdus en vain, alors que le traitement existait déjà. Découvert par un certain Milus, inconnu au bataillon. Un rival originaire de Mars, semble-t-il. Évidemment. Ils bénéficient là-bas d'une technologie supérieure. Depuis que je suis revenu sur Terre, je peine à trouver des capitaux. C'est pour cette raison que mes travaux ont pris du retard et que je me suis encore fait supplanter.

Et plus j'y songe, plus je trouve étrange que les recherches d'un autre inconnu aient abouti à peine quelques jours avant les miennes.

Je me croyais à l'abri des espions. Je réalise maintenant que pour atteindre mon but ultime, je devrai m'isoler du reste de l'univers. Peu importe. Je n'ai plus confiance qu'en moi-même.

*

J'avais besoin de capitaux pour payer mon passage chez les rebelles. J'ai vendu mon holophone sans regret. La seule avec qui je communiquais encore était ma mère, et, pour ce que nos rares conversations m'apportent de bon, je n'ai eu aucune peine à mettre une croix sur ce poison technologique. Poison parce que risqué. Qui sait, il y avait peut-être des micros cachés dedans.

Depuis que ma mère a été châtiée pour son crime, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Normal, avec les puces d'asservissement qui lui ont été implantées. Je n'ai aucune sympathie pour l'auteure de mes jours, car je juge qu'elle a amplement mérité son châtiment. Elle n'aurait pas dû tenter de s'enfuir avec mon frère, me laissant par le fait même livré à moi-même. Je ne regrette pas mon aîné Zwen. Pas plus que de les avoir dénoncés tous deux. En les livrant aux autorités, j'ai accompli mon devoir de bon citoyen.

Les sauvages ne sont pas aussi malsains qu'on le raconte au sein des hautes tours. Dès que j'ai révélé mes origines, le chef des Oudoutes m'a offert un toit. J'ai réprimé une grimace lorsque j'ai vu de quoi je devrais me nourrir désormais. Je ne veux pas savoir de quel mammifère proviennent ces chairs à moitié cuites. Aucune importance. Peu m'importe l'insalubrité et le cannibalisme. J'atteindrai mon objectif, même si je dois en mourir.

*

Salim, le chef des Oudoutes, n'a pas mis bien longtemps avant de m'annoncer ses couleurs. Il m'a dit qu'en échange de ce qu'il appelait ironiquement mon confort, je devrais leur fournir des doses massives du foudroyant virus Gravrax. Il avait l'intention de lancer une attaque bactériologique sur les tours.

J'aurais pu me rebeller, argumenter, mais je ne l'ai pas fait. J'ai plutôt suggéré à Salim de lui bricoler un virus mutant, contre lequel les autorités n'auraient aucune parade.

Je fournirai à Salim ce qu'il désire. Il obtiendra sa vengeance. Et en échange, il me procurera le matériel dont j'ai besoin pour mener à bien mon nouveau projet. Désormais, rien d'autre ne compte pour moi.

*

Les hauts magistrats avaient grandement sous-estimé les rebelles.

Je ne me suis pas interposé. J'ai continué de fournir des armes bactériologiques aux Oudoutes, puis ensuite aux Cahutes. Finalement, les six tribus rebelles ont eu recours à mes services. Maintenant, c'est le chaos partout, autant dans les bas quartiers que dans les hautes sphères.

Heureusement, mon projet est en train d'aboutir. Non seulement accomplirai-je mon rêve le plus cher, mais en plus, je libèrerai la race humaine. Je serai enfin le premier.

*

Je suis sur le point d'appuyer sur le bouton qui mettra un terme à la quête de toute une vie. Juste avant de poser ce geste ultime, je songe une dernière fois à mon existence vide de sens. Je ne me rebelle plus. J'ai enfin compris mon destin. Je suis né pour accomplir cet acte désintéressé. Je ne suis pas un héros, ni un sauveur. Juste un génie ordinaire.

Aujourd'hui, je sais que les générations futures ne me remercieront jamais. Parce qu'il n'y aura pas de génération future. Lorsque je mettrai mon démoléculeur en marche, il aspirera toutes les cellules actives aux alentours. Son rayon d'action s'élargira progressivement, annihilant par le fait même toute vie sur Terre. Viendront ensuite la Lune et les planètes avoisinantes.

J'ai bien fait les choses, cette fois. Je suis certain que personne ne m'a devancé, car sinon, j'aurais déjà disparu.

Disparu comme ce tronc qui s'estompe graduellement devant mes yeux gonflés par le manque de sommeil. Disparu comme cet oiseau, fauché en plein vol, qui se désagrège à une vitesse folle.

En un éclair, je comprends. La rage monte dans ma gorge, j'étouffe. Cette décomposition, je l'avais prévue. Évidemment, puisque tel devait être l'effet produit par mon engin de mort. Sauf qu'un autre a eu l'idée avant. Ou plutôt, a copié mon idée. M'a espionné malgré mes efforts et mon isolement. Cet individu me vole ma vengeance.

C'est trop injuste. Encore une fois, je me suis fait coiffer au poteau.

vendredi 24 avril 2026

Texte : L'attente

 (843 mots)

Fernand jette un coup d'œil à son poignet, puis pousse un soupir exaspéré. Encore une fois, il a oublié qu'il ne porte plus de montre. Il se penche et consulte l'horloge du couloir. Vingt et une heures seize. Nouveau soupir.

Hermine prend tout son temps, comme d'habitude.

La chaise pliante ne prête guère au confort. Pas de télévision, une unique fenêtre avec vue sur le stationnement, le vieil homme s'ennuie ferme. Pour se changer les idées, il s'amuse à repasser dans sa tête les événements qui ont marqué sa vie commune avec Hermine, son épouse.

Douce Hermine. Dès leur rencontre, il a su qu'elle le mènerait par le bout du nez.

À cette époque, les garçons courtisaient les filles. Et ces dernières rougissaient, c'était là leur rôle. La mode le voulait ainsi et Fernand ne s'en plaignait pas. Il faut dire que le jeune coq savait y faire avec les femmes. Il leur chantait la pomme et elles lui tombaient toutes dans les bras. Toutes, sauf Hermine. La blondinette l'avait toisé et lui avait rétorqué :

- Hé, beau brun ! Tu peux oublier ton numéro, ça ne marchera pas avec moi!

Une sacrée gamine, Hermine.

Acérée comme pas une, la langue impertinente de la belle l'avait conquis. Capturé, ligoté, prisonnier, il s'était rendu sans combattre. Au grand dam de tous ses principes de célibataire endurci, il était devenu un mari aimant, doublé d'un père comblé. Tout un revirement de situation!

La nuit de noces. Fernand sourit à ce souvenir. Un chalet perdu au milieu de nulle part, sans aucun voisin. Hermine nue dans les eaux limpides, si magnifique, si voluptueuse. Une déesse.

Au fil des ans, le corps d'Hermine a bien changé. Maintenant, sa peau est plissée comme celle d'un éléphant. Ses épaules, jadis fières, se sont voûtées sous le poids de l'âge. Une petite vieille, voilà ce qu'elle est devenue. Plus belle encore qu'au premier jour, car dans son regard se lit l'amour et la sagesse.

Satanée Hermine, elle n'a jamais su être à l'heure. « Il faut soigner son entrée comme sa sortie », tel a toujours été son dicton favori. Fernand a tant rongé son frein au cours de leur union, qu'il en a usé sa patience. Son épouse se pomponnait des heures durant, retouchant son maquillage déjà parfait, changeant dix fois de tenue sous le regard de son homme découragé. Aussi merveilleuse qu'exaspérante.

À présent, au terme d'une existence bien remplie, la vie d'Hermine tire à sa fin. Michel et Yolande veillent à tour de rôle leur mère mourante. Mal à l'aise devant sa carcasse décharnée, tous deux se relayent jour et nuit à son chevet. Leurs mines affligées s'allongent au fil des tours de garde. Eux aussi, ils ont grand hâte d'en finir avec cette corvée.

Michel n'a que trop négligé son étude de notaire. Si ce calvaire se poursuit, il perdra des clients. Et Yolande doit aller retrouver les siens, accomplir ses obligations de mère au foyer. Son mari commence à s'épuiser, avec le bébé et les tâches ménagères.

Fernand comprend la lassitude de ses deux enfants. Depuis trois semaines, Hermine retarde l'échéance, défiant tous les pronostics des médecins. Qu'attend-elle donc pour libérer sa famille? Elle git là, dans le coma, sans aucun signe de conscience. Que peut-elle bien encore attendre de la vie?

Têtue comme une mule, sa douce s'accroche. Pourtant, il n'y a pas plus généreux et compréhensif qu'Hermine. N'a-t-elle pas déjà pardonné l'impardonnable ? Quand il a commis l'erreur de la tromper, ne lui a-t-elle pas accordé l'amnistie?

Chère, chère Hermine, qui l'a soigné sans se ménager, qui lui a tenu la main dans les moments de maladie et de souffrance. Qui l'a accompagné jusqu'à son dernier souffle. Voilà, c'est son tour maintenant. C'est à lui de l'aider. Mais pour cela, elle doit accepter de quitter ce monde pour le rejoindre.

Enfin, le cœur d'Hermine cesse de combattre l'inéluctable. Elle s'éteint, rose trémière sur un oreiller blanc comme neige. Fernand attend que l'âme de son épouse s'élève au-dessus de sa dépouille. Puis, en guise d'accueil, il l'apostrophe :

- T'en as mis du temps! Ça fait des jours que je t'attends!

La défunte jette un regard surpris à son mari, cet homme qu'elle a enterré il y a de cela trois hivers.

Un sanglot déchire le silence. Les yeux d'Hermine s'écarquillent de plus belle lorsqu'elle aperçoit Michel, son fils, en pleurs devant le corps étendu sur la couche. Son corps à elle. Elle comprend alors qu'elle est morte, que c'est fini. Finie la douleur, finis les médicaments.

Avec un sourire radieux, Hermine reprend son aplomb et rétorque à son mari :

- Bien quoi, beau brun, tu ne sais pas qu'il faut soigner son entrée autant que sa sortie?

Fernand sourit et tend un bras galant.

- Viens.

- Où ça ?

- Chez nous. Tu vas voir, je nous ai trouvé un beau petit chalet.

Puis, avec un clin d'œil complice, il ajoute :

- Sans aucun voisin.

vendredi 17 avril 2026

Texte : La dimension bleue

 (1882 mots)

Cela fait neuf ans déjà. Près de deux années perdues à l'asile, et sept à investiguer, rechercher, analyser. À théoriser, planifier, calculer.

Mes expériences aboutissent enfin. Je n'ai ménagé aucun effort, aucun sacrifice. Je suis criblé de dettes, mais peu importe. Depuis que les filles sont parties, plus rien n'a d'importance à mes yeux.

Parties, c'est bien le mot. Elles ne sont pas mortes, elles ont juste... disparu sans laisser de traces.

Personne ne m'a cru lorsque j'ai raconté mon histoire. Ni les autorités ni les nombreux psychiatres qui m'ont évalué et ont tenté de me « soigner ».

J'ai moi-même mis un certain temps avant de me convaincre que je ne suis pas fou. J'ai revécu l'accident dans ma tête des milliers de fois et, même si mon esprit logique s'est refusé au départ à admettre ce qui s'était passé, je sais maintenant que c'était bien réel.

J'ai vendu notre maison et j'ai dépensé toutes nos économies pour racheter cette fermette. Il le fallait, car selon mes calculs, je dois reproduire les conditions et le lieu de l'accident dans les moindres détails si je veux que l'expérience fonctionne. De toute façon, je me fiche de l'argent, c'est justement à cause de cela que je les ai perdues. Si nous avions investi pour mieux prendre soin de notre vieille bagnole, si nous avions acheté de nouveaux pneus... Tous ces « si » m'obsèdent depuis neuf ans. Je donnerais tout ce que je possède, et plus encore, pour effacer ce qui s'est passé ce soir-là.

Je m'en souviens comme si c'était hier. Nous revenions d'une visite chez mes parents. J'avais du mal à garder la voiture sur la route à cause du vent, je ne distinguais pratiquement rien devant moi tellement il pleuvait fort. Je ne cherche pas d'excuses ni d'absolution pour ce qui s'est produit ensuite, j'en assume l'entière responsabilité. Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer mon erreur.

Je conduisais dans ces conditions depuis un bon moment et je sentais l'inquiétude de ma femme Suzanne et de notre fille Sara. J'étais pressé d'arriver et, malgré le mauvais temps, je roulais un peu plus vite que je ne l'aurais dû.

Un éclair m'a soudain ébloui et j'ai donné un coup de volant. La voiture a fait une embardée et j'ai perdu contrôle. Je me souviens des filles qui criaient. De la clôture blanche que nous avons percutée. De l'éclair qui nous a aveuglés à nouveau. Nous étions tous en train de hurler, puis les voix des filles se sont éteintes d'un seul coup. La voiture a fini sa course dans une grange. J'ai regardé ma femme pour voir comment elle allait, mais elle n'était plus là. À l'endroit où elle se trouvait auparavant, il n'y avait maintenant que des étincelles dorées. Je me suis évanoui. Je n'ai repris conscience qu'à l'hôpital.

C'est là que mes ennuis avec les autorités ont commencé. Au début, ils ne m'ont pas cru quand je leur ai dit que ma femme et ma fille étaient avec moi lors de l'accident. Plus tard, lorsqu'il a été établi que nous voyagions ensemble, les enquêteurs m'ont soupçonné d'avoir abandonné les filles, ou peut-être pire encore. J'avais beau leur répéter tout ce que je savais, personne ne voulait me croire. Ils m'écoutaient, hochaient la tête et complétaient des rapports à n'en plus finir.

Délire post-traumatique, syndrome de persécution, démence. Je les entendais murmurer. Je savais ce que ces mots signifiaient : ils me croyaient fou et ne feraient rien pour ramener les deux amours de ma vie.

Je tiens à le dire une bonne fois pour toutes : oui, j'aime ma femme. C'est drôle, ils ne m'ont jamais demandé si j'aimais ma fille, ça leur semblait évident. Mais les questions qu'ils m'ont posées sur ma relation avec mon épouse, leurs regards lorsque je leur parlais de notre union quasi parfaite, de notre entente, de notre vie de famille. Il était clair qu'ils ne me croyaient pas lorsque je leur disais que nous étions heureux et que rien ne venait jamais troubler ce bonheur idyllique. L'un de mes interrogateurs a même essayé de me faire avouer que je les avais tuées dans un moment de folie passagère, à cause d'une infidélité de ma femme!

Remarquez que je parle de ma Suzanne au présent, car je sais qu'elle est en vie quelque part. Les psychiatres m'ont dit que je refusais d'accepter la réalité et que je devais parler d'elle au passé, et je l'ai fait pour qu'ils me laissent enfin tranquille. Je leur ai dit tout ce qu'ils voulaient entendre. Après deux ans, ils ont conclu que j'étais guéri et que je pouvais rentrer chez moi. Quant à la disparition de Sara et de Suzanne, la police supposait qu'un criminel les avait enlevées sur le lieu de l'accident et qu'on retrouverait leurs corps un jour. L'affaire fut enterrée sous une montagne de dossiers non classés. Jamais on ne m'en a reparlé depuis.

De retour chez moi, j'ai débuté mes recherches. Après des heures passées sur internet et à la bibliothèque, j'ai découvert que mon cas n'était pas unique et qu'il existait, à travers les âges, d'autres cas de disparition étranges. Des gens avaient été frappés par la foudre et avaient disparu sous les yeux de leurs proches. Les autorités de l'époque avaient pour la plupart statué qu'il s'agissait de sorcellerie, la belle affaire.

Par la suite, j'ai étudié la physique quantique et j'ai glané à droite et à gauche tous les renseignements possibles sur la foudre, ses causes, ses effets et ses conséquences sur l'être humain. Tout ce parcours m'a amené à construire une machine qui me permettra de ramener ma fille et ma femme de l'endroit où elles ont été projetées lorsque la foudre les a frappées.

Voilà un autre point qui m'a tracassé un bon bout de temps, et qui a ravi les psychiatres en mal d'explications rationnelles et d'arguments pour me convaincre de mes conclusions erronées à propos de la disparition des filles. Je sais ce qu'on dit : on ne peut être frappé par la foudre dans une voiture, car les pneus sont censés faire office de mise à la terre. Cependant, selon mes recherches, il y a tout de même une possibilité rarissime pour que ça puisse arriver.

Ma machine me sert à recréer les conditions de ce soir fatidique. Je ne vous révélerai ni son fonctionnement, ni les détails de sa construction, et vous comprendrez bientôt pourquoi.

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle fonctionne. J'ai réussi, après trois tentatives, à ramener ma femme, mon amour, ma Suzanne. Elle se tenait devant moi, inchangée, pareille au dernier souvenir que j'avais d'elle. Elle portait les mêmes vêtements que le jour de sa disparition, était coiffée de la même façon et n'avait pas pris une ride. Notre fille, par contre, manquait à l'appel.

Je ne sais pas pourquoi ça n'a pas fonctionné avec Sara. Mes calculs semblaient pourtant exacts. Peut-être y a-t-il eu un décalage entre leurs disparitions? Une fraction de seconde peut tout changer aux données. J'ai dû revoir tous mes calculs et j'ai fait des dizaines de tentatives, mais malgré tous mes efforts, je n'ai pas réussi à ramener Sara.

Suzanne m'a expliqué que, selon elle, c'était parce que Sara ne voulait pas quitter l'endroit où elle se trouvait maintenant. J'ai refusé de la croire. J'étais certain que me fille ne désirait rien d'autre qu'être avec ses parents, en sécurité.

Mais je dois avouer que Suzanne elle-même semblait réagir bizarrement depuis son retour. Elle m'a serré dans ses bras lorsque je l'ai ramenée, a remarqué que j'avais vieilli, m'a posé quelques questions sur ce qui s'était passé. Elle a mis un certain temps avant de se rendre compte de la disparition de notre fille.

Ma femme paraissait lointaine, elle avait le regard vague et elle esquivait mes questions sur l'endroit où elle avait séjourné durant ces neuf longues années. Selon elle, cela n'avait duré que quelques secondes, pendant lesquelles Sara et elle s'étaient retrouvées seules, flottant dans une étrange lumière bleue. Elles ont à peine eu le temps de se tenir la main, qu'un éclair aveuglant arrachait déjà Suzanne à la douce torpeur qui l'avait envahie. Elle se sentait bien dans ce lieu, en paix, délivrée de toute peur et de toute souffrance.

Je sais maintenant que j'aurais dû refuser la proposition de Suzanne de retourner dans ce que nous avons baptisé la dimension bleue. J'aurais dû refaire encore et encore mes calculs, tenter une autre approche, mais elle a tellement insisté. Elle semblait si sure de sa capacité à aller chercher notre fille de l'autre côté. Je ne me suis pas méfié. Je me rends compte à présent que tout ce qu'elle désirait, c'était retourner dans la dimension bleue.

J'ai donc fait repartir Suzanne avec ma machine. J'ai attendu quelques minutes, puis j'ai agi tel que convenu et j'ai tenté de les ramener toutes les deux. Mais cette fois-ci, aucune n'est revenue.

Je ne compte plus mes tentatives ratées. J'ai tout essayé. Elles ne reviendront pas. Je commence même à douter du retour passager de mon épouse. Tout devient flou, j'ai du mal à me rappeler nos conversations depuis qu'elle est revenue. Je suis épuisé, je ne mange plus et je n'ai pas dormi depuis des jours.

Ça m'est soudain apparu aujourd'hui, j'ai compris : Suzanne veut que je les rejoigne dans la dimension bleue. Elle n'a pas osé me le dire de peur que je refuse de la renvoyer là-bas. Elle devait croire que je craindrais l'inconnu, que je n'oserais pas m'y rendre.

Non, mon amour, je n'ai pas peur. Je vais bientôt te rejoindre dans ce monde merveilleux, où nous pourrons vivre ensemble avec notre fille, main dans la main pour l'éternité.

Je vais faire disparaître la machine après mon passage dans la dimension bleue. Je ne veux pas que quiconque vienne nous chercher. Je ne laisserai aucun plan ni aucune indication qui puisse aider qui que ce soit à nous ramener.

J'ai déclenché une minuterie qui fera exploser une série de bombes artisanales. Je me suis laissé quelques minutes de répit, ça devrait être suffisant pour actionner la machine et passer de l'autre côté.

Si l'on retrouve mon corps dans les décombres, c'est que j'aurai échoué. Soit je ne me serai pas laissé assez de temps de minuterie, soit la machine n'aura pas fonctionné, ou bien... Un léger doute vient m'effleurer parfois. Est-ce que j'ai rêvé tout cela? Est-ce que Suzanne est vraiment revenue d'entre les morts? Peut-être suis-je vraiment fou, après tout. Je ne sais plus.

Par contre, si personne ne retrouve aucune trace de ma présence dans les décombres, vous saurez que j'ai réussi. Et j'ai confiance en ma bonne étoile, je sais que je réussirai. Je vais bientôt les rejoindre et nous serons heureux pour toujours, ensemble.

Je ne vous demande qu'une chose : archivez ce document dont je vous ai fait parvenir une copie, à vous ainsi qu'à de nombreux savants et journalistes à travers le monde. Un jour, quelqu'un dans ma situation fera des recherches et il y trouvera un espoir de ramener une personne chère qui a disparu un soir d'orage.

Ou, encore mieux, il pourra la rejoindre dans un monde où le temps n'aura plus jamais d'emprise sur eux.

vendredi 10 avril 2026

Texte : La malédiction de Noël

 (471 mots)

Alain vérifie pour la centième fois son arsenal de protection. Casque de gardien de but, jambières, épaulettes, plastron, gants, coquille. Il ne lui manquerait plus qu'un bâton et des patins, et il serait prêt pour une partie de hockey.

Sauf qu'il ne jouera pas au hockey ce soir. Ce soir, il joue sa vie.

En tremblant, Alain s'assoit dans son fauteuil et il admire les flocons qui virevoltent dans la nuit. Exceptionnellement, il a laissé les rideaux ouverts. S'il doit mourir, autant le faire en regardant les décorations scintillantes des Perreault, ses voisins d'en face.

Les Perreault festoient en grand. Rien de plus normal, en ce 24 décembre, soir de réveillon, de dinde et de présents. Une bouffée de nostalgie prend Alain à la gorge. Il n'a pas fêté Noël depuis des années. Oh! Les Perreault l'ont gentiment invité. Et ce, même s'ils connaissent sa situation. Des gens gentils, les Perreault.

Évidemment, Alain a décliné. Il aurait été égoïste de sa part d'attirer le mauvais sort sur cette charmante maisonnée.

Les gants se resserrent sur les accoudoirs. Alain écoute, attentif au moindre bruit, au moindre craquement. Son regard glisse sur le plafond. Précaution inutile, sûrement, mais depuis que le toit de son ancienne maison lui est tombé sur la tête, il se méfie.

L'escalade des malheurs prendra bientôt fin. Résigné, Alain attend l'inévitable. Depuis quelques minutes, un mal de tête lui enserre le crâne. Le stress, certainement. Ensuite vient la nausée, légère au début, puis de plus en plus prenante.

Périra-t-il empoisonné, comme son chien, décédé il y a de cela trois Noël? Hautement improbable. Depuis deux jours, il a pris soin de ne rien manger.

La tête d'Alain devient de plus en plus lourde. Il a pourtant fait une sieste en après-midi, question de demeurer éveillé pour ce qui sera probablement sa dernière soirée en ce bas monde.

Chaque Noël, depuis 36 ans, la malédiction de Noël frappe. Chaque année, la sanction empire. Jusqu'à quand devra-t-il endurer ce châtiment? Jusqu'à quand devra-t-il payer pour une erreur commise alors qu'il n'était qu'un gamin? Bon sang, il n'avait que 5 ans, ce n'est pas juste! Il ne savait pas ce qu'il faisait. Tôt ou tard, tous les gosses jouent avec des allumettes, non? Sur cette dernière pensée rageuse, il s'écroule, inconscient.

25 décembre, 00 h 12. Alain s'éveille en sursaut. Un pompier appose un masque sur sa bouche et le rassure, lui dit que ça va bien aller, que l'ambulance s'en vient.

À l'hôpital, Alain apprendra que les Perreault, en pleines réjouissances du réveillon, se sont relayés toute la soirée pour le surveiller à l'aide de leur télescope. Dès qu'il s'est écroulé, ils ont donné l'alerte au 9-1-1. Verdict : Intoxication au monoxyde de carbone.

Des gens gentils, les Perreault. Ils viennent de lui offrir en cadeau une autre belle année de sursis.

samedi 4 avril 2026

Bilan après 9 mois de Tout le monde peut écrire

Ça fait déjà 9 mois que je suis abonnée à la plateforme Tout le monde peut écrire de Carl Rocheleau (abonnement complet - Le Clan). 

Après avoir vécu mon premier coaching d'une heure avec Carl cette semaine, j'ai eu envie de faire un bilan de ce que mon abonnement à TLMPE m'a apporté jusqu'ici. 

En résumé :
  • J'ai embarqué dans cette aventure à la fin juin 2025 (j'ai d'ailleurs publié quelques billets de blogue à ce sujet au cours des derniers mois). 
  • J'ai vu la plateforme (Mighty) naître et grandir, nourrie par toute l'énergie, la passion et le temps que Carl lui consacre. Des abonnés s'ajoutent progressivement, ce qui nous fait une belle brochette d'auteurs (de tous niveaux) avec qui échanger.
  • Chaque semaine depuis juin 2025, j'ai assisté à des cours portant sur différents aspects de l'écriture (en direct ou en rediffusion). Ça a nourri mon cerveau d'auteure et j'ai senti, peu à peu, que des morceaux de puzzle se mettaient en place. Je comprends mieux à quel point on peut s'investir dans un projet d'écriture, tout ce qu'on peut développer pour mieux cerner nos personnages, nos thèmes, nos trames narratives, etc., et à quel point ça va permettre à notre histoire de gagner en richesse et en profondeur.
  • Je me suis servi de tout ce que j'apprenais, au fur et à mesure, pour bâtir le squelette d'un roman. J'ai écrit le premier jet de ce roman. Et bon, j'ai écrit d'autres choses par la suite, mais parlons juste de ce roman-là, vu que c'est celui dont il a été question dans mon coaching! Ce roman, c'était mon projet "test" en lien avec ma formation. J'y ai donc intégré toutes sortes de notions acquises durant les cours.
  • En mars 2026, Carl a débuté un programme de 15 semaines, intitulé la "Formation en écriture de fiction". Comme je suis une abonnée du plan complet, j'ai aussi droit à ce programme, ce qui me donne accès à des cours, des coachings en groupe et 3 coachings privés d'une heure chacun. 
  • On travaille aussi sur une nouvelle pendant le programme. Laissez-moi vous dire que je n'ai jamais, JAMAIS autant réfléchi et développé un concept avant d'écrire un premier jet! Cette nouvelle-là, c'est mon projet "test" pour le programme. Je la développe au fur et à mesure, en suivant une à une les étapes du programme.
Maintenant que j'ai résumé tout cela, parlons de mon coaching de cette semaine.

Je voulais bien m'enligner pour la réécriture de mon roman. J'ai donc produit un document récapitulatif, pour que Carl puisse bien comprendre le concept, les personnages, mes défis et mes questionnements. On partait du bon pied pour notre rencontre.

En une heure, c'est incroyable à quel point Carl a su cerner les forces et les faiblesses de mon projet. Il me posait des questions bien précises, et il voyait vite si j'avais bien développé (ou non) tel ou tel aspect. Je suis contente, j'ai reçu de bons mots de sa part parce que j'avais bien fait mes devoirs  (youpie!). Par contre, j'avais des questionnements sur certains aspects. Nous avons cogité et exploré toutes sortes d'options et il m'a fait des suggestions super intéressantes. Je suis ressortie de notre rencontre "boostée à l'os" comme on dit!

Quelques heures plus tard, à ma grande surprise, Carl me transmettait un rapport détaillé (et non pas la "transcription Google meet" de base à laquelle je m'attendais), qui constituait un résumé précis des étapes à appliquer à mon retravail en fonction de notre discussion. J'ai écarquillé les yeux, c'était vraiment bien fait et complet.

Maintenant, j'y vois plus clair et je suis stimulée à l'idée de retravailler mon roman. Je vais y mettre tout le temps qu'il faut, parce que j'adore ce projet.

Dans le cadre du programme en cours, je vais avoir droit à 2 autres coachings. J'ai déjà hâte! Je ne sais pas encore sur quel(s) projet(s) je vais demander des conseils à Carl. En fait, j'ai plusieurs options. Bah... le programme se termine en juin, j'ai bien le temps d'y penser!

Globalement, je peux dire que mon expérience des 9 derniers mois, avec Tout le monde peut écrire, a révolutionné mon cerveau d'auteure. J'ai hâte de voir ce que je vais réussir à produire à l'avenir, grâce à tout ce que je continue d'apprendre. Ça promet!

vendredi 3 avril 2026

Texte : Sans espoir

 (566 mots)

Note :

Ce texte a été écrit à partir d'une contrainte. Il fallait le terminer avec les mots suivants : "le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage". J'avoue que ce n'était pas évident!

***

Salom erre sans répit dans la ville déserte. Ses pieds trainent sur les trottoirs usés par des passants oubliés. Cette marche harassante, ultime rempart contre l'aliénation, ne le mène nulle part; il n'avance plus par espoir, mais par résignation.

Il cueille quelques perles de rosée au bas d'une gouttière, souvenir d'une civilisation qui cultivait les monuments comme on fleurit les jardins. De rares brins d'herbe, saupoudrés de la poussière des sols dévastés, survivent aux rafales des vents du sud.

Dans les rues dévastées, seuls quelques détritus simulent un semblant de vie. Les constructions tombent en décrépitude; les architectes ont succombé, les ouvriers aussi. Lentement, le souffle de Dieu, s'Il existe, ravage le bois et le mortier, comme l'eau ronge le calcaire.

Si Salom pouvait encore rêver, ses songes réclameraient le repos éternel. Il a vu le début de l'homme, ses civilisations, sa déchéance. L'œil trop souvent blasé, il a dénigré leurs actions, les jugeant futiles et vaines; des moucherons éphémères aux ambitions démesurées.

Le soleil ne reparaîtra peut-être plus. Du moins, pas avant que les nuages de cendre ne se soient dissipés. Le ciel souffre mille morts, se flagellant lui-même au rythme des tambours et des éclats de fureur qui transpercent sa peau. La noirceur a envahi son âme jadis d'un bleu pur, sa sérénité souillée par une rancœur qui refuse de s'apaiser.

Les pas de Salom ne faiblissent jamais, ne s'épuisent pas davantage. Il peine sans relâche dans les rues de cette ville qui a jadis vu naître tant de beautés; les anges peints aux plafonds des cathédrales, les pierres sculptées par des mains pieuses. Ces trésors se sont évaporés, dévorés par ce Mal qui s'immisce partout, des plus hautes tours aux pires bas-fonds, pour en extraire l'essence, le souvenir de ce qui fut jadis la vie.

Le poids des fautes de Salom lui écrase les épaules. Si la faculté de revenir en arrière lui était donnée, non, cédée contre un sacrifice, si grand soit-il, il changerait son parcours, il réparerait ses erreurs.

Tant de pauvres hères ont subi les conséquences de sa faute. Il ne reste que ce ciel torturé, qui s'automutile au gré des saisons. Ce ciel qui garde pour lui ses larmes, sourd aux plaintes des rivières asséchées.

Toutes ces vitrines, détruites par l'ultime assaut du Mal, cet assaut même qui a vu périr les derniers survivants. Aucun miroir, aucune paroi de verre n'y a survécu. Il s'agit là du seul avantage des nouvelles conditions d'existence de Salom. Durant tous ces siècles, il n'a bravé l'interdit qu'une seule fois, une fois de trop et depuis, le monde entier paie son sacrilège.

Il marche et marche encore, espérant en son for intérieur que sa souffrance permettra le retour des jours meilleurs. Escorté par ses regrets, il emploie tous ses efforts à oublier ce qu'il a vu. Plus jamais il ne péchera; il l'a promis.

Si seulement il pouvait réduire au silence cette voix insidieuse qui murmure à son oreille; et si tout ceci n'était qu'un interminable cauchemar? Lorsqu'il s'éveillera, il se souviendra peut-être de tout. De son sourire, de ses lèvres, de ses iris couleur miel... Non!

Une lueur transperce la nuit éternelle, porteuse d'un espoir fragile. Les yeux de Salom s'écarquillent, incrédules, devant ce miracle qu'il n'attendait plus : le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.

vendredi 27 mars 2026

Texte : Le module de survie

 (1705 mots)

Samantha déposa son café et s'installa derrière son clavier. Elle ouvrit son ordinateur, consulta ses messages, puis enfin remarqua une lumière orange qui clignotait sur le boîtier à sa droite. En fronçant les sourcils, elle brancha son casque sur le boîtier et lança à tout hasard :

— Bienvenue chez Survivar, opératrice cent vingt-deux, puis-je vous être utile?

Il y eut quelques crachotements dans les écouteurs. Peut-être ne s'agissait-il que d'une fausse alerte après tout, mais soudain une voix courroucée s'éleva :

— Ah mais enfin, il était temps! Ça fait plus de huit heures que j'essaie de vous joindre!

Bouche bée, Samantha observa le boîtier. L'équipe de nuit n'avait pas dû prendre connaissance de cet appel, mais bon, ce n'était pas si long non plus. Ce client s'annonçait difficile, mais elle en avait vu d'autres dans son ancien emploi. Elle s'efforça d'adopter une voix professionnelle.

— Nous sommes désolés pour cette attente bien involontaire de notre part. En quoi puis-je vous aider aujourd'hui?

Le client lui répond avec un soupir exaspéré.

— Je me suis pour ainsi dire écrasé avec mon vaisseau, j'en ai réchappé de justesse. J'étais tout près de l'un de vos modules de survie, j'ai réussi à m'y rendre et voilà, je fais quoi maintenant?

Samantha se redressa sur sa chaise. C'était son premier sauvetage du genre. Voilà, ça y était, elle allait pouvoir faire honneur à sa formation. Elle tapota le clavier et créa une nouvelle fiche dans le système.

— Pour commencer, j'aurais besoin de votre nom complet ainsi que du numéro de votre carte pour le paiement. Nous pourrons ensuite voir les coûts de nos honoraires.

Un long silence lui répondit. Puis une voix stupéfaite s'éleva :

— Quoi, vous ne m'envoyez pas des secours, vous ne voulez pas connaître mon état de santé?

Ces questions rappelèrent à Samantha ce que le responsable de la formation leur avait enseigné. En toutes circonstances, il valait mieux ne pas démontrer trop d'empathie, sinon le client risquait de s'en servir par la suite. Une attitude posée, des procédures administratives bien menées, tels étaient les gages de succès préconisés par l'entreprise.

— Chaque chose en son temps, monsieur. Nous devons d'abord compléter le formulaire d'inscription.

Après un moment d'hésitation, le client accepta enfin de lui donner les renseignements demandés. Samantha poursuivit avec des questions sur ses coordonnées, puis elle demanda qui était son employeur.

— Comment ça, mon employeur? Quel est le rapport avec ma situation?

En s'assurant de garder un ton professionnel, Samantha précisa :

— C'est pour la demande de crédit. Nous avons besoin de certaines informations de base pour nous assurer que vous serez bien en mesure de payer nos honoraires.

Au son qui s'éleva dans les écouteurs, Samantha imagina le client en train de s'étouffer. Dès qu'il commença à l'engueuler, elle le mit en attente et retira son casque. Il allait se calmer, c'était inévitable. Du moins, s'il voulait avoir des chances de survivre.

Elle se leva, alla faire ses besoins, se resservit une autre tasse de café. Il y avait bien quinze minutes que le client patientait. Elle remit son casque et réactiva la ligne.

— Désolée, monsieur Nazili, nous n'acceptons pas la violence verbale.

— Espèce de sale petite...

Elle le remit en attente et alla consulter ses nouveaux messages. Ses activités pour Survivar ne représentaient qu'une infime fraction de ses fonctions. En réalité, elle travaillait pour trois entreprises appartenant au même propriétaire, et elle aurait quelques lettres et contrats à rédiger durant la journée. Devant les tâches qui s'accumulaient, elle se dit qu'il valait mieux expédier le client au plus vite. Elle reprit la ligne.

— Maintenant, ceci est mon dernier avertissement, monsieur Nazili. Soit vous vous montrez poli, soit je raccroche pour de bon.

Une respiration excédée lui répondit, mais le client se calma.

— D'accord, et maintenant que fait-on? Je vous donne mes renseignements pour valider mon crédit, et ensuite?

— Ensuite, nous regarderons ensemble les services que vous souhaitez obtenir.

Ils firent ensemble le tour des questions et réponses, Samantha valida le crédit, puis elle attaqua avec ce qui était, semble-t-il, la partie la plus ardue du processus, soit celle des frais qui seraient facturés au client. On l'avait avertie que cette étape risquait d'être plus difficile.

— Donc, nous disons un séjour dans notre module de survie qualité standard. Plus un appel d'urgence à passer, à moins que vous ne l'ayez déjà fait?

Samantha connaissait déjà la réponse, il était impossible de transmettre quelque communication que ce soit dans un rayon de dix kilomètres du module, ses employeurs y avaient veillé. Il fallait tout de même s'assurer que les clients bénéficieraient de leur hospitalité un certain temps, sinon ce n'était pas intéressant pour la facturation. Comme elle s'y attendait, le client répondit par la négative et d'un ton rageur.

— Non, pas moyen d'envoyer quoi que ce soit, rien ne fonctionne ici. Vous bloquez les ondes, c'est ça? Pour qu'on soit obligés de passer par vous et qu'on paie un maximum?

Samantha esquissa un sourire devant sa clairvoyance, mais elle s'assura que le tout ne paraisse pas dans sa voix.

— Allons, monsieur Nazili, vous exagérez. Aucune entreprise digne de ce nom ne ferait une telle chose, il en va de la survie des gens quand même. Donc, nous ajoutons l'appel d'urgence que nous allons bientôt passer. Maintenant, aurez-vous besoin de soins médicaux, une fois l'équipe rendue sur place?

Elle imagina le client qui secouait la tête d'un air découragé. Par chance, ses employeurs n'avaient pas jugé pertinent d'inclure une option de caméra pour ce genre d'échange. C'était beaucoup plus facile ainsi, cela restreignait les possibilités de compassion et d'empathie. Le client restait un client, on voulait obtenir son paiement, et son éventuel sauvetage donnerait une bonne publicité à Survivar pour les futurs naufragés de l'espace.

— Non, heureusement ça va. Je ne suis pas blessé, mais laissez-moi vous dire que votre module de survie n'est pas très bien équipé. Quelques pansements, de l'eau, des rations d'urgence... Et si j'avais eu besoin d'une transfusion, de médicaments? Il n'y a que des imbéciles irresponsables dans votre entreprise ou quoi?

Samantha laissa passer une seconde, puis elle prit un ton neutre.

— Une fois secouru, monsieur, vous aurez la possibilité de déposer une plainte à notre service à la clientèle. Mais pour le moment, je suppose que vous souhaitez être sauvé le plus rapidement possible?

Le client acquiesça avec un soupir de soulagement.

— Excellent. Donc, nous avons différentes options de services : sauvetage urgent, rapide ou selon le tarif standard.

Dès qu'elle lui dévoila les montants de chaque option, elle eut droit à une bordée d'injures.

— Attention, monsieur Nazili. Contentez-vous de me donner votre choix.

Avec un grommellement, le client choisit l'option de sauvetage urgent, même si le tout allait lui coûter une fortune.

— Parfait, je lance l'appel de secours. Merci d'avoir fait appel à Survivar et bonne journée!

Samantha s'étira, bien contente de s'être débarrassée de cet impoli. Ce n'était pas elle qui décidait des tarifs, elle se contentait de les appliquer. Et puis, s'il avait les moyens de s'acheter un vaisseau pour voyager dans le cosmos ou pour y opérer un commerce, il devait être en mesure de payer leurs honoraires.

Elle tapa une lettre, puis un contrat. Alors qu'elle était en train de répondre au message d'un fournisseur, un appel retentit. Cela venait de l'équipe de secours. Le visage du commandant s'afficha à l'écran.

— Opératrice? Nous avons un petit problème avec le client. Il est à bord du vaisseau, nous l'avons récupéré sans problème, mais il n'arrête pas de dire qu'il va tous nous traîner en justice pour mauvais service et extorsion. Il dit qu'il va nous faire une telle mauvaise publicité que nous allons fermer nos portes. Que fait-on avec ça?

Samantha haussa les sourcils.

— Ça dépend. Le croyez-vous sérieux dans ses menaces?

Le commandant ricana.

— Oh, plus que sérieux! Je connais ce genre de coco, il ne va pas lâcher prise avant d'avoir obtenu gain de cause. On s'embarque dans de sérieuses emmerdes, c'est moi qui vous le dis.

Pendant qu'il parlait, Samantha feuilleta le manuel de formation de l'entreprise. Elle y trouva enfin ce qu'elle cherchait.

— Si je me fie au manuel, à l'article cent soixante-dix-huit, on indique que dans le cas où le comportement du client menacerait le bien-être de l'entreprise et de ses employés, ces derniers seraient autorisés à prendre tous les moyens nécessaires pour rectifier la situation. Je suis nouvelle ici, mais dites-moi, vous avez déjà eu des clients de ce genre?

Le commandant se gratta la tête.

— Eh bien, oui, et laissez-moi vous dire que ce n'est pas évident. Si on le fout dehors et qu'il crève, ce ne sera pas payant. D'un autre côté, une mauvaise publicité et un procès... J'aime autant vous dire que ce n'est pas une bonne idée, autant pour vous que pour nous, si on tient à garder nos emplois. Je ne vois pas ce que...

Samantha le coupa.

— La solution est donc évidente. Arrangez-vous pour qu'il ait l'air de ne pas s'être rendu au module de survie. Je vais lancer la commande de purification pour le module et demander une équipe de ménage. Ce sera comme si monsieur Nazili n'avait jamais fait appel à nos services.

Le commandant hocha la tête et mit fin à la transmission. Samantha lança les commandes pour la purification et le ménage, mit le module hors service le temps que tout soit réglé, puis elle détruisit la fiche du client dans le système. Quelques minutes plus tard, elle recevait un appel de son supérieur immédiat.

— On m'a dit que vous aviez eu un petit problème aujourd'hui, mademoiselle?

Samantha se mordit la lèvre inférieure.

— Rien qui ne soit ingérable, monsieur. M'appelez-vous pour me dire que j'ai mal agi? Dans les circonstances, j'ai appliqué ce qui me semblait le mieux pour l'entreprise...

Son patron éclata de rire.

— Oh non, n'ayez crainte! Au contraire, nous sommes très satisfaits de votre excellent service. Je vous appelais pour vous annoncer que vous venez d'obtenir une jolie augmentation. Voyez-vous, nous savons apprécier les employés dévoués. Je crois qu'une belle carrière s'annonce pour vous, mademoiselle.

Samantha le remercia et après avoir raccroché, elle prit quelques secondes pour savourer cette bonne nouvelle. Puis elle reprit son boulot.

Après tout, ces lettres et ces contrats n'allaient pas s'écrire tout seuls.

vendredi 20 mars 2026

Texte : La mémoire des anciens

 (902 mots)

Chez les anciens, on raconte que les dieux se sont parfois montrés cruels avec le peuple, qu'ils ont agi sans compassion. Aussitôt ces mots dits, on se frotte alors la tête, on tourne trois fois sur soi-même et on crache par terre, car telle est la manière de conjurer le mauvais sort causé par des paroles irrévérencieuses. Néanmoins, on juge important de transmettre certaines dures leçons aux générations qui suivent. L'une d'elles, primordiale, est qu'il ne faut pas se plaindre des bienfaits accordés par les divinités.

Parmi les jeunes, bien entendu, peu adhèrent à ces histoires issues d'un passé lointain. Que les vieux ressassent donc leurs histoires s'ils le souhaitent, on ne va pas s'empêcher de se plaindre des pluies, du vent, de la grêle. Se plaindre, après tout, est aussi un plaisir de la vie.

Pour tenter de contrer cette mauvaise tendance, les anciens racontent autour du feu que jadis, par un beau matin neigeux, on entendit soudain un hurlement. L'une d'entre eux avait découvert son bébé bleu dans son lit, de toute évidence mort durant la nuit. Pourtant ses petits doigts bougeaient, ses paupières s'entrouvraient. Dans les yeux translucides, on pouvait lire le vide, son âme n'était plus là. L'être dépourvu des couleurs de la vie s'agitait doucement, mais ne pleurait plus.

On découvrit ensuite le cadavre à demi dévoré d'un mendiant, venu mourir dans un champs. Il avait trépassé, avait encaissé quelques morsures de charognards, puis s'était remis à bouger lui aussi. Sa gorge palpitait, silencieuse.

Il y eut des cris, de la panique. Puis on se calma. Les demi-trépassés furent mis dans un abri à part, on s'assura de les protéger des éléments, et on attendit.

On se posa des questions, il y eut diverses théories. La colère des dieux revenait sans cesse, car de toute évidence, seul un courroux divin pouvait expliquer un tel malheur.

La misère s'abattit sur le village. Ça et là, des gens tombaient, c'était bien normal en cette saison de froidure. Toutefois, on ne pouvait plus enterrer les morts, puisqu'ils bougeaient encore. Pris d'une frayeur subite, on déterra ceux qui avait connu un décès récent, et l'horreur fut à son comble. Ceux-là aussi ne mouraient pas vraiment. Leurs bouches s'ouvraient dans des gémissements muets. Leurs jambes avaient des spasmes, leurs doigts se pliaient et se dépliaient.

Parmi ces pauvres ères, on reconnaissait ici et là un père, une mère, un frère. Les voir ainsi ravivait les peines de chacun, et l'on se demandait qui serait le prochain.

Des promesses fusèrent, on se jura de prendre soin du corps de son voisin si jamais il venait à trépasser. L'abri ne suffit bientôt plus, et l'on utilisa une maison vide pour entasser les non-morts. Ils ne pourrissaient pas, ce qui facilitait l'entreposage et les visites. Et l'on comprenait ce besoin de revoir les siens. Une mère ne pouvait laisser son enfant seul dans la noirceur, un fils se devait de rendre hommage à ses parents.

Quand le printemps arriva, ceux qui avaient survécu s'étaient résignés à cette nouvelle vie. On bâtit un abri plus grand, avec des lits en rangée pour mieux installer ceux dont la vie avait été mise en suspens. Certains conservaient encore l'espoir de les voir guérir et se relever, comme si tout cela n'avait été qu'une longue maladie dont on verrait bientôt la fin. Les plus lucides comprenaient qu'il n'en serait rien, et que l'on devrait se résigner à entasser les non-morts encore et encore.

Il y eut ensuite un vent de ferveur qui souffla sur le village. On se mit à invoquer les dieux, en les suppliant de mettre fin à ce supplice. On déposa des offrandes sur les autels, on fit des jeûnes rituels.

Enfin, les anciens de l'époque se regroupèrent et ils eurent une illumination : il ne fallait pas demander, mais plutôt s'excuser d'un tort passé. N'avait-on pas pris l'habitude ces derniers temps au village, de se plaindre de tout et de rien? Pourtant, c'était là une bien mauvaise tendance, qui pouvait offenser les dieux.

On haussa les épaules en réponse, mais à cette étape, on n'avait plus rien à perdre.

Durant des jours, on psalmodia des actes de contrition destinés à apaiser le courroux des dieux. Celui de la Mort, en particulier, avait dû être offensé par les pleurs et l'incompréhension des endeuillés. Avait-il décidé, ce fameux matin neigeux, d'arrêter de recueillir la dernière étincelle des trépassés, afin de leur donner à tous une leçon?

On redoubla d'efforts et bientôt, le miracle se produisit : le bébé tout bleu cessa de bouger, le mendiant se tut. Peu à peu, tous ceux qui étaient morts le devinrent pour de bon, et l'on se réjouit en cœur de cette réussite.

À partir de ce jour, chacun ancra dans sa mémoire un précepte qui devrait être transmis aux prochaines générations : jamais, au grand jamais, il ne faudrait se plaindre des bienfaits accordés par les dieux. Même si l'on ne comprenait pas toujours à quel point la grêle, le gel et la mort étaient utiles, on devrait les louanger. Et durant les funérailles, dorénavant, on devrait fêter et se réjouir. Quiconque serait surpris à se plaindre serait ramené à l'ordre.

Malheureusement, les jeunes écoutent trop souvent d'une oreille et ils dénigrent les leçons du passé. Peut-être que bientôt, on verra revenir les jours des non-morts. Et à ce moment-là, on comprendra enfin l'importance de respecter la mémoire des anciens.