- J'ai embarqué dans cette aventure à la fin juin 2025 (j'ai d'ailleurs publié quelques billets de blogue à ce sujet au cours des derniers mois).
- J'ai vu la plateforme (Mighty) naître et grandir, nourrie par toute l'énergie, la passion et le temps que Carl lui consacre. Des abonnés s'ajoutent progressivement, ce qui nous fait une belle brochette d'auteurs (de tous niveaux) avec qui échanger.
- Chaque semaine depuis juin 2025, j'ai assisté à des cours portant sur différents aspects de l'écriture (en direct ou en rediffusion). Ça a nourri mon cerveau d'auteure et j'ai senti, peu à peu, que des morceaux de puzzle se mettaient en place. Je comprends mieux à quel point on peut s'investir dans un projet d'écriture, tout ce qu'on peut développer pour mieux cerner nos personnages, nos thèmes, nos trames narratives, etc., et à quel point ça va permettre à notre histoire de gagner en richesse et en profondeur.
- Je me suis servi de tout ce que j'apprenais, au fur et à mesure, pour bâtir le squelette d'un roman. J'ai écrit le premier jet de ce roman. Et bon, j'ai écrit d'autres choses par la suite, mais parlons juste de ce roman-là, vu que c'est celui dont il a été question dans mon coaching! Ce roman, c'était mon projet "test" en lien avec ma formation. J'y ai donc intégré toutes sortes de notions acquises durant les cours.
- En mars 2026, Carl a débuté un programme de 15 semaines, intitulé la "Formation en écriture de fiction". Comme je suis une abonnée du plan complet, j'ai aussi droit à ce programme, ce qui me donne accès à des cours, des coachings en groupe et 3 coachings privés d'une heure chacun.
- On travaille aussi sur une nouvelle pendant le programme. Laissez-moi vous dire que je n'ai jamais, JAMAIS autant réfléchi et développé un concept avant d'écrire un premier jet! Cette nouvelle-là, c'est mon projet "test" pour le programme. Je la développe au fur et à mesure, en suivant une à une les étapes du programme.
Isabelle Lauzon auteure et artiste visuelle
Auteure depuis 2006 et artiste visuelle depuis 2022, je vous partage mon vécu et mes découvertes. Bienveillance et politesse sont de mise dans cet espace dédié aux passions artistiques, avec une touche de développement personnel. Bienvenue chez moi!
samedi 4 avril 2026
Bilan après 9 mois de Tout le monde peut écrire
vendredi 3 avril 2026
Texte : Sans espoir
(566 mots)
Note :
Ce texte a été écrit à partir d'une contrainte. Il fallait le terminer avec les mots suivants : "le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage". J'avoue que ce n'était pas évident!
***
Salom erre sans répit dans la ville déserte. Ses pieds trainent sur les trottoirs usés par des passants oubliés. Cette marche harassante, ultime rempart contre l'aliénation, ne le mène nulle part; il n'avance plus par espoir, mais par résignation.
Il cueille quelques perles de rosée au bas d'une gouttière, souvenir d'une civilisation qui cultivait les monuments comme on fleurit les jardins. De rares brins d'herbe, saupoudrés de la poussière des sols dévastés, survivent aux rafales des vents du sud.
Dans les rues dévastées, seuls quelques détritus simulent un semblant de vie. Les constructions tombent en décrépitude; les architectes ont succombé, les ouvriers aussi. Lentement, le souffle de Dieu, s'Il existe, ravage le bois et le mortier, comme l'eau ronge le calcaire.
Si Salom pouvait encore rêver, ses songes réclameraient le repos éternel. Il a vu le début de l'homme, ses civilisations, sa déchéance. L'œil trop souvent blasé, il a dénigré leurs actions, les jugeant futiles et vaines; des moucherons éphémères aux ambitions démesurées.
Le soleil ne reparaîtra peut-être plus. Du moins, pas avant que les nuages de cendre ne se soient dissipés. Le ciel souffre mille morts, se flagellant lui-même au rythme des tambours et des éclats de fureur qui transpercent sa peau. La noirceur a envahi son âme jadis d'un bleu pur, sa sérénité souillée par une rancœur qui refuse de s'apaiser.
Les pas de Salom ne faiblissent jamais, ne s'épuisent pas davantage. Il peine sans relâche dans les rues de cette ville qui a jadis vu naître tant de beautés; les anges peints aux plafonds des cathédrales, les pierres sculptées par des mains pieuses. Ces trésors se sont évaporés, dévorés par ce Mal qui s'immisce partout, des plus hautes tours aux pires bas-fonds, pour en extraire l'essence, le souvenir de ce qui fut jadis la vie.
Le poids des fautes de Salom lui écrase les épaules. Si la faculté de revenir en arrière lui était donnée, non, cédée contre un sacrifice, si grand soit-il, il changerait son parcours, il réparerait ses erreurs.
Tant de pauvres hères ont subi les conséquences de sa faute. Il ne reste que ce ciel torturé, qui s'automutile au gré des saisons. Ce ciel qui garde pour lui ses larmes, sourd aux plaintes des rivières asséchées.
Toutes ces vitrines, détruites par l'ultime assaut du Mal, cet assaut même qui a vu périr les derniers survivants. Aucun miroir, aucune paroi de verre n'y a survécu. Il s'agit là du seul avantage des nouvelles conditions d'existence de Salom. Durant tous ces siècles, il n'a bravé l'interdit qu'une seule fois, une fois de trop et depuis, le monde entier paie son sacrilège.
Il marche et marche encore, espérant en son for intérieur que sa souffrance permettra le retour des jours meilleurs. Escorté par ses regrets, il emploie tous ses efforts à oublier ce qu'il a vu. Plus jamais il ne péchera; il l'a promis.
Si seulement il pouvait réduire au silence cette voix insidieuse qui murmure à son oreille; et si tout ceci n'était qu'un interminable cauchemar? Lorsqu'il s'éveillera, il se souviendra peut-être de tout. De son sourire, de ses lèvres, de ses iris couleur miel... Non!
Une lueur transperce la nuit éternelle, porteuse d'un espoir fragile. Les yeux de Salom s'écarquillent, incrédules, devant ce miracle qu'il n'attendait plus : le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.
vendredi 27 mars 2026
Texte : Le module de survie
(1705 mots)
Samantha déposa son café et s'installa derrière son clavier. Elle ouvrit son ordinateur, consulta ses messages, puis enfin remarqua une lumière orange qui clignotait sur le boîtier à sa droite. En fronçant les sourcils, elle brancha son casque sur le boîtier et lança à tout hasard :
— Bienvenue chez Survivar, opératrice cent vingt-deux, puis-je vous être utile?
Il y eut quelques crachotements dans les écouteurs. Peut-être ne s'agissait-il que d'une fausse alerte après tout, mais soudain une voix courroucée s'éleva :
— Ah mais enfin, il était temps! Ça fait plus de huit heures que j'essaie de vous joindre!
Bouche bée, Samantha observa le boîtier. L'équipe de nuit n'avait pas dû prendre connaissance de cet appel, mais bon, ce n'était pas si long non plus. Ce client s'annonçait difficile, mais elle en avait vu d'autres dans son ancien emploi. Elle s'efforça d'adopter une voix professionnelle.
— Nous sommes désolés pour cette attente bien involontaire de notre part. En quoi puis-je vous aider aujourd'hui?
Le client lui répond avec un soupir exaspéré.
— Je me suis pour ainsi dire écrasé avec mon vaisseau, j'en ai réchappé de justesse. J'étais tout près de l'un de vos modules de survie, j'ai réussi à m'y rendre et voilà, je fais quoi maintenant?
Samantha se redressa sur sa chaise. C'était son premier sauvetage du genre. Voilà, ça y était, elle allait pouvoir faire honneur à sa formation. Elle tapota le clavier et créa une nouvelle fiche dans le système.
— Pour commencer, j'aurais besoin de votre nom complet ainsi que du numéro de votre carte pour le paiement. Nous pourrons ensuite voir les coûts de nos honoraires.
Un long silence lui répondit. Puis une voix stupéfaite s'éleva :
— Quoi, vous ne m'envoyez pas des secours, vous ne voulez pas connaître mon état de santé?
Ces questions rappelèrent à Samantha ce que le responsable de la formation leur avait enseigné. En toutes circonstances, il valait mieux ne pas démontrer trop d'empathie, sinon le client risquait de s'en servir par la suite. Une attitude posée, des procédures administratives bien menées, tels étaient les gages de succès préconisés par l'entreprise.
— Chaque chose en son temps, monsieur. Nous devons d'abord compléter le formulaire d'inscription.
Après un moment d'hésitation, le client accepta enfin de lui donner les renseignements demandés. Samantha poursuivit avec des questions sur ses coordonnées, puis elle demanda qui était son employeur.
— Comment ça, mon employeur? Quel est le rapport avec ma situation?
En s'assurant de garder un ton professionnel, Samantha précisa :
— C'est pour la demande de crédit. Nous avons besoin de certaines informations de base pour nous assurer que vous serez bien en mesure de payer nos honoraires.
Au son qui s'éleva dans les écouteurs, Samantha imagina le client en train de s'étouffer. Dès qu'il commença à l'engueuler, elle le mit en attente et retira son casque. Il allait se calmer, c'était inévitable. Du moins, s'il voulait avoir des chances de survivre.
Elle se leva, alla faire ses besoins, se resservit une autre tasse de café. Il y avait bien quinze minutes que le client patientait. Elle remit son casque et réactiva la ligne.
— Désolée, monsieur Nazili, nous n'acceptons pas la violence verbale.
— Espèce de sale petite...
Elle le remit en attente et alla consulter ses nouveaux messages. Ses activités pour Survivar ne représentaient qu'une infime fraction de ses fonctions. En réalité, elle travaillait pour trois entreprises appartenant au même propriétaire, et elle aurait quelques lettres et contrats à rédiger durant la journée. Devant les tâches qui s'accumulaient, elle se dit qu'il valait mieux expédier le client au plus vite. Elle reprit la ligne.
— Maintenant, ceci est mon dernier avertissement, monsieur Nazili. Soit vous vous montrez poli, soit je raccroche pour de bon.
Une respiration excédée lui répondit, mais le client se calma.
— D'accord, et maintenant que fait-on? Je vous donne mes renseignements pour valider mon crédit, et ensuite?
— Ensuite, nous regarderons ensemble les services que vous souhaitez obtenir.
Ils firent ensemble le tour des questions et réponses, Samantha valida le crédit, puis elle attaqua avec ce qui était, semble-t-il, la partie la plus ardue du processus, soit celle des frais qui seraient facturés au client. On l'avait avertie que cette étape risquait d'être plus difficile.
— Donc, nous disons un séjour dans notre module de survie qualité standard. Plus un appel d'urgence à passer, à moins que vous ne l'ayez déjà fait?
Samantha connaissait déjà la réponse, il était impossible de transmettre quelque communication que ce soit dans un rayon de dix kilomètres du module, ses employeurs y avaient veillé. Il fallait tout de même s'assurer que les clients bénéficieraient de leur hospitalité un certain temps, sinon ce n'était pas intéressant pour la facturation. Comme elle s'y attendait, le client répondit par la négative et d'un ton rageur.
— Non, pas moyen d'envoyer quoi que ce soit, rien ne fonctionne ici. Vous bloquez les ondes, c'est ça? Pour qu'on soit obligés de passer par vous et qu'on paie un maximum?
Samantha esquissa un sourire devant sa clairvoyance, mais elle s'assura que le tout ne paraisse pas dans sa voix.
— Allons, monsieur Nazili, vous exagérez. Aucune entreprise digne de ce nom ne ferait une telle chose, il en va de la survie des gens quand même. Donc, nous ajoutons l'appel d'urgence que nous allons bientôt passer. Maintenant, aurez-vous besoin de soins médicaux, une fois l'équipe rendue sur place?
Elle imagina le client qui secouait la tête d'un air découragé. Par chance, ses employeurs n'avaient pas jugé pertinent d'inclure une option de caméra pour ce genre d'échange. C'était beaucoup plus facile ainsi, cela restreignait les possibilités de compassion et d'empathie. Le client restait un client, on voulait obtenir son paiement, et son éventuel sauvetage donnerait une bonne publicité à Survivar pour les futurs naufragés de l'espace.
— Non, heureusement ça va. Je ne suis pas blessé, mais laissez-moi vous dire que votre module de survie n'est pas très bien équipé. Quelques pansements, de l'eau, des rations d'urgence... Et si j'avais eu besoin d'une transfusion, de médicaments? Il n'y a que des imbéciles irresponsables dans votre entreprise ou quoi?
Samantha laissa passer une seconde, puis elle prit un ton neutre.
— Une fois secouru, monsieur, vous aurez la possibilité de déposer une plainte à notre service à la clientèle. Mais pour le moment, je suppose que vous souhaitez être sauvé le plus rapidement possible?
Le client acquiesça avec un soupir de soulagement.
— Excellent. Donc, nous avons différentes options de services : sauvetage urgent, rapide ou selon le tarif standard.
Dès qu'elle lui dévoila les montants de chaque option, elle eut droit à une bordée d'injures.
— Attention, monsieur Nazili. Contentez-vous de me donner votre choix.
Avec un grommellement, le client choisit l'option de sauvetage urgent, même si le tout allait lui coûter une fortune.
— Parfait, je lance l'appel de secours. Merci d'avoir fait appel à Survivar et bonne journée!
Samantha s'étira, bien contente de s'être débarrassée de cet impoli. Ce n'était pas elle qui décidait des tarifs, elle se contentait de les appliquer. Et puis, s'il avait les moyens de s'acheter un vaisseau pour voyager dans le cosmos ou pour y opérer un commerce, il devait être en mesure de payer leurs honoraires.
Elle tapa une lettre, puis un contrat. Alors qu'elle était en train de répondre au message d'un fournisseur, un appel retentit. Cela venait de l'équipe de secours. Le visage du commandant s'afficha à l'écran.
— Opératrice? Nous avons un petit problème avec le client. Il est à bord du vaisseau, nous l'avons récupéré sans problème, mais il n'arrête pas de dire qu'il va tous nous traîner en justice pour mauvais service et extorsion. Il dit qu'il va nous faire une telle mauvaise publicité que nous allons fermer nos portes. Que fait-on avec ça?
Samantha haussa les sourcils.
— Ça dépend. Le croyez-vous sérieux dans ses menaces?
Le commandant ricana.
— Oh, plus que sérieux! Je connais ce genre de coco, il ne va pas lâcher prise avant d'avoir obtenu gain de cause. On s'embarque dans de sérieuses emmerdes, c'est moi qui vous le dis.
Pendant qu'il parlait, Samantha feuilleta le manuel de formation de l'entreprise. Elle y trouva enfin ce qu'elle cherchait.
— Si je me fie au manuel, à l'article cent soixante-dix-huit, on indique que dans le cas où le comportement du client menacerait le bien-être de l'entreprise et de ses employés, ces derniers seraient autorisés à prendre tous les moyens nécessaires pour rectifier la situation. Je suis nouvelle ici, mais dites-moi, vous avez déjà eu des clients de ce genre?
Le commandant se gratta la tête.
— Eh bien, oui, et laissez-moi vous dire que ce n'est pas évident. Si on le fout dehors et qu'il crève, ce ne sera pas payant. D'un autre côté, une mauvaise publicité et un procès... J'aime autant vous dire que ce n'est pas une bonne idée, autant pour vous que pour nous, si on tient à garder nos emplois. Je ne vois pas ce que...
Samantha le coupa.
— La solution est donc évidente. Arrangez-vous pour qu'il ait l'air de ne pas s'être rendu au module de survie. Je vais lancer la commande de purification pour le module et demander une équipe de ménage. Ce sera comme si monsieur Nazili n'avait jamais fait appel à nos services.
Le commandant hocha la tête et mit fin à la transmission. Samantha lança les commandes pour la purification et le ménage, mit le module hors service le temps que tout soit réglé, puis elle détruisit la fiche du client dans le système. Quelques minutes plus tard, elle recevait un appel de son supérieur immédiat.
— On m'a dit que vous aviez eu un petit problème aujourd'hui, mademoiselle?
Samantha se mordit la lèvre inférieure.
— Rien qui ne soit ingérable, monsieur. M'appelez-vous pour me dire que j'ai mal agi? Dans les circonstances, j'ai appliqué ce qui me semblait le mieux pour l'entreprise...
Son patron éclata de rire.
— Oh non, n'ayez crainte! Au contraire, nous sommes très satisfaits de votre excellent service. Je vous appelais pour vous annoncer que vous venez d'obtenir une jolie augmentation. Voyez-vous, nous savons apprécier les employés dévoués. Je crois qu'une belle carrière s'annonce pour vous, mademoiselle.
Samantha le remercia et après avoir raccroché, elle prit quelques secondes pour savourer cette bonne nouvelle. Puis elle reprit son boulot.
Après tout, ces lettres et ces contrats n'allaient pas s'écrire tout seuls.
vendredi 20 mars 2026
Texte : La mémoire des anciens
(902 mots)
Chez les anciens, on raconte que les dieux se sont parfois montrés cruels avec le peuple, qu'ils ont agi sans compassion. Aussitôt ces mots dits, on se frotte alors la tête, on tourne trois fois sur soi-même et on crache par terre, car telle est la manière de conjurer le mauvais sort causé par des paroles irrévérencieuses. Néanmoins, on juge important de transmettre certaines dures leçons aux générations qui suivent. L'une d'elles, primordiale, est qu'il ne faut pas se plaindre des bienfaits accordés par les divinités.
Parmi les jeunes, bien entendu, peu adhèrent à ces histoires issues d'un passé lointain. Que les vieux ressassent donc leurs histoires s'ils le souhaitent, on ne va pas s'empêcher de se plaindre des pluies, du vent, de la grêle. Se plaindre, après tout, est aussi un plaisir de la vie.
Pour tenter de contrer cette mauvaise tendance, les anciens racontent autour du feu que jadis, par un beau matin neigeux, on entendit soudain un hurlement. L'une d'entre eux avait découvert son bébé bleu dans son lit, de toute évidence mort durant la nuit. Pourtant ses petits doigts bougeaient, ses paupières s'entrouvraient. Dans les yeux translucides, on pouvait lire le vide, son âme n'était plus là. L'être dépourvu des couleurs de la vie s'agitait doucement, mais ne pleurait plus.
On découvrit ensuite le cadavre à demi dévoré d'un mendiant, venu mourir dans un champs. Il avait trépassé, avait encaissé quelques morsures de charognards, puis s'était remis à bouger lui aussi. Sa gorge palpitait, silencieuse.
Il y eut des cris, de la panique. Puis on se calma. Les demi-trépassés furent mis dans un abri à part, on s'assura de les protéger des éléments, et on attendit.
On se posa des questions, il y eut diverses théories. La colère des dieux revenait sans cesse, car de toute évidence, seul un courroux divin pouvait expliquer un tel malheur.
La misère s'abattit sur le village. Ça et là, des gens tombaient, c'était bien normal en cette saison de froidure. Toutefois, on ne pouvait plus enterrer les morts, puisqu'ils bougeaient encore. Pris d'une frayeur subite, on déterra ceux qui avait connu un décès récent, et l'horreur fut à son comble. Ceux-là aussi ne mouraient pas vraiment. Leurs bouches s'ouvraient dans des gémissements muets. Leurs jambes avaient des spasmes, leurs doigts se pliaient et se dépliaient.
Parmi ces pauvres ères, on reconnaissait ici et là un père, une mère, un frère. Les voir ainsi ravivait les peines de chacun, et l'on se demandait qui serait le prochain.
Des promesses fusèrent, on se jura de prendre soin du corps de son voisin si jamais il venait à trépasser. L'abri ne suffit bientôt plus, et l'on utilisa une maison vide pour entasser les non-morts. Ils ne pourrissaient pas, ce qui facilitait l'entreposage et les visites. Et l'on comprenait ce besoin de revoir les siens. Une mère ne pouvait laisser son enfant seul dans la noirceur, un fils se devait de rendre hommage à ses parents.
Quand le printemps arriva, ceux qui avaient survécu s'étaient résignés à cette nouvelle vie. On bâtit un abri plus grand, avec des lits en rangée pour mieux installer ceux dont la vie avait été mise en suspens. Certains conservaient encore l'espoir de les voir guérir et se relever, comme si tout cela n'avait été qu'une longue maladie dont on verrait bientôt la fin. Les plus lucides comprenaient qu'il n'en serait rien, et que l'on devrait se résigner à entasser les non-morts encore et encore.
Il y eut ensuite un vent de ferveur qui souffla sur le village. On se mit à invoquer les dieux, en les suppliant de mettre fin à ce supplice. On déposa des offrandes sur les autels, on fit des jeûnes rituels.
Enfin, les anciens de l'époque se regroupèrent et ils eurent une illumination : il ne fallait pas demander, mais plutôt s'excuser d'un tort passé. N'avait-on pas pris l'habitude ces derniers temps au village, de se plaindre de tout et de rien? Pourtant, c'était là une bien mauvaise tendance, qui pouvait offenser les dieux.
On haussa les épaules en réponse, mais à cette étape, on n'avait plus rien à perdre.
Durant des jours, on psalmodia des actes de contrition destinés à apaiser le courroux des dieux. Celui de la Mort, en particulier, avait dû être offensé par les pleurs et l'incompréhension des endeuillés. Avait-il décidé, ce fameux matin neigeux, d'arrêter de recueillir la dernière étincelle des trépassés, afin de leur donner à tous une leçon?
On redoubla d'efforts et bientôt, le miracle se produisit : le bébé tout bleu cessa de bouger, le mendiant se tut. Peu à peu, tous ceux qui étaient morts le devinrent pour de bon, et l'on se réjouit en cœur de cette réussite.
À partir de ce jour, chacun ancra dans sa mémoire un précepte qui devrait être transmis aux prochaines générations : jamais, au grand jamais, il ne faudrait se plaindre des bienfaits accordés par les dieux. Même si l'on ne comprenait pas toujours à quel point la grêle, le gel et la mort étaient utiles, on devrait les louanger. Et durant les funérailles, dorénavant, on devrait fêter et se réjouir. Quiconque serait surpris à se plaindre serait ramené à l'ordre.
Malheureusement, les jeunes écoutent trop souvent d'une oreille et ils dénigrent les leçons du passé. Peut-être que bientôt, on verra revenir les jours des non-morts. Et à ce moment-là, on comprendra enfin l'importance de respecter la mémoire des anciens.
vendredi 13 mars 2026
Texte : La mort du dieu placide
(1242 mots)
Guiléo n'avait jusqu'ici éprouvé aucune crainte par rapport à leur vieux dieu. Celui-ci se contentait bien souvent de demeurer assis sur son rocher favori, à l'orée de la forêt, d'où il observait le village avec nonchalance. Ou bien, il dormait.
Oh, ses parents lui avaient bien raconté quelques histoires à propos de dieux anciens, encore plus grands et à l'apparence exotique, qui se seraient montrés cruels et exigeants. Mais il s'agissait de récits fantasques, mettant en vedette des dieux-tigres ou des dieux-hyènes, destinés à effrayer les enfants qui n'obéissaient pas aux règles.
Leur dieu à eux avait toujours été ainsi : géant, placide et peu impliqué dans le quotidien de sa population. Parfois, du haut de son rocher, il écoutait les suppliques du peuple et finissait par leur donner de la pluie. Ou alors, c'était juste une coïncidence.
C'était bien, leur vie était paisible. Malheureusement, ça n'allait pas durer.
Par un beau matin d'été, un marchand se présenta. Encore jeune, le dos droit et le pas allègre, ce que lui envia Guiléo, qui peinait avec ses articulations. Ils firent connaissance, discutèrent un peu, négocièrent sans réelle conviction le prix d'un boisseau de farine. Il faisait bien trop chaud pour les affaires, aussi ils s'installèrent à l'ombre pour trouver un peu de fraîcheur. Et déguster un peu d'hydromel, comme de raison.
— Votre dieu, là, dit le marchand (qui s'appelait Dinéal), ça fait longtemps qu'il est aussi tranquille?
Guiléo fronça les sourcils.
— Bah, depuis toujours, je crois? Mon grand-père racontait que de son temps, notre bonhomme était plus actif. Il parait qu'il arrivait à déplacer des montagnes! Mais je n'ai jamais rien vu de tel.
Dinéal se gratta la tête d'un air embêté.
— Vous feriez mieux d'en profiter, alors. Ou de prendre le large. Car croyez-moi, il n'en a plus pour longtemps. Et vous regretterez très bientôt l'époque d'avant, où vous pouviez agir à votre manière.
Le marchand termina son verre et se leva.
— Bon, merci pour la causette, je vais reprendre la route.
— Quoi, déjà? Mais vous venez d'arriver!
Guiléo aimait bien cet homme, il le changeait de son ordinaire. Mais il n'y eut pas moyen de convaincre Dinéal de rester, même en lui offrant le gîte et le couvert.
— Désolé, mais je ne veux pas être là au moment du changement de garde. Et si vous suivez mon conseil, vous vous arrangerez pour être loin d'ici vous aussi. Partez, vous vous en porterez mieux!
Après son départ, Guiléo fit quelques recherches dans des archives poussiéreuses (une démarche fastidieuse qu'il abandonna bien vite), interrogea quelques familles (chacune ayant ses légendes à propos des anciens dieux, les histoires n'étaient pas très fiables), et il en vint à la conclusion que le marchand n'était qu'un idiot ou un alarmiste. Dans tous les cas, il n'allait pas continuer de s'inquiéter pour si peu.
Les jours passèrent, aussi tranquilles que d'habitude. Il n'y avait pas eu de pluie depuis un bout de temps, aussi les fermiers offrirent-ils des offrandes et des prières, comme cela se faisait dans ces cas-là. Évidemment, ça n'intéressa pas le géant, qui se contenta de rester sur son rocher. Parfois, il ronflait doucement, mais ce n'était pas grave, les gens étaient habitués. Oh, certains pestaient bien un peu; on chuchotait contre l'incompétence de ce dieu qui n'agissait pas et qui dérangeait le sommeil des enfants, mais c'était juste du défoulement. Il n'y avait pas de mal.
Sauf que quelqu'un, quelque part, dut les entendre.
Ce jour-là, Guiléo était assis sous un arbre, à moitié endormi. Comme c'était son tour de garde, de temps à autre, il ouvrait les yeux pour observer le géant, mais c'était une tâche inutile. Rien ne changeait jamais, et puis c'était surtout pour respecter une antique tradition, dont plus personne ne connaissait les origines. Surveiller le dieu parce que c'était ce que tout le monde avait toujours fait, Guiléo trouvait cela stupide. Mais bon, chaque adulte devait s'y coller, alors il ne rouspétait pas trop. C'était une tâche facile, au fond.
Le géant était là, bien tranquille sur son rocher. Guiléo ferma les yeux, les rouvrit à demi.
Soudain, une masse sombre apparut. Guiléo sursauta, tout à fait réveillé. Un instant, il n'y avait rien, et cet étranger était arrivé, comme s'il s'était matérialisé d'un seul coup! Une femme cria, un enfant se mit à pleurer. Guiléo se leva avec prudence et marcha vers la gauche, pour mieux voir ce qui se passait.
Il s'agissait d'une créature étrange, munie d'un torse, de bras et de jambes d'homme, mais avec la tête d'une bête cornue et des sabots aux quatre extrémités. Une sorte de dieu-taureau? Ébahi, Guiléo se dit que les histoires de son enfance n'étaient peut-être pas si extravagantes. Il frissonna, les paroles du marchand Dinéal lui revenant en mémoire. Finalement, il aurait peut-être dû l'écouter, et quitter le village au plus vite. Mais ça avait semblé si étrange comme recommandation, sur le coup...
Le dieu-taureau se pencha, semblant prêt à foncer sur le vieux géant, qui se contenta d'écarter les bras d'un air soumis. Quoi, il n'invitait pas l'autre à l'encorner tout de même?
Guliéo était terrifié. Et il n'était pas le seul, s'il se fiait aux chuchotements inquiets qui fusaient autour de lui.
Le taureau fonça dans le ventre du géant, qui poussa un hurlement déchirant. Puis son corps disparut dans un éclat de lumière. Pauvre vieux dieu, il n'avait pas mérité un tel sort!
Hébété, Guiléo observa celui qui semblait s'être autoproclamé comme leur nouveau dieu, et qui s'assoyait sur le rocher préféré du géant. Comment ce parvenu osait-il prendre la place de leur ancien gardien, sans même leur demander leur avis?
Mais bon, peut-être que ça allait bien se passer, et qu'ils auraient enfin de la pluie lorsqu'ils en demanderaient? Ce n'était pas très charitable comme réflexion, mais il fallait dire que l'ancien dieu avait longtemps bâclé le travail.
D'un air méprisant, le seigneur taureau passa le village en revue. On aurait dit qu'il jugeait ses ouailles, qu'il prenait la mesure de leurs fautes. Guiléo se raidit quand le regard rougeoyant passa sur lui.
Enfin, le dieu cessa son manège. Il leva la main et bougea les doigts. Aussitôt, un homme s'écroula. Des murmures affolés s'élevèrent : il était mort! Puis une femme tomba, le visage crispé pour l'éternité.
Paniqué, Guiléo tenta de réfléchir. Le premier homme était reconnu pour se montrer dur avec son épouse, qui cachait ses ecchymoses sous des voiles colorés. Quant à la femme, c'était l'une des prostituées du village. Les anciennes règles se mirent à flotter dans son esprit. Ta femme, tu aimeras. Tes charmes, tu ne vendras pas.
Qu'y avait-il d'autre? Les anciens, tu respecteras. Ton logis, tu nettoieras. La première fleur du printemps, tu louangeras. Et tout un lot d'inepties, tellement que plus grand monde n'en tenait compte au quotidien. Sauf que le nouveau dieu semblait déterminé à punir les fautifs. Avait-il transgressé certaines règles lui aussi? Allait-il mourir?
Cependant, tout se calma. Le dieu-taureau ne fit pas de nouvelles victimes, du moins pas ce jour-là. Il se contenta de les juger de son regard enflammé, puis il s'installa plus confortablement sur son rocher.
À partir de ce moment, Guiléo s'acquitta mieux de sa tâche lorsqu'il devait surveiller le dieu. Comme les autres, il comprenait à présent le but de cette démarche.
L'important n'était pas tant d'observer les agissements de leur gardien.
En réalité, il fallait surtout s'assurer qu'il ne regarde pas du mauvais côté, au mauvais moment.
vendredi 6 mars 2026
Texte : La lumière de Viza
(1580 mots)
La noirceur s'étend sur le monde. Bientôt, la lune sera de plus en plus mince, son croissant luminescent s'éteindra, et les clans auront à nouveau besoin des Sentinelles pour éclairer les ténèbres.
Solia observe son groupe avec fierté. Vingt-six soldats bien entraînés, qui obéiront à ses ordres. Elle a travaillé dur pour en arriver là. Demain, ils procureront clarté et apaisement aux villages voisins, et tous se souviendront alors de l'importance d'avoir les Sentinelles à leurs côtés. On leur amènera des offrandes, on les couvrira de louanges. Comme cela arrivait du temps de Miltar, leur ancien chef. Il est temps qu'un digne successeur prenne sa place.
Solia a tellement faim. Elle a donné ses dernières parts à ses cinq enfants, ils en ont besoin pour grandir. Ce ne sera bientôt plus un problème. Ils auront droit à des mets délicats et pourront manger sans se priver.
— Maman, maman!
Solia sourit en voyant Viza courir dans sa direction, ses minuscules cornes luisant sur son front. La plus jeune de ses rejetons, sa seule fille. Ce ne sera jamais une Sentinelle à part entière, elle est trop fragile, mais on lui trouvera une autre vocation. Elle est si mignonne.
— Maman est occupée, ma chérie.
— Mais c'est important!
De toute manière, l'entrainement est terminé. Solia congédie le groupe avec les recommandations d'usage : ils doivent se reposer et ménager leurs forces afin de pouvoir briller demain.
Ô nuit, elle a pensé à tout, n'est-ce pas? C'est la première fois qu'elle agit comme chef, il est normal d'avoir quelques craintes, mais ce n'est pas le moment de les laisser l'envahir. Plus tard, elle tremblera. Et ils pleureront ensemble ceux qui seront tombés dans le combat contre les ténèbres.
Elle s'approche de Viza et lui donne de rapides baisers dans le cou, ce qui la fait rire.
— Qu'y a-t-il de si urgent? Maman travaille. Demain sera une grande nuit, tu sais.
Redevenant sérieuse, sa fille appuie son front contre les cornes de sa mère et pousse un soupir.
— J'ai trouvé la solution, maman. Plus personne n'aura besoin de mourir. Je sais comment créer la lumière sans que les nôtres aient à souffrir.
Solia frissonne. Encore cette idée fixe, cet orgueil démesuré face à l'impossible souhait de supplanter ce que des siècles d'évolution ont pu offrir comme bienfaits à leur peuple.
Viza ne comprend pas la situation. Leur caste a toujours accepté ces sacrifices, ils sont nécessaires et servent à assurer aux Sentinelles une place dans le monde. Produire de la lumière dans les périodes sombres, c'est là leur rôle, leur moyen de continuer d'être protégés. Sans cela, les autres les auraient exterminés depuis longtemps.
— Suffit, Viza. Je t'ai déjà dit d'arrêter avec ces sottises. En plus, c'est très mal de mentir.
— Je ne mens pas, et je vais te le prouver!
Quelle enfant entêtée! Solia se lance à sa poursuite, le cœur battant dans sa poitrine. S'il fallait que sa fille ait raison, ce serait la fin. Mais c'est impossible, bien sûr.
Viza s'arrête dans une clairière, où sont disposées quelques roches en cercle, avec un tas d'herbes séchées au milieu. Avec un air de défi, elle piétine un tas de pierres plates, en s'arrangeant pour qu'elles se frappent les unes contre les autres. Il en jaillit de minuscules étincelles, pas bien dangereuses, et qui n'éclaireraient jamais assez pour chasser la noirceur. Solia se sent soulagée. Comme elle l'espérait, la petite s'est trop vantée.
Tout à coup, l'herbe sèche se met à flamboyer et à crépiter. La lumière, timide au début, s'étend dans le cercle. Victorieuse, Viza ajoute des brindilles, puis des branches. La lumière grossit.
Solia recule d'un pas, effarée. Ce n'est pas vrai, c'est impossible ! Elle secoue la tête pour tenter de reprendre ses esprits. Si les autres l'apprennent, leur caste sera en danger. Ça n'aurait jamais dû arriver. Elle inspire un bon coup, puis s'approche de sa fille, s'efforçant de sourire.
— C'est formidable, ma chérie! Dis-moi, tu n'as montré ta surprise à personne, n'est-ce pas? Je suis la seule à l'avoir vue?
Les yeux brillants de fierté, Viza hoche la tête.
— Bravo. Viens ici, je suis vraiment contente de toi.
Viza se précipite et presse son front contre ses cornes. Solia profite un moment de cette caresse. Elle a porté cette belle enfant dans son ventre. Son bébé, son unique fille après quatre garçons. Et sa favorite parmi sa progéniture, elle peut bien se l'avouer à présent.
Y a-t-il une autre solution, un moyen d'éviter cette fatalité ? Ô nuit, pourquoi les dieux lui envoient-ils cette épreuve ? Peut-être s'agit-il d'un test pour éprouver son courage ? La gorge nouée, elle ferme les yeux, retardant à dessein le moment fatidique.
Allons, elle n'a pas le choix. Le clan doit passer avant tout, elle a prêté serment. Et puis, son peuple contre une seule enfant, la décision devrait être facile. Mais bien sûr, ce n'est pas ainsi que le destin fonctionne.
Le cœur brisé, elle recule la tête, prend un élan et fracasse le crâne de Viza. L'enfant s'écroule. Solia se laisse tomber à ses côtés, écoutant son petit cœur qui s'épuise et son souffle haletant, qui finit par se tarir.
Ça y est, Viza est partie. Bon sang, elle vient de tuer sa fille ! Sans même avoir à peiner, c'était trop facile, elle se dégoûte. Viza n'a même pas eu la chance de se défendre.
Ô nuit, pourquoi les dieux doivent-ils se montrer si cruels ?
*
Les autres castes ont les yeux levés au firmament. Ils craignent le vide, la noirceur, le néant. Heureusement que les Sentinelles sont là.
Solia tremble, mais personne ne s'en rend compte. C'est son moment de gloire, celui où tous reconnaîtront encore une fois leur dépendance envers la lumière fournie par son clan. Pourtant, elle n'a pas le cœur à s'en réjouir. Viza aurait dû être là, son adorable sourire aurait apporté une bouffée de courage à tout le monde.
Le ciel est grisâtre, mais il faut encore attendre. Les autres doivent avoir peur, vivre les ténèbres un instant. Enfin, lorsqu'ils craindront le pire, les Sentinelles les sauveront.
Les minutes passent. Puis la noirceur s'étend, fraîche et apaisante. Solia piaffe pour lancer le décompte, ses subalternes se redressent. Pourvu qu'aucun d'entre eux ne soit tenté d'aller trop vite. Il faut laisser monter la chaleur dans son ventre, la contrôler. Ne pas permettre à la lumière de jaillir d'un coup, car sinon le corps risque de s'embraser. Il est si difficile de résister à l'attraction du pouvoir grandissant. Bien des Sentinelles y ont succombé, mais aucun membre de son groupe ne flanchera, elle en est certaine. Elle les a bien formés.
Solia se force à sourire pour rassurer les siens. Il est temps de donner le signal, de démontrer une fois de plus la supériorité de son peuple. Elle inspire, mais se fige aussitôt.
Quelle est donc cette lueur, au loin? Orangée, frémissante. Comme la lumière de Viza. Mais c'est impossible, Viza est morte!
Solia reconnaît Sizin, son fils aîné, qui tient un bâton embrasé entre ses dents. Ses trois frères apparaissent à sa suite. À leurs regards accusateurs, elle devine qu'ils ont compris, ils connaissent le sort qu'elle a réservé à leur sœur. Viza a menti, elle avait déjà révélé son secret.
Ses enfants se plantent devant elle, le menton relevé. Leurs regards ne mentent pas. Jamais il ne leur viendra à l'idée de comprendre son geste, de lui pardonner. Pourtant, elle a agi pour leur bien à tous.
Sizin dépose le bâton au sol, puis il annonce :
— Nous en appelons au grand conseil. Notre mère a tué notre jeune sœur. Pour cela, nous réclamons le châtiment suprême.
Tous les regards se tournent vers Solia. Elle se contente de baisser la tête, n'osant pas nier l'évidence. Quelque part, elle se sent soulagée. C'est terminé. Elle n'aura pas à vivre longtemps avec son crime sur la conscience.
Et les membres du conseil n'auront pas à prendre de décision déchirante, Solia sait très bien où va son devoir à présent. Mieux vaut l'embrasement à la déchéance et au déshonneur. Elle se crispe et concentre ses flux d'énergie. La chaleur monte, puissante et enivrante. Il y a si longtemps qu'elle rêve de laisser le pouvoir la consumer.
Ses enfants reculent, le regard dur. Après tout ce qu'elle a fait pour eux, ils n'essaieront même pas de l'arrêter ? Ils resteront là, arrogants, attendant de la voir réduite en braises fumantes?
Solia savoure le plaisir brûlant de son pouvoir dont elle a enfin lâché la bride. Ses cornes se liquéfient et coulent sur son visage brûlant. Elle sent sa peau se fendre, ses sabots s'émietter. À travers les vapeurs de sa combustion, elle jette un dernier coup d'œil à ses enfants, qui se sont dispersés dans la foule. Que font-ils ? On dirait qu'ils transmettent les lueurs à d'autres bâtons. Ces inconscients vont offrir la lumière de Viza à tous les clans. Quelle folie !
Puis, dans un sursaut de conscience, elle se rend compte que même lorsqu'elle ne sera plus que cendres, ces lueurs continueront de vivre. Elles deviendront peut-être le lien entre les peuples, un cadeau tangible, plus puissant et durable que toutes les nuits de clarté offertes par son peuple.
Elle s'est trompée, tout semble finalement être pour le mieux. Ou presque. Car c'est Viza qui aurait dû partager ces lumières. Sa création, issue de l'amour qu'elle leur portait à tous. Elle est morte pour rien.
Finalement, l'entêtée n'était pas celle que Solia croyait.
vendredi 27 février 2026
Texte : Dernier avertissement
(1949 mots)
Une alarme? Mauris se redresse et tend l'oreille pour écouter le message préenregistré. S'il en croit ce que lui dit la voix féminine, sa navette de transport quittera le secteur dans trois minutes.
Comment? Il n'a même pas été averti de son arrivée! Il ne peut pas déjà être aussi tard, c'est impossible. Coup d'œil à sa montre. Tiens, on dirait bien que oui. Aurait-il été si absorbé par ses tâches qu'il en aurait perdu la notion du temps? Il en doute, même si sa liste était plus longue que d'ordinaire. Le double de ce qu'il doit accomplir sur son vaisseau habituel. Tout ce boulot pour lui seul!
Que fait donc Franks? Son silence chiffonne Mauris. Le superviseur était censé l'avertir une demi-heure à l'avance, puis lui lancer un rappel cinq minutes avant l'échéance. C'est son rôle, l'une de ses insignifiantes tâches dans le processus, et il n'est même pas capable d'assumer cette responsabilité? Ou alors, il le fait exprès, juste pour le plaisir de le voir se défoncer pour atteindre la navette à temps. À moins qu'il ne soit trop occupé à courtiser l'une de ses jolies adjointes.
Peu importe. C'est encore Mauris qui risque de payer pour l'incompétence de l'un de ses patrons. S'il arrive en retard au sas, ce sera catastrophique. Il se méritera un autre billet, c'est certain. Déjà deux ce mois-ci. Pour de bêtes malentendus avec ses supérieurs.
Franks l'a bien averti : la patience des gestionnaires a atteint ses limites. Il doit impérativement se conformer à leurs exigences, ou en subir les conséquences.
Et où l'affecteraient-ils? Aux cuisines, aux chaînes de montage? Impossible, il a passé l'âge de ces basses besognes. Des menaces en l'air, tout ça.
En fait, rien tout cela ne serait arrivé s'il avait œuvré sur son vaisseau habituel. Il a fallu que cette affectation tombe sur lui. Pourtant, il ne devrait pas s'en étonner. Les remplacements, il connaît. On le désigne plus souvent qu'à son tour lorsque l'équipe est réduite. Peu importe les problèmes de personnel, le boulot doit tout de même s'accomplir dans les délais. Et les gestionnaires se moquent bien des petites gens qui doivent trimer dur pour atteindre des objectifs irréalistes.
Il aurait dû prétexter une maladie quelconque pour éviter d'aller travailler dans ce vaisseau en particulier, un nouveau venu dans le convoi. De drôles de rumeurs circulent à son sujet. Des histoires de disparitions inexpliquées. Certains parlent même d'esprits frappeurs ou de fantômes. Ce qui est stupide, bien entendu.
Si le bâtiment demeure inhabité depuis son annexion et qu'il se tient à l'écart, c'est pour mieux protéger le convoi. D'ici quelques mois, lorsque les gestionnaires se seront assurés que les composantes du bâtiment sont bien stables, ils l'intégreront à l'ensemble et il y prévaudra la même situation qu'ailleurs : navettes fréquentes entre les vaisseaux, repas pris en commun et solidarité entre les travailleurs. Ce n'est qu'une question de temps. En attendant, ces histoires de disparitions ne sont que des contes pour les bonnes femmes.
Tout de même, Sophy a raison. Sa bonté le perdra. Il aurait dû protester plus fort pour obtenir une meilleure affectation. Quelqu'un aura sûrement décidé de le punir pour son attitude jugée « trop réactionnaire » par le conseil de discipline. N'y a-t-il plus moyen d'exprimer une opinion sur ce convoi de malheur?
Tiens, que se passe-t-il donc du côté des arbres? Les feuilles se tournent à l'envers. Voilà qui ne lui dit rien de bon. Dans le bon vieux temps, ce genre de signe annonçait la pluie, mais il y a si longtemps qu'il vit dans l'espace. Trop longtemps. Il en avait presque oublié l'odeur d'ozone qui précède l'orage. L'air qui se rafraîchit en vue de l'ondée à venir. Il ne sait pas comment les savants s'y sont pris pour arriver à reproduire aussi fidèlement de tels phénomènes terrestres dans ce vaisseau, mais c'est assez bien réussi. Pour un peu, il en verserait une larme de nostalgie.
Vite, tout remettre en ordre. Ranger les sacs de terreau. Mais où? Les remises sont pleines à craquer. Et personne pour l'aider.
Tant pis. Il dira qu'il a oublié. La conséquence sera moindre que pour un retard. Franks lui dit ce matin qu'il n'enverrait qu'une seule navette automatisée. À lui d'être à l'heure.
C'est bien connu, les gestionnaires ont horreur des transports d'urgence qui dérangent leur programme. Dans un tel cas, peu importe le réel fautif, c'est toujours le plus petit maillon de la chaîne qui paie les pots cassés. En l'occurrence, les ouvriers comme Mauris.
Allez au pas de course. Il lui reste encore quelques minutes pour atteindre la navette. Il peut y arriver. Sauf qu'il n'est pas tout près. Attention, il faut surveiller les plaques du plancher. Certaines sont fissurées. Ce vaisseau pourtant tout neuf se dégrade à vue d'œil. Quel genre d'expériences font donc les savants ici?
Ce n'est pas le moment. Et pas son problème. Il est affecté aux plantes, pas au matériel fixe, ni aux simulations. À chacun son boulot.
Tout de même, les conditions de travail empirent ces temps-ci. Les gestionnaires devraient y voir, plutôt que de scruter les cieux dans l'improbable espoir d'atteindre une planète habitable. Comme si quelqu'un y croyait encore. À force de demeurer dans leurs luxueux vaisseaux à rêvasser, la vie doit leur sembler facile. Ils devraient aller faire un tour sur le terrain de temps en temps. Se salir les mains ne leur ferait pas de mal. Et dire qu'on les paie trois fois son salaire. Il pourrait prendre leur place n'importe quand. Mais eux, par contre, ne sauraient pas s'occuper des jardins, ni même d'aucune tâche réservée aux sous-fifres comme lui. Il aimerait bien les y voir, ces bureaucrates.
Des nuages? Il se passe de drôles de choses sur ce vaisseau. Les arbres se balancent de plus en plus. Le vent se déchaîne. Un premier coup de tonnerre, puis un second. Quels champions, ces informaticiens! Franchement, ils auraient pu attendre qu'il sorte avant de lancer leur programme! Ou alors, peut-être est-ce voulu? Ils ne le font tout de même pas exprès?
Il a tellement mal aux pieds. Les poumons lui brûlent. Les courses échevelées, ce n'est plus de son âge. N'y a-t-il personne qui se rende compte de sa présence? Que fait donc Franks?
Trente-six ans, qu'il se plie en quatre pour satisfaire les exigences des gestionnaires. Et pourquoi donc? Un salaire de misère, aucun avantage social. Et la promesse d'œuvrer pour le bien du convoi jusqu'à sa mort.
De la pluie. Des litres et des litres de pluie. Qu'est-ce qu'ils lui envoient, un déluge? Il doit ralentir, ses chaussures glissent. Combien de secondes lui reste-t-il?
Sa vue est embrouillée par toute cette eau qui lui tombe dessus. Et dire qu'on les rationne sur les vaisseaux des ouvriers, alors qu'il semble y en avoir amplement pour tout le monde. Ce genre d'injustice ne l'étonne même plus. Tout le contraire de ce que les recruteurs leur avaient fait miroiter à l'époque. De la nourriture à volonté, un cadre de vie sain et agréable... Quelle foutaise! Il s'est engagé à faire partie du convoi en toute bonne foi et pour améliorer leur sort, à lui et Sophy. Pour ce que ça leur a rapporté. Il est grand temps de revoir le partage des privilèges par ici.
À ce rythme, il ne tiendra pas encore bien longtemps. Son implant cardiaque n'est plus de toute première jeunesse. Et pas moyen de le faire réparer pour l'instant. Sophy et lui se sont mis aux mets déshydratés de moindre qualité pour réaliser quelques économies, mais même en coupant sur les rations, le but sera long à atteindre.
Un point de côté, misère. Allez, un grand respir. Faire rentrer l'air pur et expirer celui qui est vicié. La douleur est encore pire. Cette technique est bonne pour les jeunes, il a passé l'âge de ces folies.
Demain, c'est décidé, il se portera pâle. Qu'ils se débrouillent avec leurs jardins. De toute façon, que pourrait-il bien se produire? Les pauvres et adorables petites plantes vont mourir, et alors? À quoi bon sarcler, creuser, planter, élaguer et bouturer, pour ensuite regarder le tout pousser, puis disparaître?
Ah! Les beaux savants et leurs sacro-saintes études scientifiques. Malgré toutes leurs promesses, leurs expériences n'ont pas encore réussi à créer des plantes plus résistantes. Pour les fleurs et les arbres, ça va, mais faire pousser des légumes dans un environnement contrôlé semble être une tout autre histoire. Une question d'engrais, d'après Franks. Comme s'il y connaissait quoi que ce soit, cet imbécile.
De toute manière, Mauris sait très bien où vont les maigres récoltes : chez les mieux nantis, qui s'empiffrent sans se soucier de la classe ouvrière. Et qu'on ne lui parle pas de leurs plats soi-disant authentiques. Il est encore capable de faire la différence entre ce qui sort des machines et ce qui est produit de façon naturelle!
De la neige? Cette fois, ils exagèrent! Il va finir par croire qu'il s'agit d'une blague. Organisée par Franks, possiblement. Bravo les gars, mais la vraie neige du bon vieux temps ne tombait pas de cette façon. Elle s'accumule trop vite.
Ses chaussures ne sont pas conçues pour supporter de telles conditions. Il se plaindra en haut lieu. Quoique. Il vaudrait mieux pour lui qu'il se fasse oublier un peu. Les billets. Il y en a déjà trop à son dossier. Inutile d'attirer l'attention sur lui.
Si ça se trouve, Franks est déjà rentré chez lui, bien au chaud dans ses quartiers. Il l'aura oublié. Qui sait, peut-être que personne ne se doute qu'il est là, à avancer en frissonnant dans cet enfer gelé?
Le sas, enfin. La navette devrait se trouver de l'autre côté de la paroi vitrée. Aucun phare, aucun avertisseur clignotant. Serait-il arrivé trop tard?
Ce doit être à cause de la neige. De la condensation sur la vitre, sûrement. Allez, un dernier effort, il va l'avoir! Demain, son corps le lui fera payer, mais il n'ira pas travailler de toute façon.
Soudain, son pied droit dérape sur une plaque de glace et il part en vol plané. Lorsqu'il reprend ses esprits, il est étendu sur le sol, avec le dos mouillé et les lombaires en miettes.
Pas le choix, il lui faudra ramper pour atteindre le dispositif d'urgence. Et ensuite quoi? Appuyer sur le bouton. Demander un transport. Attendre qu'on vienne le chercher.
Non, ce n'est pas la solution. S'il réclame de l'aide, il n'y coupera pas. Il l'aura, son billet. Par contre, si personne ne se rend compte qu'il est toujours sur le vaisseau, peut-être n'y aura-t-il aucune conséquence. Pas de billet, pas de problème.
Il espère juste que Sophy aura l'intelligence de n'alerter personne.
Obligé de passer la nuit sur ce vaisseau. À se les geler en attendant que quelqu'un rouvre le sas au petit matin. Et croiser les doigts pour que la promesse de crédits supplémentaires achète le silence des éventuels témoins. Pour éviter le pire.
Relégué aux oubliettes, le nouvel implant. Ils n'en auront jamais les moyens.
Allez, se relever pour chercher un abri. L'une des remises, ce sera sûrement la meilleure option.
Un cliquetis au-dessus de lui. Que se passe-t-il? D'un seul coup, plus de neige, plus de vent. Et ce brouillard qui descend vers lui? Une sorte de brume bleutée, bien peu naturelle. Porteuse d'un étrange parfum amer.
Sa gorge se serre, il a du mal à respirer. Ses membres se mettent à convulser. Il tombe sur la neige. Si froide, elle s'insinue dans sa chemise. Il n'arrive pas à contrôler ses spasmes.
Sa dernière pensée va aux gestionnaires. Il aurait peut-être dû se montrer un peu moins exigeant, mettre un peu plus de coeur à l'ouvrage. Et fermer sa grande gueule.
vendredi 20 février 2026
Texte : Change-peau
(1505 mots)
Zola n'en peut plus. Sa peau craquelée lui fait mal, elle a l'impression d'étouffer, d'être coincée dans une enveloppe trop petite pour elle. La procédure de changement lui fera sûrement du bien, mais ce sera sa première fois. Elle a si peur!
Mariah la regarde, assise bien tranquille sur sa souche. L'accompagnatrice lui a bien expliqué qu'elle n'agirait pas à sa place. Il lui faut apprendre, car il n'y aura pas toujours quelqu'un pour la soutenir. Elle devra muer à plusieurs reprises au cours de sa vie, c'est normal.
— Je dois commencer par quoi?
Mariah sourit.
— Peu importe, tout est à faire. Mais je te conseille d'abord de contourner les poignets. Puis, tu remontes tout le long de ton bras, et tu délimites à l'épaule. C'est ma méthode habituelle. Elle permet de bien voir, et de passer le premier choc.
Zola frissonne à la mention de ce qu'elle ressentira en voyant son corps dénudé, sans peau pour le protéger. Mais elle n'a plus le choix, elle a déjà trop attendu. Par crainte de la procédure, mais aussi des responsabilités qui viendront ensuite.
Allons, elle ne pourra pas éternellement demeurer une enfant. Il est temps d'assumer son rôle dans l'équilibre global.
Elle prend le scalpel et l'appuie sur son poignet. Une petite pression et ça y est, elle a franchi la première étape. Un pincement, une petite goutte de sang perle, mais c'est tout. Tiens, elle croyait que ce serait pire. Puis elle dessine une ligne autour du poignet, comme l'a dit Mariah. Le tracé est irrégulier, maladroit, mais elle apprendra. Elle s'en fait la promesse.
Zola jette un coup d'œil à Mariah, qui l'encourage d'un sourire confiant. Une bonne inspiration, et elle poursuit en tâchant de remonter vers l'épaule. Ce n'est vraiment pas évident. Elle s'arrête au coude, hésite.
— Ça va, si je le fais en plusieurs étapes?
Elle a si peur de décevoir Mariah! Celle-ci hoche la tête.
— Bien sûr, tu y vas à ton rythme.
Zola trace une ligne autour du coude, puis dépose son scalpel. Pas besoin de demander ce qu'il faut faire à présent, elle le sait. C'est la partie qui l'angoisse le plus.
Elle s'empare des pinces et glisse la pointe sur sa peau raide comme du vieux cuir. Elle trouve un coin à la hauteur de son poignet, commence à le détacher, mais s'arrête aussitôt.
— Ouf, ça saigne!
Mariah se lève et vient la rejoindre.
— Oui, bien sûr, tu savais que ça arriverait, n'est-ce pas? Nous en avons parlé. Regarde, ce n'est pas si grave, ça ne coule pas, ça ne fait que suinter. Ton corps cherche à se protéger, c'est tout. Tu vas voir, ça ne se produira plus bientôt. Dès qu'il comprendra que tu es en train de muer, il te facilitera les choses. Allez, on continue!
Zola tire, petit à petit, en grimaçant à chaque parcelle de peau soulevée. À ses côtés, Mariah secoue la tête.
— Écoute, tu peux continuer comme ça, et ça prendra des jours avant d'y arriver. Ou alors, tire un bon coup et ce sera réglé. Et crois-moi, ce sera bien moins souffrant.
Ça peut sembler idiot à une change-peau comme elle, plus âgée et plus expérimentée, mais Zola est terrifiée. Et si elle se trompait, si elle se blessait, si elle n'aimait pas sa nouvelle peau? Celle-ci l'a bien servie jusqu'ici, elle pourrait la garder encore...
Ah non, pas question! Elle a assez tergiversé, attendu, souffert en silence. Elle a décidé qu'elle muerait aujourd'hui, et c'est ce qui se passera. Elle soulève la peau, serre les dents et tire, tout le tour de son avant-bras, sans se laisser le temps de trop penser.
Voilà, elle a réussi. Il ne reste rien entre sa main et son coude. Que des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, et un peu de sang, mais pas trop. Mariah avait raison, son corps a compris et ne se défend plus. Ça ne fait même plus mal à présent.
— Merveilleux! la félicite Mariah en retournant s'asseoir sur sa souche. Maintenant, tu pourrais y aller de façon symétrique. Ton autre avant-bras, puis une autre partie, en inversant à chaque fois. Ou alors d'une autre manière. C'est comme tu veux.
Zola se sent fière d'avoir accompli ce premier geste, le plus difficile. Mais il en reste tellement à faire! Tout son corps la démange, on dirait qu'il a hâte de se débarrasser de cette peau desséchée.
Elle y va de façon méthodique, à sa façon, en découpant des morceaux plus petits, mais qui seront plus faciles à enlever. Elle règle d'abord les bras, puis descend aux cuisses. Au passage, la vue de sa poitrine palpitante et de ses organes retenus par une membrane translucide la trouble un peu, mais elle ferme les yeux, inspire, et poursuit son travail. Ce n'est pas le temps de réfléchir, de s'arrêter en si bon chemin. Elle a presque terminé le devant.
— Et maintenant, pour le dos, je fais quoi?
Mariah se lève et vient la rejoindre.
— Pour cette fois, je vais te montrer.
L'accompagnatrice prend les deux outils dans ses mains. De l'une, elle découpe et de l'autre, elle tire aussitôt. On voit qu'elle a l'habitude. En quelques minutes, c'est déjà terminé.
— Tu veux que je fasse la croupe ou tu t'en charges?
Zola préférerait la laisser agir, c'est plus facile, mais elle sent que Mariah serait déçue. L'accompagnatrice ne sera pas toujours là, en effet. Le monde est vaste et se développe sans cesse. Les change-peaux comme Mariah doivent s'occuper des plus faibles et de la relève, elles n'ont pas de temps pour materner ceux qui connaissent la procédure et l'ont déjà appliquée. Il est temps d'apprendre pour pouvoir se débrouiller toute seule plus tard.
— Donne, je vais le faire.
Mariah lui remet les outils et s'éloigne un peu, la regarde avec son sourire bienveillant. Zola doit se contorsionner un peu, elle arrache les derniers bouts de peau.
— Ça va, il n'en reste plus?
Elle tourne sur elle-même pour montrer le résultat
— Encore un petit bout dans le bas de ton dos. Oui, tu l'as. Et maintenant, il ne reste plus que ta tête.
Comme elle doit avoir l'air ridicule, avec son corps dénudé et sa tête encore en entier! Il est temps d'en finir. Elle s'approche de l'eau pour voir son reflet. Sa prise sur le scalpel est plus ferme. Elle peut le faire, elle est capable.
La lame débute sa ligne dans le haut de son front et descend le long de son nez, jusqu'à ses lèvres, puis son cou. Inutile d'y aller par morceaux, ça donnerait le même résultat. Suffit de bien utiliser les pinces et de tirer un bon coup.
Elle arrache, arrache, et se retrouve enfin avec un corps entièrement exposé au vent et au soleil.
— Vas-y, immerge-toi au complet, l'encourage Mariah. C'est le meilleur moment.
Les eaux dorées du lac sacré semblent si paisibles, si invitantes. Zola avance, s'enfonce peu à peu jusqu'aux chevilles, aux genoux, aux cuisses. Arrivée au ventre, elle a un petit frisson de délice. La fraîcheur l'apaise, elle a hâte de voir sa future peau. Elle avance encore et s'immerge au complet, en fermant la bouche et les yeux. Puis elle ressort.
Mariah l'examine d'un air ébahi, semblant incapable d'articuler un mot. Que se passe-t-il?
Stupéfaite, Zola découvre sa nouvelle apparence. Les eaux sacrées ont décidé de l'enrober d'argent, un privilège rare pour son peuple. Son visage est si lisse, si parfait. Elle scintille au soleil! Les larmes lui montent aux yeux. Et dire qu'elle se trouvait laide. La voilà devenue magnifique. Un symbole de pureté absolue.
Impressionnée, Mariah se racla la gorge et demande :
— Tu... tu crois que tu pourras t'en tirer seule la prochaine fois?
Zola hésite.
— Je suppose que oui. Mais je peux te demander, si jamais ça ne va pas?
Mariah sourit.
— Bien sûr! Mais pourquoi ça n'irait pas? Fais-toi juste confiance.
Puis, avec un brin d'envie, elle touche son bras argenté.
— Et si jamais tu as des doutes, rappelle-toi que le lac sacré n'offre pas de tel cadeau sans raison. Peu des nôtres ont eu une telle chance, alors tu devras t'en montrer digne.
Zola baisse la tête, intimidée par l'honneur qui lui a été consenti, et peu certaine de l'avoir mérité. Son regard glisse sur la vallée en contrebas, où de la fumée s'échappe des cheminées de rares habitations.
— Dis, tu crois qu'ils m'aimeront?
Mariah éclate de rire, puis elle se lève et époussette sa robe. Sans répondre, elle tourne le dos et disparaît, avalée par la forêt.
Zola redresse les épaules et commence à descendre la montagne. À pas mesurés, afin de ne pas effrayer son nouveau peuple. Ces petits êtres sont si fragiles.
Quand le temps de la mue sera de retour, elle remontera ici, prête à sacrifier sa vieille peau afin de grandir, d'acquérir de nouveaux pouvoirs et de gagner davantage de fidèles. En attendant, elle devra se montrer digne de la confiance des anciens, et prendre grand soin des quelques villageois placés sous sa protection.
Il faut bien commencer quelque part.
dimanche 15 février 2026
Contrat d'édition signé!
Cette semaine, j'ai signé un contrat d'édition.
Allez, j'ose le dire...
HOURRA!!!!!!!
Ça faisait un bout de temps que ça ne m'était pas arrivé. Je dois dire que je suis euphorique et enthousiaste.
Mais... Je ne peux pas en dévoiler plus pour l'instant (zut!).
Donc, voilà : j'ai signé un contrat d'édition... et je vous en dirai plus quand ce sera possible!
vendredi 13 février 2026
Texte : L'apprenti
(1356 mots)
Un craquement. Je sursaute. Ça va, ce n'est qu'une bûche qui crépite dans l'âtre.
J'étouffe dans cette pièce exigüe. Les murs de brique me donnent l'impression de se rapprocher. Pourquoi Adélard, mon hôte, a-t-il choisi ce local humide, rempli de moisissures et de toiles d'araignées? Un bureau de l'étage aurait tout aussi bien convenu, il me semble. Ou alors ce salon que j'ai entrevu de l'autre côté de l'escalier du sous-sol, pourquoi pas?
Ce doit être pour l'effet de suspense, pour l'atmosphère. Tout comme cette demande de me présenter à la porte d'entrée tout juste avant les douze coups de minuit. De la mise en scène.
Aucune fenêtre pour apporter un peu d'éclairage dans les recoins sombres. Que cette chandelle sur la table, vacillante, prête à s'éteindre à tout moment. L'effet est plutôt réussi, je l'avoue.
J'ai beau me répéter que je dois faire confiance à Adélard – après tout, n'est-il pas le spécialiste? – à dire vrai, je ne suis plus certain d'avoir envie de poursuivre l'expérience. Mon hôte demeure silencieux, en apparence indifférent à ma personne, mais je sais qu'il épie mes réactions.
Un gémissement étouffé, là, à droite. Ou est-ce plutôt à gauche? Une voix de femme. Des mots indistincts. Je me fige sur ma chaise.
Adélard esquisse un sourire, puis il croise les bras, semblant attendre la suite.
Un souffle sur mon cou. Un murmure à mon oreille droite. Les poils de mes bras se hérissent. Quel froussard je fais! À ce rythme-là, je ne pourrai jamais tenir toute la nuit! La main du vieil homme se pose sur mon bras.
« Détends-toi, mon gars, ça va bien se passer. Aucun d'entre eux ne souhaite te faire de mal. Ils ne veulent que ta chaleur et ton écoute. »
Je m'efforce de reprendre contenance. Idiot, imbécile, à quoi est-ce que je m'attendais? Je suis venu ici en toute connaissance de cause. Adélard a été honnête, il ne m'a rien caché. J'étais même enthousiaste lorsque j'ai reçu son offre d'emploi. Fier qu'il m'ait choisi parmi tant d'autres candidats, qu'il ait pris la peine de venir me visiter dans ce dépanneur où je gaspillais mes plus belles années.
Mais il y a une sacrée différence entre écouter le chant des esprits à la radio, bien installé dans le confort de mon salon, et ça!
Une ombre, là. Qui vient de passer devant le mur. De face, je ne la vois pas, mais dès que je me détourne, elle réapparaît dans ma vision périphérique. Immobile. Une créature éthérée, dans une longue robe translucide. Je retiens mon souffle. Adélard pousse un soupir de soulagement.
« Très bien, le jeune, Lady accepte ta présence. À présent, on ne devrait pas avoir trop de mal à convaincre les autres de communiquer avec toi. »
Rasséréné, je sens ma tension se relâcher un peu. Il s'agit d'une occasion unique, je me dois d'en profiter au maximum.
Déjà, lorsque j'étais tout jeune, mon père adorait syntoniser la radio des fantômes, comme il l'appelait. Que d'heures nous avons passées ensemble à écouter les ondes, en particulier lorsque notre émission préférée, Devinez qui vient nous hanter, était au programme de la soirée! Gémissements, grincements et plaintes, nous analysions chaque murmure, chaque cri, à la recherche d'un message, d'une signification cachée.
D'autres émissions nous attiraient aussi. Je me souviens très bien des fameuses Chroniques des médiums et de toutes ces retrouvailles entre morts et vivants. Sans nous consulter, Papa et moi savions tous deux ce que nous espérions entendre. Mais Maman ne s'est jamais manifestée. Ou du moins, nous ne l'avons pas reconnue. N'empêche, j'ai toujours continué d'espérer, de tendre l'oreille. Papa serait si fier de moi aujourd'hui. D'être là, tout simplement, dans le sous-sol des studios de notre station de radio favorite.
Je tâche de me détendre. Au fil des années et des ricanements de mes amis, j'en étais presque arrivé à croire qu'il s'agissait d'une arnaque. Que les esprits n'étaient que des enregistrements bidon, trafiqués. Je crois qu'Adélard et ses prédécesseurs ont entretenu par exprès un certain mystère. Si les gens avaient la certitude que les revenants existent, comment réagiraient-ils? Certains en mourraient de peur, c'est certain. Il est sûrement plus facile de les laisser en rire, tout en piquant leur curiosité.
Comme si la présence de Lady avait lancé une sorte de signal, tout se déchaîne. La table s'agite comme si elle avait la danse de Saint-Guy. Les deux chaises de bois tressautent, la porte claque, le plancher craque, le plafond s'émiette. Cette fois, le frisson qui me monte le long de la colonne vertébrale n'est pas une manifestation d'effroi, mais plutôt de plaisir et d'anticipation.
Des chuchotements près de mon oreille. Je ferme les yeux pour mieux imaginer le vol des âmes désincarnées dans la pièce. Je crois en reconnaître deux, des habituées. Elles ne font que répéter les mêmes râles que d'habitude, qu'aucun auditeur n'a encore réussi à déchiffrer de façon concluante. Ce qui n'a aucune importance. Ce qui importe, c'est d'écouter. Et d'enregistrer.
Une sensation d'étourdissement m'enveloppe. Des couleurs en alternance, parmi lesquelles le blanc domine. Une femme, trop floue. Des voix. Je ne comprends pas ce qu'elles me disent. Je ne m'appartiens plus. D'autres sont en moi. Leurs émotions. Trop fortes pour moi. Je ne peux les contenir.
Adélard me dit de cesser de lutter. De leur laisser la place.
Je lâche prise et m'abandonne. Une vague d'énergie déferle, puissante, envoûtante. Puis je me mets à flotter. À voyager dans l'éther. Dans cet inconnu où les esprits rôdent, se frôlent et murmurent. Tous, nous ne sommes que pure énergie. Et aussi souvenirs, images, sensations. Je pourrais passer le reste de mon existence à errer ainsi, intangible, intouchable.
Après ce qui me semble un court laps de temps, la main d'Adélard frôle mon épaule. J'ai l'impression de m'éveiller d'une sorte de transe. Depuis combien d'heures suis-je assis là, à me laisser submerger par les essences ectoplasmiques des créatures de la nuit? Plusieurs, si je me fie à mes articulations ankylosées. Le feu est presque éteint. J'ai froid, j'ai faim.
Mon mentor me tend une couverture et un café pour me réchauffer. Son regard est vif, aussi vif qu'au début de la nuit, pourtant je sais qu'il n'a pas dormi. Il paraît que lorsque je me serai habitué au processus, je pourrai me passer de sommeil. Une sorte d'échange d'énergie entre les revenants et nous, si j'ai bien compris.
Adélard soupire, puis m'avoue :
« Tu sais, mon gars, cet endroit va me manquer. J'ai vécu ici les meilleures années de ma vie. Mais je suis heureux que tu aies accepté de me remplacer. Tu es un excellent apprenti. Les esprits t'aiment déjà. »
Étrange. Pour un homme qui devra en principe quitter ce monde très bientôt, il semble assez bien accepter son sort. Je suppose qu'à force de vivre parmi les fantômes, la mort ne représente plus qu'une étape. Il lui tarde peut-être même d'aller rejoindre ses copains des dernières années. Pour aller où? Dans ce lieu où j'ai erré cette nuit? Est-ce là ce qu'on appelle les limbes? Où vont les âmes, où se réfugient-elles pour trouver la paix? Peut-être ne font-elles qu'errer parmi nous, attendant que nous voulions bien les écouter. Je ne crois pas vraiment à ces histoires de paradis et d'enfer.
Nous remontons à l'étage et Adélard me fait entendre l'enregistrement de cette première nuit d'initiation. De ses mains expertes, il pianote sur sa console, coupant ici et là des séquences plus fades, rehaussant certains bruits afin qu'ils soient mieux perçus des auditeurs lors de l'émission de ce soir. J'ouvre grand mes oreilles et j'apprends.
Bientôt, Adélard ne sera plus. Un cancer foudroyant, on ne lui laisse que quelques semaines à vivre. Ensuite, ce sera à mon tour de prendre le relais à l'antenne.
J'ouvrirai le micro. Le tapoterai un peu pour m'assurer de son bon fonctionnement. Me présenterai, dirai quelques mots à la mémoire d'Adélard Fournier, un animateur remarquable qui a si bien tenu son poste durant près de quinze ans.
Puis je lancerai le traditionnel Bonsoir et bienvenue à Radio Au-delà, la station à l'écoute des âmes désincarnées!
Bon sang, j'en tremble déjà.
vendredi 6 février 2026
Texte : Le voyageur zéro
(1604 mots)
Les savants sont presque prêts. Pascal inspire profondément, replace son sac à dos. Ce sera bientôt le moment d'y aller.
Ils le regardent. La foule de chercheurs, de théoriciens, de patahistoriens. Étrange métier, celui-là. Consigner les témoignages des voyageurs pour découvrir tous les univers parallèles possibles. Ça n'existait pas dans son monde d'origine.
Son monde. Pourra-t-il vraiment récupérer sa mère, son père, sa sœur Sabrina? Une petite erreur, un changement non planifié, et il se retrouvera ailleurs, dans un autre embranchement du temps où ils ne seront jamais nés. Pas question de revivre ça. Et toutes ces religions bizarres, ces tabous, ces lois trop strictes. Il veut juste rentrer chez lui!
L'équipe sera bientôt prête. Il demeure debout en attendant que les savants se décident. Ils sont vraiment lents, dans ce monde-ci! Le rythme est très différent. Ça ne lui manquera pas, mais la gastronomie, ça oui. Il a mémorisé quelques recettes. S'il les publiait une fois revenu chez lui... Est-ce que ça créerait un paradoxe? Pas question de le demander. Si on lui fait un autre exposé sur les causalités, il explose!
Au moins, on gagne du temps sur les adieux larmoyants; il n'y en aura pas, et c'est tant mieux. Personne n'a manifesté d'intérêt à s'attacher à lui, et c'est réciproque. On veut juste le renvoyer dans le passé, pour qu'il rectifie ce que lui et d'autres ont changé. Tant qu'ils l'aident à atteindre cet objectif, ça lui va.
Patience. En attendant, se concentrer sur sa mission. La temporalité, la causalité, les paradoxes. Éviter d'empirer la situation. Ils ont beau lui avoir expliqué, ce n'est pas tout à fait clair. S'il retourne dans le passé, en 1804, pour rectifier son erreur, tout sera réglé? Ah non, c'est vrai, il faudra aussi qu'il revienne au présent, dans le bon monde, et empêche son père d'utiliser la machine. Et qu'ils la détruisent ensemble, évidemment.
Et après? Personne d'autre n'y pensera, il n'y aura plus de voyages dans le temps, vraiment? Plus d'anomalies qui se multiplient au fil des années et créent des passages aléatoires, plus de voyageurs involontaires?
Tout ce qu'il sait, c'est que ce n'était pas comme ça à l'origine. Ici, ils croient qu'il a été le premier, le Voyageur zéro. Parce que selon les témoignages, il est celui qui est parti de la date la plus ancienne. Ça aurait du sens. Et puis de toute façon, son monde à lui était meilleur et plus équilibré, ce doit être le bon.
N'empêche, ça ne veut pas dire que ça fonctionnera. Les scientifiques d'ici n'en sont même pas sûrs. Des enfants en train de jouer avec un ensemble de chimie, c'est à cela qu'ils lui font penser. Des savants fous qui expérimentent, théorisent, dessinent de jolis schémas. Que les univers parallèles se créent en lignes droites indépendantes ou bien qu'ils soient interreliés par des jonctions intermédiaires permettant de se déplacer entre eux, qu'est-ce que ça change? Il faut tout remettre à l'endroit, c'est tout!
Un dernier tour panoramique : les ordinateurs hi-tech, les scientifiques, le béton gris et les poutres de métal. Et la machine inventée par ce gars, Simon-Alastair Pontbriand. Avec un nom pareil, pas étonnant qu'il ait voulu modifier le passé, celui-là! Sauf que s'il avait déjà porté ce nom au départ, il ne serait pas allé dans le passé pour le changer. Et alors, ça signifierait que dans une autre trame du temps, un autre personnage aurait inventé la machine, elle aussi différente de celle du père de Pascal, et encore un autre, et un autre...
Ouf. Il vaut mieux d'arrêter de penser, de toute façon c'est le moment d'y aller. Il entre dans la machine. Celle de son père était plus petite, il tient debout dans celle-ci. Il ne sait pas trop ce que ça change, mais ça le rassure un peu. Plus c'est gros, plus c'est efficace, non? Le voyage sera peut-être moins pénible.
La porte se verrouille. Compte à rebours. Il ferme les yeux, essaie de formuler une prière cohérente, n'y arrive pas. Quel dieu prier ici de toute façon? 5, 4, 3, 2, silence. Sensation de picotement dans ses extrémités, qui se propage au reste de son corps. L'impression d'être en suspension dans l'eau, serré de tous les côtés, pressé trop fort. Son estomac qui se noue, une nausée qui monte. Une explosion dans ses oreilles, il les couvre en vitesse, mais c'est à l'intérieur de sa tête. Bon sang, il n'aurait jamais dû accepter! Il aurait mieux fait de rester dans ce monde-là, taire ses origines et oublier son mal du pays!
Douleur dans les genoux et le haut des cuisses. L'impression qu'on tire sur ses jambes, qu'on veut les arracher. La bile monte, il ouvre les yeux, un réflexe. Il n'y a plus de plancher, que des couleurs qui vont trop vite, l'étourdissent. C'est encore pire que tout ce qu'il aurait pu imaginer!
Sa mère, son père. S'accrocher à l'espoir de les revoir. Dans ce monde-ci, ils n'existent pas. Sabrina non plus. Lui-même est un paradoxe, une impossibilité.
Le tourbillon de couleur ralentit, le sol reprend sa consistance, ses pieds sont enfin soutenus, il a moins mal.
La porte se déverrouille et s'ouvre toute seule. Clignement des yeux, sa vision s'ajuste à la lumière ambiante. C'est le jour, le ciel est gris. Là-bas, la grange et la maison. Il est au bon endroit. Revenu au point de départ, là où les problèmes ont commencé.
Est-ce la bonne date au moins? Sûrement, il le faut. Ce n'étaient pas des incapables, à l'institut, ils ont quand même réussi à l'envoyer ici.
La dernière fois, c'était la nuit, il pleuvait. C'est pour ça qu'il est allé frapper à la porte. Il ne pouvait pas savoir. Il faisait noir, il tombait des cordes, il était seul et déboussolé. Jamais il n'aurait pensé que la machine de son père était fonctionnelle. Il était juste curieux, il y est entré, a accroché un bouton. Le genre de maladresse qui peut arriver à tout le monde.
Il sort de la machine et traverse le champ en friche, rempli de fleurs odorantes, de marguerites, de trèfles. Se concentrer sur la mission. Empêcher la rencontre avec Rosalie. Les scientifiques là-bas avaient de belles théories, mais ils ne savaient pas trop, ils extrapolaient et essayaient de deviner. Est-ce que le plan fonctionnera?
Attention, ne pas se montrer. Se pencher, s'arrêter au moindre bruit, repartir avec précaution. Il atteint enfin la grange, y entre.
Et si les savants avaient tort, si son double ne venait pas? Et si. Deux êtres identiques à une même époque, c'est peut-être impossible. Pas pour rien que les autres voyageurs n'ont jamais de double lorsqu'ils arrivent d'ailleurs. Un peu de tourisme dans le passé, on modifie un élément, puis tout a changé quand on revient au présent.
Mais qu'arrive-t-il si on se retrouve deux fois dans un même passé?
Pour l'instant, impossible de prévoir. Si tout se passe bien, l'autre devrait arriver vers vingt-trois heures, vingt-trois heures trente.
Attendre, se cacher dans la grange. C'est long. Il somnole un peu, sursaute quand le fermier entre avec sa brouette en bois remplie de foin. Il se presse contre la paroi, prie tous les dieux qu'il connaît. Heureusement, concentré sur sa tâche, l'homme ne le voit pas. Il finit par s'en aller.
La porte de la maison claque, un rire de petite fille. Madeleine. Pascal sourit. Puis il y a un autre rire. Rosalie. Sa gorge se noue. Il ne peut pas aller la voir, il n'a pas le droit. La première fois, il ne savait pas, mais ce n'est plus possible.
La mère sonne la cloche, les filles et le fermier rentrent, c'est l'heure du souper. Il a tout le temps voulu pour ressasser ce que ces neuf jours passés avec la belle Rosalie ont signifié pour lui à son précédent voyage, et à ce que ça a pu changer pour les autres.
La nuit tombe, tout le monde va se coucher. Il s'installe à l'extérieur, près de la corde de bois. Ça fera un bon poste d'observation. Il sort les menottes. Quelques gouttes de pluie, qui s'intensifient, c'est l'averse. L'adrénaline monte, ses yeux clignent à répétition, il scrute les ténèbres.
Là, un homme près de la maison, il est arrivé. Vite, l'arrêter! Il court, le percute, le plaque au sol dans la boue.
L'autre le regarde avec incrédulité. C'est comme dans un miroir, mais il a l'impression qu'ils sont très différents. C'est le lui d'avant. Encore innocent, inconscient du drame, et en colère évidemment; on ne se refait pas.
Pascal frappe fort à la mâchoire, deux fois, trois, quatre. C'est étrange, de se frapper soi-même. Mais ce n'est pas vraiment lui, n'est-ce pas? C'est trop bizarre.
Enfin, son double ramollit. Pascal ouvre les menottes, attache un poignet, puis l'autre. Son prisonnier recommence à se débattre. Il fouille dans le sac, trouve le ruban adhésif, le déroule, l'appose sur la bouche. Une bonne chose de faite.
À présent, il ne reste plus qu'à revenir ensemble à la machine, la bonne, celle de son père. Puis il faudra appuyer sur le bouton noir pour retourner à la maison.
Et en cours de route, ils devraient se fondre l'un dans l'autre, redevenir une seule personne. C'est ce qu'ils ont dit à l'institut.
Il rentrera bientôt chez lui, dans son univers à lui. Son père et lui détruiront la machine. Et ensuite, ce sera fini, tout sera rentré dans l'ordre.
Un grincement derrière lui. Il sursaute et se tourne.
Rosalie.
Sa respiration se bloque, un frisson lui parcourt le dos. Elle l'a vu maintenant, trop tard, que faire?
Il n'a pas le droit d'être égoïste.
vendredi 30 janvier 2026
Texte : Qui est Alex?
(1025 mots)
Enfin, tu l'as découvert.
Je me doutais bien que tu irais jouer du côté de mon compte de messagerie. C'était trop tentant, n'est-ce pas ? Ma boîte de réception laissée ouverte par mégarde. Si alléchante et remplie de mes secrets, mes mots, mes pensées.
Et toi, toujours aussi avide de me posséder toute entière, de corps et d'esprit.
Qui est Alex ? Voilà, nous y sommes. J'étais certaine que tu échouerais à cet ultime test de confiance. À présent, il ne me reste plus qu'à laisser couler mes aveux.
Alex et moi... Nous sommes ensemble.
Voilà, c'est dit. Maintenant, baisser la tête. Juste un peu. La conserver assez haute pour que tu sentes ma résolution malgré le sentiment de culpabilité qui me submerge.
Quoi, tu pleures ? Allons, un peu de nerfs, sois un homme, reprends-toi !
Si seulement tu pouvais comprendre mes motivations. À quoi bon essayer de t'expliquer ? Quand bien même j'y passerais toute une vie, ce serait une perte de temps et d'énergie.
Je te l'accorde : je suis difficile à suivre. Après tout, lorsque tu as posé ton genou à terre, j'ai dit oui. Et maintenant, à neuf jours de notre mariage, tu apprends que je te trompe. Je me mets à ta place, ce doit être terrible.
Ça t'aiderait si je m'excusais ?
Je suis vraiment désolée, Stéphane. Ce n'est pas toi, c'est moi. Depuis que j'ai rencontré Alex, plus rien n'est pareil.
Que dire d'autre ? Peu importe ce que je ferai, tu arboreras cet air de chien battu. Pourquoi crois-tu donc que j'aie dû en arriver à cette extrémité ? Si je ne t'avais pas trompé, tu n'aurais jamais accepté de rompre. Toujours prêt à dialoguer, à argumenter. Je ne t'ai jamais demandé d'être aussi compréhensif. Je voulais un homme, un vrai !
Toi, tu t'effondres. Tu te ratatines. Vais-je devoir te consoler en plus ?
Oui, je sais, nos beaux projets tombent à l'eau. C'est là l'un des nombreux problèmes de notre relation. Avec toi, tout n'est que projet. D'avenir, de famille parfaite. Et maintenant, ton château de cartes s'écroule et tu ignores comment réagir.
Crois-tu que je n'aie pas déjà songé aux conséquences ? Tu t'en remettras. Nos familles aussi. Pour ce qui est des dépenses encourues pour la noce, ce n'est que de l'argent. Il y a tellement plus en jeu en cet instant.
Qui est Alex ?
Ce ne sont pas de tes affaires, Stéphane. Je t'ai trompé, c'est tout.
J'aurais aimé paraître ferme et décidée, mais ma langue s'emmêle, je bredouille.
Je t'en prie, permets-moi te quitter en beauté. Je te promets que ce sera mieux après. Tu pourras te trouver une gentille femme, prête à te supporter.
Pourquoi donc t'ai-je dit oui ? L'union officielle devant le curé, la robe de taffetas, les vœux solennels... Cette idée me semblait si séduisante au début ! Puis il y a eu toutes ces démarches. Les traditions, les obligations. Me sentir forcée de plaire à tout le monde, d'être parfaite. T'imaginer à mes côtés jusqu'à la fin de mes jours. À ce point acquise que tu n'aurais plus à faire attention. Voir tes cheveux tomber un à un, ton crâne devenir aussi chauve et luisant que celui de ton père. Tes rides, ton dentier, ta canne.
À partir du moment où l'on se rend compte qu'on ne se voit pas vieillir aux côtés de l'être aimé, que nous reste-t-il ? Dès le départ, nous n'avions aucune chance.
Tu veux savoir qui est Alex ? Mon alter ego, mon idéal. Quelqu'un qui respecte mon intimité et attend que je sois prête à recevoir ses attentions. Qui ne me bouscule jamais. Ne me demande pas de devenir différente. M'accepte telle que je suis.
Et ses mots. Tu as lu tous ses messages, n'est-ce pas ? Je te connais. Une fois ta curiosité lancée, tu es insatiable.
As-tu aimé les tournures de phrases d'Alex ? Sa façon de me faire l'amour avec de simples mots, des mots que j'aurais voulu entendre sortir de ta bouche, tout en sachant que tu en étais incapable ?
Stéphane, c'est fini. Restons-en là et quittons-nous en bons termes.
Est-ce que j'aime Alex ? Question embêtante. Quelle importance ? Alex représente en quelque sorte ma porte de sortie. Le moyen que j'ai trouvé pour que tu me laisses te quitter.
Que se passera-t-il ensuite ? Je l'ignore. Je ne suis pas comme toi. Ma voie n'a pas besoin d'être toute tracée à l'avance pour que je sois heureuse.
***
Tous ces délais pour te dénicher un appartement. Ces silences interminables en attendant ton départ définitif. Ces journées à s'éviter, à se croiser, tête baissée.
Je commençais à croire que tu ne partirais jamais.
Enfin, le partage des biens. Ceci t'appartient, cela est à moi. Nous nous en sortons bien je trouve, même si tu gardes les dents serrées. Il faut en passer par là, je suppose. Vas-y, déteste-moi. Tu guériras plus vite.
Tu crois que de te voir sortir en claquant la porte va m'impressionner ? Bon débarras. Me voilà enfin seule. Prête à aller rejoindre Alex.
Allumer l'ordinateur. Aller dans ma boîte de réception. Me déconnecter de mon compte personnel.
Tu aurais bien aimé savoir qui est Alex, n'est-ce pas ? Eh bien ! Rien d'autre que mon sauf-conduit vers la liberté, mon cher Stéphane. Une chance que tu ne vois pas ce que je m'apprête à faire.
Bon, voilà que j'hésite. Très bien, Stéphane, je m'accorde un dernier temps de réflexion pour penser à nous deux. À ce que tu as représenté pour moi depuis près de trois ans. À cette existence commune sur laquelle je viens de tirer un trait. À quoi bon s'éterniser là-dessus ? Je sais que j'ai fait le bon choix. Un jour, tu finiras par t'en rendre compte aussi.
D'abord, taper l'adresse de messagerie : alexc67213@hotmail.com
Ensuite, entrer le mot de passe : Libertéenfin!
Puis chercher l'option de suppression dans le menu. Un clic et une question s'affiche : « Voulez-vous vraiment supprimer ce compte ? »
Bien sûr. Je n'en aurai plus l'usage à présent. Oui.
Voilà. C'est réglé. Je viens de tuer Alex.