vendredi 14 août 2026

Fin de la publication de textes courts

Bonjour! 

Ça y est, je viens de publier ici le dernier texte court que je voulais vous partager.

Comme je me concentre surtout sur l'écriture de romans en ce moment, je ne crois pas que je mettrai en ligne d'autres textes pour l'instant. 

Bonne journée!

Texte : Le prince aux mains d'érable

 (1 721 mots)

Les pieds de Madeline se posent avec précaution sur le trottoir craquelé. Parfois, elle doit sautiller pour éviter de marcher sur une fente. Les fentes sont mauvaises, elles portent malheur. Il faut les éviter à tout prix.

Si son père était là, il lèverait les yeux au ciel lui ordonnerait d'arrêter tout de suite ces âneries. Stupide jeu de bébé. Marche donc comme les autres.

Elle connaît cette rue par cœur. Depuis son enfance, elle l'a arpentée des centaines de fois pour se rendre à l'école. La main de son grand frère Stéphane tenait la sienne. Une main impatiente qui la poussait à avancer plus vite. Dépêche, nous allons rater la cloche!

Il n'y a plus de main pour la guider, elle est grande à présent. Tous les jours, elle arpente seule ce trottoir. La maison blanche à droite, la boîte aux lettres peinte en rouge à gauche, le chien qui aboie derrière la clôture et qui aimerait bien la dévorer toute crue. Grâce à son père, elle connaît tous les repères. Tout droit jusqu'à l'arbre des Lacoste, puis à droite sur le chemin de gravier et hop! Te voilà à la maison!

L'arbre des Lacoste. De la fenêtre de sa chambre, elle l'admire en toute saison. L'été, ses feuilles dansent avec le vent. L'hiver, ses branches dégarnies, recouvertes de glace, étincellent au soleil. Le printemps, il bourgeonne et s'épanouit au fil des jours. Et l'automne, il est tout simplement magnifique avec ses feuilles flamboyantes.

Elle a grandi avec cet arbre. Les Lacoste de la maison aux carreaux brisés sont partis depuis bien longtemps, mais l'arbre est resté. Il a écouté ses peines et n'a raconté ses confidences à personne. Il ne la regarde jamais avec impatience.

Un jour, elle a décidé de lui donner un nom. Dans son esprit, il est devenu Gayel, le prince aux mains d'érable. Son écorce n'est pas aussi rude qu'elle le paraît. Revêche au toucher, elle devient agréable pour la paume, pour peu que l'on sache la caresser.

Accoudée à sa fenêtre, Madeline rêvasse. Elle est seule. Son père s'est absenté pour un congrès et Stéphane ne vit plus dans cette maison depuis des années. Leur père le trouvait trop jeune pour partir, mais Stéphane lui a répondu qu'il avait besoin d'espace pour respirer. Il criait ce jour-là. Papa, Madeline prend toute la place, je ne suis plus capable!

Les branches de Gayel se balancent dans un ballet hypnotique. Madeline ne se lasse pas de l'admirer. Aucun arbre n'a une pareille prestance, ne dégage un tel mystère. Elle a envie de le toucher, de presser contre lui le bas de son corps pour sentir sa chaleur. Son père lui a interdit de l'approcher, mais il ne sera pas là avant demain. Sois sage, ma grande. Je reviens très bientôt. Tu crois que tu pourras te débrouiller?

Madeline retire sa petite culotte et sort de la maison. La température est clémente pour une journée d'automne. Les doux rayons du soleil réchauffent sa peau, elle se sent bien. Une brise légère soulève sa jupe, comme une invite à succomber à la tentation.

Elle s'approche de Gayel, son envie lui explosant dans le bas-ventre. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas visité son prince.

Sa paume glisse sur son tronc vigoureux dans une caresse possessive. Saisie de frénésie, elle relève sa jupe et se presse contre l'écorce rugueuse. Ses mains s'agrippent au tronc de Gayel pour qu'ils puissent tous deux savourer l'intensité de cette étreinte sauvage. Si seulement ses branches pouvaient descendre vers elle et l'empoigner avec passion! Gayel est prisonnier de ses racines. Elle seule peut lui procurer le plaisir qu'il mérite.

Les mouvements de son bassin s'intensifient et elle gémit sous l'assaut de la jouissance qui déferle. Une fois apaisée, elle demeure contre Gayel pour prolonger le sentiment de plénitude qui l'envahit chaque fois qu'ils se retrouvent. Sa main effleure l'écorce une dernière fois, puis elle retourne à la maison. Il ne faudrait pas qu'un voisin la surprenne, sinon il pourrait la dénoncer à son père. Elle retourne s'installer à la fenêtre pour rêvasser.

Vers seize heures, une camionnette se stationne devant la maison des Lacoste. Deux hommes en sortent et se dirigent vers la maison aux carreaux brisés. Ils discutent et gesticulent, s'attardant à l'escalier en ruine, à la pelouse en friches et aux volets arrachés. Puis ils pointent Gayel du doigt.

Ces hommes le touchent. Ils le tripotent, l'examinent de tous les côtés, puis secouent la tête. Le plus grand d'entre eux brandit une canette de peinture et il applique deux lignes croisées sur le tronc de Gayel.

Envahie par la colère, Madeline se plaque contre la vitre. Comment osent-ils agir ainsi? Elle dévale l'escalier et fonce en direction des deux malotrus, qui se retournent vers elle en arborant un air surpris.

— Vous! Vous! Que faites-vous à... à... à cet arbre?

Le grand homme lui sourit :

— Allons, mademoiselle, nous faisons juste notre boulot! La ville a reçu des plaintes concernant cet érable. Il penche trop vers la rue et les voisins craignent qu'il tombe. Alors nous allons revenir le couper demain.

Un cri d'épouvante s'échappe de ses lèvres. Le couper? Quelle bande de sauvages! Elle se précipite sur celui qui a parlé et lui donne des coups de pieds dans les tibias. Il hurle et tente de se soustraire à sa rage, mais elle le frappe au visage de toutes ses forces. L'autre homme tente de l'immobiliser, mais il écope lui aussi de quelques coups. Elle ne laissera personne tuer Gayel!

Des bras puissants lui encerclent le torse. Il s'agit de Monsieur Gariépy, le gentil voisin qui a promis de la surveiller. Elle se débat encore un peu, mais il est trop fort pour elle. Tandis qu'elle se laisse tomber sur l'herbe fraîche, elle l'entend excuser son attitude. Elle n'est pas normale, vous comprenez?

Les deux hommes acquiescent d'un air narquois, en disant qu'ils comprennent. Madeline déteste que les gens prétendent la comprendre. Personne ne le peut. Elle est différente des autres. Seul Gayel l'accepte telle qu'elle est. Et ces hommes veulent le tuer.

Monsieur Gariépy appelle son père, lui parle un moment, puis il lui passe le combiné. Madeline essaie d'expliquer ce qui se passe, mais personne ne l'écoute. Elle finit par ne plus parler, cela ne mène à rien. Au bout du compte, elle promet d'être sage et peut enfin raccrocher. Le voisin s'installe au salon pour lui tenir compagnie, mais elle préfère retourner dans sa chambre. Au bout d'un moment, elle l'entend partir.

Le minuscule croissant de lune est trop timide ce soir pour lui permettre d'apercevoir Gayel. Désoeuvrée, elle enfile son pyjama fleuri et se met au lit. Demain, elle trouvera le moyen de sauver Gayel. S'il le faut, elle s'enchaînera à lui et partagera son sort. Ces hommes n'oseront sûrement pas la couper.

Quelque part au milieu de la nuit, elle se réveille en sursaut, sentant une présence dans sa chambre.

— Qui est là?

— Chut mon amour, c'est moi, Gayel.

Madeline écarquille les yeux dans le noir. La longue silhouette de son prince est penchée sur elle et ses branches remplissent le plafond de la chambre. Elle n'arrive pas à voir ses traits, mais elle reconnaît son odeur. Elle lui ouvre les bras, éperdue de bonheur. Gayel s'étend sur elle et lui chuchote à l'oreille :

— Nous aurons droit à une seule nuit, car ils me tueront demain. Avant de mourir, je veux te donner un cadeau, à toi qui m'as donné tant de gentillesse et d'amour. Ensuite je partirai pour toujours.

— Mais pourquoi? Tu n'as qu'à rester avec moi, je te cacherai!

Gayel rit et frotte son écorce rugueuse contre sa joue.

— C'est impossible, ce n'est pas de cette façon que la magie fonctionne. Je suis là parce que ce sera terminé pour moi demain.

Madeline soupire.

— Je ne comprends pas.

Gayel commence à retirer la couverture, puis il baisse le bas du pyjama de Madeline.

— Aucune importance mon amour, profitons de ce merveilleux instant où nous pouvons enfin être ensemble.

Il presse son tronc contre son ventre et ses branches descendent sur elle pour l'envelopper de mille caresses. Madeline s'abandonne à cette étreinte dont elle a tant rêvé.

Le lendemain matin, elle se réveille seule dans son lit. Les larmes aux yeux, elle écarte la couverture et trouve le bas de son pyjama, posé à plat le long de son corps. Elle découvre aussi trois morceaux d'écorce, de précieux trésors qu'elle s'empresse de presser contre son cœur.

Dehors, des voix d'homme montent à sa fenêtre et le bruit d'une tronçonneuse se met à retentir. Secouée par des sanglots, Madeline reste assise dans son lit. Elle refuse d'assister à ce spectacle.

Le temps passe. Les bruits se tarissent, des portières claquent, les hommes sont enfin partis. Madeline se lève et va à la fenêtre. Figée, elle observe l'espace vide, où seule une souche coupée au ras du sol témoigne du souvenir de Gayel.

Des heures plus tard, son père la trouve au même endroit. Il lui parle, mais elle ne répond pas. Personne ne peut comprendre sa douleur. Elle veut demeurer seule dans sa tête, pour rejouer en boucle cette nuit merveilleuse que son amant lui a offerte.

Les semaines passent. La maison abandonnée a été démolie et des gens ont acheté le terrain pour y construire un immeuble. Ils mettront peut-être un joli aménagement, avec des fleurs et des arbustes.

Après s'être longtemps désespéré et lui avoir posé mille questions, son père a finalement mis la maison en vente. Il dit qu'il n'en peut plus de la voir prostrée à la fenêtre, caressant son ventre qui gonfle au fil des jours.

Madeline sourit en observant l'agent d'immeuble tandis qu'il plante sa pancarte dans la pelouse. Ce sera mieux ailleurs. Elle demandera qu'il y ait des arbres, toutes sortes d'arbres. Ce ne sera pas Gayel, mais ils seront ses amis et ils joueront avec son fils.

Son père sort discuter avec l'agent et elle en profite pour aller voir les deux morceaux d'écorce cachés sous son matelas. Les dernières paroles de Gayel lui roulent dans la tête. Si à chaque pleine lune, tu manges un morceau d'écorce et que tu y crois très fort, un jour tu te transformeras en arbre toi aussi.

Ce soir, avant de se coucher, elle pourra enfin prendre une autre bouchée.

vendredi 7 août 2026

Texte : L'issue de la bataille

 (705 mots)

Note : J'ai écrit ce texte lors d'un atelier. Le thème était "magicien rencontre androïde".

***

Comme d'habitude, mon roi s'agite de tous bords tous côtés. Les soldats ont envahi la plaine devant le château, le soleil tape dur et nous n'avons presque plus d'eau. J'ai épuisé tous mes sortilèges, mais voilà, il n'y a plus de nuages dans le ciel et je suis trop épuisé pour contrôler les pensées de l'ennemi.

Je suis las que mon roi me talonne pour obtenir un miracle. Je le comprends un peu, tout de même, le peuple le harcèle jusqu'à sa fenêtre pour connaître son plan de défense. Or, le roi n'en a aucun. Il ne décide plus, il ne trouve plus de solutions; il a transféré ces responsabilités sur mes épaules.

Je n'ai plus d'autre option : je dois révéler à mon roi qu'il existe une autre alternative. Lorsque je n'étais qu'un apprenti, mon maître m'a appris une incantation spéciale, qui me permettrait de prédire l'issue de la bataille.

Si j'avais le choix, je ne prononcerais pas ces mots qui ont jadis détruit mon maître. Je connais le prix de la connaissance et il peut s'avérer très élevé. Je pourrais revenir de mon voyage amoindri, vieilli. Je pourrais même revenir sous forme de bouillie informe. Comme mon maître.

Pour mon roi, pour le peuple, je prononce l'incantation. Je la connais par cœur; on n'oublie pas des mots d'une telle puissance. Je les entends chaque nuit dans mes cauchemars.

Mes mains deviennent translucides et je vois les yeux de mon roi s'écarquiller d'effroi. Je ne lui ai pas expliqué le but de ma démarche; je ne voulais pas lui donner de faux espoirs. Et surtout, je ne veux pas qu'il attende mon illusoire retour pour bouger. Si je ne reviens pas... mais je reviendrai, il le faut.

Lorsque mon corps reprend consistance, je me protège les yeux avec mon bras droit pour éviter d'être aveuglé. Je ne comprends pas. Ne devrais-je pas me trouver dans le château, quelques semaines après la bataille? Je ne vois que des arbres lisses et d'apparence métallique, qui s'élèvent jusqu'au ciel.

J'aperçois soudain devant moi une créature fort étrange, qui semble faite du même alliage que celui des arbres. De par sa forme, elle me ressemble un peu : deux jambes, deux bras, une tête. Par contre, son visage sans vie me terrifie. On dirait un masque.

‑ Bienvenue, voyageur.

La bouche de la créature ne s'est pas ouverte, mais je comprends que c'est elle qui m'a parlé.

‑ Pour votre information, nous sommes à Astria, en l'an 2852.

Sur le coup, je ne comprends pas ce qu'il dit. Puis, la vérité me frappe comme une massue : j'ai fait un bon incroyable dans l'avenir. Trop loin, beaucoup trop loin pour que mon voyage puisse être d'une utilité quelconque à mon roi. Mon sacrifice aura été vain.

La créature de métal s'avance vers moi et me tend la main.

‑ Puis-je vous être utile, voyageur?

Une vague de découragement me submerge. Comment pourrait-il m'être d'une quelconque utilité? J'explique à la créature mes doutes et elle m'explique alors qu'elle s'appelle Androïde et qu'à son époque, de tels voyages temporels sont monnaie courante. Elle a spécialement été conçue pour accueillir les voyageurs comme moi, et ses connaissances historiques sont selon elle très élaborées.

Sans trop d'espoirs, je demande à Androïde si elle connait l'issue de la bataille de Fallon, en l'an 1456. À mon grand étonnement, elle me défile une multitude d'éléments : nous avons perdu la bataille, mais de justesse. Elle m'explique les fautes tactiques, elle m'énumère les mauvaises décisions qui ont été prises. Maintenant, je sais que nous pouvons remporter cette bataille.

Si je me fie aux enseignements de mon maître, je n'ai qu'à prononcer la même incantation pour revenir chez moi. Avant de partir, je remercie Androïde pour son aide.

Maintenant que je suis revenu, si seulement mon roi pouvait m'entendre! Sire, je sais ce qu'il faut faire, écoutez-moi! Les incohérences qui sortent de ma bouche n'expriment pas ma pensée. Mes membres sont paralysés, je ne peux plus bouger.

Contraint à la décision, mon roi accumule erreur par-dessus erreur. Comme l'a prévu Androïde, nous perdrons la bataille.

Et somme toute, je n'en suis pas affligé. L'ennemi va sûrement venir nous achever bientôt. Ce sort me parait plus enviable que celui qui m'attend si je survis.

vendredi 31 juillet 2026

Texte : Le marché du temps

 (1002 mots)

 — Alors, docteur?

Le praticien esquisse une moue compatissante.

— Je suis vraiment désolé, Monsieur Venne. La machine vous donne 2,43 ans à vivre.

— Quoi, c'est tout?

— J'ai effectué le test trois fois et le résultat est toujours le même. Désolé.

Effaré, Mathieu Venne fixe le bout de sa chaussure.

— Qu'est ce que je vais faire?

Cette question, Damien Chase l'a entendue mille fois. Que faire, en effet, lorsqu'on se sait condamné? Profiter de chaque seconde, peut-être.

— Il y aurait bien une solution... commence-t-il en hésitant. Mais elle est coûteuse...

— Je suis prêt à tout! lance le jeune homme.

Quelle fougue, quelle énergie! La vingtaine, sportif émérite, Matthieu Venne n'a rien d'un mourant. Et pourtant, si le docteur Chase en croit les informations inscrites dans sa séquence ADN, il ne fêtera pas ses vingt-cinq ans.

— Vous savez, la technologie de dépistage est très récente et nous n'avons pas encore trouvé le moyen de changer les gênes de nos sujets.

— Je ne suis pas intéressé par votre jargon médical, ni par vos excuses, docteur. Dites-moi simplement comment m'en sortir.

Chase passe la main dans ses cheveux gris.

— Vous devez comprendre qu'il est impossible, à l'heure actuelle, de régler définitivement votre problème. Par contre, nous pouvons vous accorder du temps.

— Du temps? Combien?

— Tout dépend de ce que vous pouvez vous payer.

Matthieu devient songeur.

— Est-ce que c'est légal?

— Je ne vous mentirai pas. Non, ce n'est pas encore légal. Mais ça le deviendra, avec le temps.

— Du temps, je n'en ai manifestement plus, docteur, alors allez droit au but!

Mal à l'aise, Chase desserre son nœud de cravate.

— Certaines personnes souffrent d'un problème opposé au vôtre. Ils ont trop de temps.

— Pardon?

L'expression de Matthieu serait risible si sa situation n'était pas aussi tragique.

— Et si je vous annonçais que vous vivrez jusqu'à l'âge de 120 ans, que diriez-vous?

— Je dirais que c'est formidable!

— Pas pour tout le monde, Monsieur Venne. Certains peuvent même y voir de grands inconvénients. Imaginez le désarroi que peut ressentir une femme, en apprenant que son mari mourra vingt ans avant elle. Imaginez le désespoir d'un quadraplégique, qui sait qu'il en a encore pour des années à supporter sa condition. Imaginez un itinérant...

— Ça va, j'ai compris. Mais que pouvez-vous y changer?

— Il existe une machine qui, disons, permet aux gens dans votre situation d'effectuer des échanges de temps.

— En échange de quoi?

— Bien, ça dépend. Certains exigent de l'argent, et d'autres, une forme différente de paiement.

Une moue dégoûtée apparaît sur les traits de Matthieu.

— Que voulez-vous dire? Différente dans le sens de... physique?

— Peut-être, élude Chase. Plusieurs modes de paiement sont acceptés. À vous de choisir votre donneur. Je vous donne la carte de l'homme par lequel transigent toutes les transactions. Moyennant un certain tarif, bien entendu.

Matthieu s'empare de la carte et n'y lit qu'un nom et un numéro de téléphone. Pas d'adresse.

— Merci, docteur. Enfin, je suppose.

— Et pas un mot de ceci à personne, n'est-ce pas? Je regrette presque de vous avoir dirigé vers cette alternative. Mais, vu votre situation...

— Motus et bouche cousue, promet le jeune homme.

***

— Agence Eden, bonjour.

— Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous avec Luc Messier, s'il vous plaît.

— C'est urgent ou vous avez tout votre temps?

— Quoi? Heu... C'est urgent. Très urgent.

— Je vois. Ne quittez pas.

Le lac des cygnes qui résonne dans ses oreilles ne calme pas l'impatience de Matthieu, au contraire. Sa main droite tient si fort le combiné qu'elle s'engourdit. Il change l'appareil de côté et peste contre cette attente qui lui fait perdre inutilement son temps. Ce temps qui s'égrène à chaque seconde qui passe.

— Monsieur Messier est prêt à vous recevoir.

— Déjà? s'étonne Matthieu.

— Oui. Je vous donne notre adresse.

***

— Alors, combien vous reste-t-il? demande Luc Messier en joignant ses mains sous son menton.

— Un peu plus de deux ans.

— Hum... C'est peu, très peu. Et qu'avez-vous comme liquidités?

— Peu de liquidités, mais un bateau et une voiture de luxe. Je suis prêt à les vendre, s'il le faut.

— Oh! Mais Matthieu... Vous permettez que je vous appelle Matthieu, n'est-ce pas? Je crois qu'il ne sera pas nécessaire de vendre vos biens. Parlons de votre santé.

— Ma santé?

— Oui, votre santé. Si vous devez mourir dans deux ans, il doit bien y avoir une raison physique qui explique votre décès à venir. Une malformation cardiaque, peut-être?

— Pas que je sache. Malheureusement, le test ne donne aucune raison pour le temps qu'il nous reste. Je suis sportif, voyez-vous, et je m'entraîne tous les jours. Je n'ai aucune idée de ce qu'il va m'arriver dans deux ans. 

— Sportif, dites-vous? Ah! fait Luc Messieurs en claquant des doigts, c'est parfait!

— Que voulez-vous dire?

— Que nous pouvons facilement vous obtenir quelques années. Je connais plusieurs donneurs qui donneraient cher pour des muscles comme les vôtres. Dès que nous signons notre accord, je suis en mesure d'implanter votre offre dans le système. Nous octroierons au plus offrant.

— Attendez! Je n'y comprends rien. Vous allez donner mes muscles à quelqu'un d'autre? Et moi là-dedans, qu'est-ce que je deviens?

Luc Messier renverse sa tête vers l'arrière et éclate de rire.

— Mais non, voyons, nous ne donnerons vos muscles à personne! Simplement, nous transférerons votre énergie et votre combativité au donneur qui, en échange, vous offrira de belles années de vie supplémentaires. N'est-ce pas ce que vous désirez? Vivre plus longtemps?

— O... oui.

— Alors, signez ici et laissez-moi m'arranger avec le reste.

***

— Vingt-cinq ans. Il me reste encore vingt-cinq ans à endurer ce corps trop gras, se plaint Mathieu.

Les premiers mois, il a bien essayé de garder ses anciennes habitudes, mais il semblerait que la paresse du donneur ait fait partie du don qui lui a été fait lors du transfert. Non seulement ça, mais aussi une fâcheuse tendance à la gourmandise.

Ces tares ont rendu Matthieu obèse et pantouflard. Tout le contraire de ce qu'il était auparavant.

— Monsieur Messier, je suis prêt à faire un nouvel échange.

— Vraiment? Et qu'offrez-vous?

— Vingt-trois ans de vie. Et en retour, je veux retrouver celui que j'étais avant.

vendredi 24 juillet 2026

Texte : L'après confinement

 (796 mots)

J'ai écrit ce court texte dans les premiers jours de la pandémie, à un moment où nous ne savions pas du tout où tout cela nous mènerait. J'avais besoin d'un défoulement, d'une vision positive à laquelle me raccrocher. Je voulais croire qu'un jour, tout cela serait derrière nous. En même temps, j'avais aussi en tête la trilogie Chroniques de la fin du monde, de Susan Beth Pfeffer (que j'ai adorée, je l'ai lue deux fois - je la recommande fortement!). Ça a donné ce court texte, qui m'a fait du bien.

***

Je ne suis pas certaine d'avoir le droit de sortir. On nous a dit que oui, que le danger était écarté, mais j'ai du mal à y croire.

Il n'y a pas si longtemps, on nous annonçait encore tous ces morts à la télé. J'ai commencé à par suivre religieusement les chiffres, comme si mon attention pouvait les empêcher de monter trop vite, comme si je détenais un pouvoir magique sur la suite des événements. Puis j'ai fini par délaisser les nouvelles en direct, pour me concentrer sur les gros titres en ligne. Ça n'avait rien de réjouissant, alors j'ai commencé à espacer les jours, en m'assurant de garder un contact sporadique avec la réalité.

Et puis maintenant, voilà, on nous dit que la maladie a été vaincue. Allez, citoyens, reprenez vos vies là où vous les aviez laissées! Faites des enfants, gagnez votre pain, arrangez vous pour que la société roule. Et consommez surtout, il faut renflouer les coffres!

Le soleil réchauffe mon visage, à peine rafraichi par la brise printanière. Que nous l'avons espéré, ce printemps! Enfermés dans nos logis, obéissant aux directives, si éloignés de nos vies d'avant que nous n'en gardions qu'un souvenir lointain.

Une porte claque en face, le voisin sort. J'ai peur. Nos regards se croisent, incertains, puis se détournent. Nous n'avons pas encore envie de nous parler. C'est trop tôt, nous ne sommes plus habitués. Comment retrouver nos mécanismes sociaux d'antan?

Je ressens une envie irrépressible de rentrer, mais ce serait idiot. J'ai tant espéré ce moment! Je fais quelques pas, en me demandant où je veux aller. Je ne sais pas. Il n'y a plus de destination, plus de but. Juste mettre les pieds l'un devant l'autre, en surveillant du coin de l'œil les devantures des maisons pour m'assurer que personne ne s'approche.

Qui est encore là? Que se passe-t-il dans ces demeures aux rideaux clos? Quelqu'un finira bien par aller vérifier. Peut-être qu'il n'y aura plus personne à réveiller, personne à sauver.

Aurais-je dû aller voir pendant le pire de la crise? Me mettre en danger pour tenter de sauver certains voisins?

Non.

C'était interdit, j'ai respecté les consignes. J'avais des réserves, j'ai décroché du monde, je me suis préservée. Le jour où l'on a tambouriné en sauvage à ma porte, j'ai fait la morte, je n'ai pas répondu. On m'aurait peut-être volée, tuée pour quelques provisions. Les gens ont fini par devenir fous à un moment donné, puis ils se sont calmés, mais je ne voulais rien vivre de tout cela.

Je suis contente de m'être préservée.

À présent, je suis là. À part le voisin de tantôt, personne ne sort de sa maison. Alors que j'avais peur, maintenant j'aimerais voir quelqu'un. Que l'on me prouve que nous sommes encore plusieurs, plusieurs à avoir passé au travers, plusieurs à avoir su affronter le grand mal.

J'aimerais avoir quelqu'un à visiter, quelqu'un à voir pour m'assurer de son bien-être, sa sécurité, sa survie.

Pendant toute la crise, j'ai été seule. Je l'étais déjà avant.

Je m'en suis réjouie, parce que je voyais les autres s'en faire pour leurs proches, pleurer à cause de leurs pertes.

Enfin, quelqu'un est dehors! Je souris et je presse le pas. J'ai envie de voir quelqu'un, n'importe qui, pourvu que ce soit un autre visage que le mien.

Il s'agit d'une famille : la mère, le père et leurs deux enfants. Enlaçant un couple plus âgé, des parents peut-être. Tout à leurs retrouvailles, ils pleurent de joie. Ne me voient pas. Se fichent que je sois là ou pas.

Ma gorge se serre, j'ai du mal à avaler. Rapidement, je marche pour m'éloigner de la vue de ces gens, pour les enlever de ma vue à moi, car leur joie me blesse.

Je croyais que je n'avais besoin de personne. Je m'étais bâtie une petite vie bien agréable, remplie de plaisirs futiles et éphémères. Mon existence se déroulait à toute vitesse, je ne m'arrêtais pas pour penser, tout était parfait.

À présent, sous ce soleil brûlant du printemps, je me demande si je n'ai pas perdu mon temps. J'ai l'impression de ne rien avoir compris, de ne pas avoir su saisir l'essentiel.

Est-il trop tard? Ai-je encore quelque chose à offrir?

Un garçon débouche d'une cour en courant, riant aux éclats alors que sa sœur lui court après. Insouciant, il me fonce dedans. S'arrête à peine, ne s'excuse pas, repart aussitôt pour échapper à sa poursuivante.

Le soleil est là, la brise me caresse les joues. Et soudain, je me dis que ça va bien se passer.

Ces enfants sont là, je suis là aussi. Il restera sûrement assez d'entre nous pour faire revivre ce monde de ses cendres. Et au passage, j'ai confiance, nous trouverons le moyen de l'améliorer un peu.

vendredi 17 juillet 2026

Texte : Vocation

 (1328 mots)

J'aimerais tant être en mesure de t'expliquer ma réalité ou, mieux encore, de t'amener à la comprendre ! Comme toutes celles qui, avant toi, se sont succédé dans ma vie, tu ne saisis rien.

Tu travailles de neuf à cinq et tu dors huit heures chaque nuit. Tes occupations sont prévues à l'avance, réglées comme du papier à musique. La routine est ta religion, tu chéris tes habitudes et tu maugrées au moindre contretemps. Bref, tout le contraire de moi, le désinvolte chronique qui carbure à l'imprévu.

Je te le concède, j'aurais pu suivre les traces de mon paternel et embrasser une carrière de notaire. La paie aurait été régulière et, certes, plus conséquente. J'aurais pu attendre, rat de bureau aux lunettes épaisses, que le vieux me lègue son étude le moment venu. Va savoir pourquoi, ce n'est pas ce que j'ai choisi. Plutôt que la prospérité et la sécurité, j'ai opté pour la passion.

Ne la vois-tu pas dans mes yeux, justement, cette passion qui s'empare de mon être lorsque mon cellulaire retentit à toute heure du jour et de la nuit ? À mes oreilles, il s'agit de la plus merveilleuse des mélodies. On m'appelle à l'aide, Sophie, on a besoin de moi. Tu ne peux savoir à quel point cette sensation peut devenir grisante, à l'usage.

Pendant que tu dors, la tête bien enfoncée dans ton oreiller en duvet d'oie de Sibérie, ta dernière lubie, j'enfile mon pantalon de service bleu marin, puis ma chemise harmonisée dans la même teinte. Te moquerais-tu de moi si j'osais te révéler un secret ? Vois-tu, avec cet uniforme, je me sens presque comme Superman. L'espace de quelques heures, il m'est permis de devenir l'un des superhéros de mon enfance, un ardent défenseur de la veuve et de l'orphelin. Ces mots sonnent bien, je trouve.

Ce matin, l'appel a retenti vers une heure trente. L'as-tu entendu ? Tu t'es agitée dans ton sommeil. Même si je devais me dépêcher, j'ai marché sur la pointe des pieds pour que ton repos ne soit pas troublé. Au salon, j'ai trébuché sur l'un des jouets du chien, mais j'ai retenu mes jurons. Par égard pour toi.

Je ne trouvais plus mes clés et j'ai mis de longues secondes avant de réaliser qu'elles étaient dans la poche de mon manteau, là où je les avais laissées. En ouvrant la porte d'entrée, le froid m'a saisi à la gorge et je me suis rendu à la voiture en toussant. Oui, ne t'inquiète pas, j'ai verrouillé derrière moi, même si j'étais pressé. Je n'ai manqué à ce devoir qu'une seule fois, il y a six mois. Je t'ai promis de ne plus jamais recommencer et depuis, il me semble, j'ai tenu parole. Tu pourrais arrêter de me le rappeler, je ne suis plus un enfant.

Tu n'aurais pas aimé entendre les mots qui ont fusé de ma bouche lorsque je me suis assis sur le siège durci par le gel. Le givre avait complètement recouvert le pare-brise et je n'avais pas le temps de gratter. Tu me connais. Je me suis contenté d'arroser le tout d'une bonne rasade de lave-vitre afin que la glace fonde un peu. Rendu au coin de la rue, j'avais réussi à dégager le pare-brise, du moins assez pour distinguer les pointillés jaunes sur la chaussée. Si tu m'avais vu agir ainsi, tu te serais inquiétée pour rien. À cette heure-là, hormis moi et mes semblables, personne n'erre sur les routes.

Un mélange d'excitation et d'énervement pouvait se lire sur les visages de mes collègues lorsque je suis entré dans la caserne. J'étais le dernier arrivé et, puisque j'avais été désigné la veille pour conduire le véhicule d'urgence, ils m'attendaient avec une impatience manifeste. J'ai enfilé à la hâte le manteau de mon habit intégral. Le reste, j'allais le revêtir une fois rendu sur les lieux.

Parfois, j'aimerais pouvoir t'emmener sur une intervention. Si tu pouvais t'asseoir à l'arrière, non pas pour assouvir l'un de tes sempiternels fantasmes, mais plutôt pour endosser un habit de combat et t'installer, retenue par des sangles à ton siège, à écouter les codes transmis par la centrale de répartition, à tenter de deviner ce qui t'attend là-bas... Peut-être saisirais-tu l'ampleur de mon besoin, la force des sentiments qui m'envahissent lorsque je réponds à un appel ?

Tu devrais voir nos gyrophares illuminer les rues et les automobilistes s'écarter à notre passage. Nous sommes les héros du peuple, ceux qui ne reculent pas devant le danger. Certains préfèrent les sorties de jour, plus spectaculaires avec la sirène qui nous ouvre le chemin. Pour ma part, je préfère la nuit, alors que les flammes sont visibles à des lieues à la ronde. La scène prend alors des allures quasi surréalistes. Ces pauvres sinistrés, anxieux de nous voir arriver à la rescousse. Et nous, la cavalerie, vêtus de nos habits à bandes réfléchissantes...

Lorsque nos jets entrent enfin en action, je ne m'intéresse plus aux badauds, ni aux voisins en pyjama, photographes amateurs ou autres curieux qui se massent de l'autre côté du périmètre de sécurité. Je me concentre sur ma mission. J'obéis aux ordres et je ne songe plus à mes préoccupations personnelles. Je ne pense plus à toi, à cette moue qui s'attarde sur tes lèvres ces temps-ci.

Avant de revenir à tes côtés, je devrai respecter la procédure. Pendant que mon lieutenant complètera son rapport, nous nous efforcerons, mes collègues et moi, de répondre aux attentes de nos supérieurs. Il faudra nettoyer le véhicule, ranger les tuyaux, remettre les équipements en service. Je n'agis pas toujours selon mon bon plaisir, tu sais.

Il est tard, le soleil se lèvera bientôt. Lorsque j'arriverai à la maison, tu sortiras tout juste de la douche. Fidèle à tes habitudes, tu prendras ton petit déjeuner en lisant le journal du matin. J'aurais aimé revenir plus tôt afin qu'il soit bien chaud, bien sec, mais j'avais un feu à éteindre. Désolé.

Je passerai la porte. Tes yeux froids se poseront sur moi, puis se détourneront. Tu m'en voudras encore parce que je ne pourrai pas t'accompagner chez tes parents à Noël. Tu n'apprécieras pas non plus d'apprendre que je remplacerai un collègue pour le Jour de l'an. Je ne vois pas d'urgence à te l'annoncer.

D'un jour à l'autre, tu me diras que tu souhaites me quitter. Ce n'est plus qu'une question de temps à présent. Peut-être attends-tu que la période des festivités soit terminée. Pour que la pilule passe mieux. Comme si cela pouvait faire une différence.

Je croyais qu'avec toi, ce serait différent. Au début, tu m'admirais. Tu aimais susciter des soupirs d'envie chez tes amies, en leur révélant qu'un héros mettait ses pantoufles sous ton lit. Au retour du boulot, tu réclamais d'entendre le récit de chacune de mes interventions.

Maintenant, tout cela ne te suffit plus, je le vois bien. Tu me l'annonceras bientôt. Et moi, j'aimerais te promettre que je changerai, que je serai dorénavant là pour toi et que le reste passera en second. Je voudrais y croire, mais à quoi bon te mentir ?

Tu sais, il n'y a pas que les alarmes ou mon habit intégral imbibé de sueur et de fumée qui m'importent. Il y a aussi mes collègues, mon équipe, ma bande de copains, que je considère comme des frères. Et tous ces citoyens dans le besoin, ces familles, ces enfants en danger qui nous réclament.

Ce métier fait partie de moi, Sophie. Depuis que je suis tout petit. Être pompier, ce n'est pas qu'un métier, c'est surtout une vocation. Tu t'en accommodais, avant. Tu t'en réjouissais. Qu'est-ce qui a changé ?

Bientôt, tu prononceras ces mots qui me broieront le cœur. Le nez pressé contre les draps qui ont connu nos jours de bonheur, je humerai ton parfum qui s'estompera trop vite. Je pleurerai sur nos photographies de voyage, j'écouterai en boucle ta chanson préférée dans l'espoir qu'elle apaise ma souffrance.

Puis l'alarme retentira et j'oublierai jusqu'à ton nom.

vendredi 10 juillet 2026

Texte : Les oeuvres de l'immortalisateur

 (824 mots)

Ça n'avait pas été une mince affaire, de geler cette scène dans sa perfection immaculée. Jenna avait lu le compte rendu de l'expédition, plusieurs fois, et elle n'en revenait toujours pas de la précision et le talent déployés par l'artiste. Il avait réussi à surprendre un loup en train de croquer une pomme interdite, c'était quand même un grand prodige.

Connor McMellan était vraiment le meilleur parmi les immortalisateurs. Depuis qu'elle était toute petite, Jenna admirait ses œuvres.

Elle prit le temps d'observer les pommes de sagesse qui pendaient, figées pour l'éternité, au bout de leurs tiges. McMellan avait même réussi à préserver le givre qui s'était accumulé sur elles, signe que l'immortalisation avait été immédiate, parfaite et immuable.

Dans cent ans, dans mille ans, cette scène de loup blanc en train de braver les interdits pour acquérir la connaissance continuerait de captiver les foules. Le nom de Connor McMellan serait, pour toujours, synonyme d'achèvement et de perfection ultime.

Jenna se déplaça vers la droite afin de humer les effluves du rosier que le maître avait capturé pour l'éternité. Pas de givre cette fois, ni d'animal exposé, mais uniquement un buisson en fleurs dans un été chaleureux. Certains critiques avaient louangé l'audace de McMellan, tandis que d'autres l'avaient boudé ou même calomnié. Non, il n'y avait pas d'insectes dans cette œuvre ni effets spéciaux d'aucune sorte. Pas de mouvements artificiels ni de chaleur rayonnante pour réchauffer les visiteurs, ou plutôt tricher leurs perceptions.

Il n'y avait que ce rosier et ce merveilleux parfum qui se diffusait près du cube. Par un moyen inconnu, McMellan avait réussi à immortaliser une odeur, sans qu'elle puisse se faner ou s'éteindre. Le monde se corromprait, les guerres éclateraient, sans que rien ne puisse altérer la beauté de ces roses et leur délicate fragrance.

Avec appréhension, Jenna se déplaça vers le prochain artéfact, qui représentait cette fois un proche de McMellan : son chat Tigris, qu'il avait tant aimé. Jenna ferma les yeux pour se souvenir du témoignage de McMillan à propos de l'animal.

« Je l'aimais beaucoup trop pour le laisser mourir, alors il vivra pour l'éternité. »

Là encore, plein de gens avaient trouvé à y redire, mais tel était le lot de tous les artistes : très souvent, leur génie n'était reconnu qu'après leur mort.

Les deux prochains cubes n'avaient pas grand intérêt. McMillan avait tenté d'immortaliser des scènes de la vie courante, mais qui aurait pu s'extasier devant une corde à linge surchargée de vêtements mouillés ou devant une voiture d'où s'échappait de la fumée polluée? Aucune odeur, aucune originalité particulière. McMillan était vraiment confus à cette époque. Il avait perdu la foi et ses repères.

Puis, il y eut la révélation. Jenna s'approcha à pas mesurés de ses trois cubes fétiches, qui renfermaient chacun ce qui avait été le plus cher à McMillan.

Le premier contenait son frère Yohan, son confident de toujours, qui l'avait trahi en lui volant l'amour de sa vie. Yohan arborait une délicieuse expression hébétée et il était clair qu'il n'avait pas tout à fait compris ce qui était en train de lui arriver. Pour l'éternité, il demeurerait figé dans cette merveilleuse semi-compréhension. McMillan avait vraiment frappé fort avec celui-là.

Une fois de plus, les larmes de Jenna lui montèrent aux yeux lorsqu'elle regarda le cube de Safira, la fille de McMillan. Celle-là n'avait rien fait de mal et c'était ce qui rendait son sacrifice si merveilleux. Son propre père, par amour et désir de la préserver à jamais du malheur et de la désillusion, l'avait figée en plein sommeil. Jamais ses petits yeux fragiles ne verraient le mal ni ne comprendraient l'injustice de la vie. Bienheureuse enfant, d'avoir été tant aimée!

McMillan trônait dans le troisième cube, aussi splendide que le jour où la jeune Jenna l'avait découvert. À l'époque, elle avait à peu près l'âge de Safira et cette rencontre l'avait transformée à jamais.

Car oui, on peut tomber amoureuse à l'âge de dix ans. McMillan avait depuis longtemps prouvé que le temps n'a aucune importance.

Aujourd'hui, Jenna avait atteint l'âge parfait pour accomplir son destin. Après toutes ces années de solitude, tous ces efforts pour entrer à l'académie, passer les tests, réussir sa formation, elle était maintenant une immortalisatrice diplômée. Avec tout le matériel que ça impliquait, y compris un module de capture à deux temps.

Les lois avaient changé depuis l'âge d'or de McMillan. Plus personne ne pouvait accomplir des prodiges comme les siens. Du moins, en théorie.

Si l'on trouvait le moyen de contourner les systèmes de sécurité et de reprogrammer le module, tout redevenait possible.

Jenna s'installa à côté de McMillan et elle appuya sur le bouton de démarrage. Tout autour, des alarmes se mirent à retentir, mais il était trop tard. Elle sourit et prit la pose, le visage à demi tourné vers son idole.

Ça y était. Elle aussi, elle serait désormais immortalisée dans l'univers de Connor McMillan.

vendredi 3 juillet 2026

Texte : Premier jour

 (709 mots)

Extrait du témoignage de Stéphanie Auger - Témoin de l'enlèvement et épouse de François Martin

Apparition d'une femme à l'écran, jeans et t-shirt noir, assise sur une chaise. Visage ridé, cheveux teints en roux, expression faciale reflétant l'épuisement.

Ce jour-là, j'étais dans la cuisine, en train de préparer le dîner. Olivier jouait dehors avec des amis. François travaillait dans ses serres. J'ignore sur quelle expérience, il n'en parlait pas beaucoup.

Elle penche la tête, ses épaules tressautent. Puis elle se redresse, les yeux rougis, des larmes coulant sur ses joues.

Ça ne m'intéressait pas vraiment, vous comprenez? Je trouvais son jargon scientifique trop compliqué. Aujourd'hui, je donnerais tout pour qu'il puisse encore me raconter. Il ne veut plus rien savoir de ses recherches, il a perdu tout intérêt, toute passion. Il se contente d'errer dans la maison.

Elle inspire profondément, puis expire.

Le ciel s'est assombri. Vous connaissez le phénomène : des nuages qui surgissent d'un seul coup, une lueur orangée qui perce au travers et jette un étrange éclairage aux alentours, comme si c'était le coucher du soleil en plein jour ou une éclipse, mais on n'a jamais rien vu de pareil.

J'en avais entendu parler, comme tout le monde, mais qui aurait cru que ça arriverait chez nous? François n'était pas un si grand savant. Juste un botaniste qui avait fait quelques découvertes intéressantes. Ça lui suffisait, ça nous suffisait, nous étions heureux.

Je me souviens des hurlements des enfants, au loin. De notre fils courant vers la maison. Oli m'a raconté par la suite qu'il avait vu rayon bleu venu du ciel, qui visait directement les serres. Il avait été terrorisé, il avait eu peur pour son père. Puis la lueur était devenue rouge, et tout avait explosé.

Elle se lève et regarde la caméra. Son visage est crispé, elle se met à crier.

Notre fils et ses amis ont assisté à tout! Les flammes qui dévoraient les serres de François, le lac qui se solidifiait tout près, se transforment en cette sorte de glace dure, comme du métal, que vos soi-disant experts ont tant étudiée! Savez-vous seulement ce que c'est? Pouvez-vous au moins nous dire ce qui est arrivé à mon mari? Pourquoi j'ai passé dix-sept ans sans nouvelles, pourquoi il est réapparu tout à coup, sans aucun souvenir de ce qui s'est produit depuis le jour de son départ, avec ce trou sur le côté de la tête?

Laissez-nous vivre en paix, arrêtez de harceler ma famille!

L'image coupe. Puis la femme est à nouveau à l'écran, assise sur la chaise, plus tranquille.

Non, François ne m'a rien dit. Vous l'avez vu par vous-même, il ne sait rien. Notre fils non plus. Nous essayons de recoller les morceaux, de rattraper le temps perdu. Ce n'est pas évident. Au moins, je ne me suis jamais remariée. Je peux être là pour François, l'aider dans tout ça, même si je me sens impuissante.

Mais vous vous en foutez, n'est-ce pas? Vous voulez juste découvrir ce qui est arrivé à tous ces savants qui sont revenus tout à coup. Que croyez-vous? Nous aussi, nous voulons comprendre!

L'écran devient noir, puis fond vers la prochaine intervention.

*

Rapport de Mikaël Vallée - Chercheur à l'Institut Cartier-Renier

Un homme apparaît, sarrau blanc, longs cheveux poivre et sel et visage souriant.

C'est inespéré! Pour la première fois, nous avons pu recueillir un témoignage de ce qui a pu se passer là-haut. C'est peu, mais ça jette une lumière nouvelle sur les cas d'enlèvement. Mais regardez vous-mêmes.

Il montre un bout de papier à l'écran, tout chiffonné, puis éclate de rire.

D'accord, j'avoue, comme tous les grands esprits de ce monde, le professeur Martin écrit très mal. Il paraît que c'est un signe d'intelligence! Mais notre expert en calligraphie a pu déchiffrer le message. C'est une sorte de journal intime, un début du moins. Voici ce que ça dit :

Premier jour. Ils m'ont enlevé et m'ont enfermé. Un représentant, humain, est venu me parler. Je dois coopérer, sinon ils s'en prendront à ma famille. Je dois d'abord apprendre leur langage. Puis je devrai travailler avec les autres savants. Si nous arrivons à trouver la solution, nous pourrons rentrer chez nous.

La nourriture ici est infecte.

jeudi 2 juillet 2026

Défi de réécriture pour mon roman en cours

Hé la la! Je suis dans une étape compliquée avec mon roman (en cours de réécriture). 

Voici la situation : 

J'ai une trentaine de pages, à la fin du roman, qui ne fonctionnent pas du tout. Je suis clairement allée un peu vite au premier jet pour ce bout-là, pour 2 raisons : 

  1. J'avais hâte de finir pour pouvoir dire que mon premier jet était fait!
  2. C'est un passage plus complexe et émotif, et je n'avais pas toutes les scènes en tête. Il est clair que je n'avais pas assez réfléchi à tout ce qui devait être mis à cet endroit. Je suis quand même allée au bout de ce que je savais, et j'ai laissé à la "Isabelle du futur" (copyright Carl Rocheleau) le défi de régler cette situation.

Et là, zut, la "Isabelle du futur"… bien c'est moi! 

Mon constat actuel : Hélas! Je dois revoir ces 30 pages au complet. Je ne peux pas juste retravailler cette section, ça ne fonctionnerait pas. Je veux étirer des passages, rajouter des scènes, en enlever, intégrer plein d'éléments que j'ai pris en note après mon premier jet. 

Il y a donc un deuil à faire des 30 pages que j'ai écrites (on peut prendre une minute de silence à leur douce mémoire…). 

Bon, ça y est, mon deuil est réglé. (Dans les faits, ça m'a pris 2 jours pour me résoudre à accepter ce constat, mais faisons semblant que ça m'a juste pris quelques secondes!).

Je vais déconstruire pour mieux reconstruire, et je sais que ce sera bien meilleur ensuite. En attendant, ça va prendre du jus de cerveau pour rebâtir tout ça. Et du courage et de la persévérance (je trouve que ça nous en prend beaucoup, à nous les auteurs, tout au long de notre processus!).

La seule manière qui fonctionne bien pour moi dans ce genre de situation, c'est ce que j'appelle le "chemin de garnottes". J'aimerais ça, moi, être la sorte d'auteure qui arriverait à écrire tout ça d'un coup et que ce soit parfait (ça existe?), mais ce serait trop simple pour mon cerveau. Mon cerveau, lui, il aime ça quand c'est compliqué. Sinon, où serait le plaisir? (petit rire sarcastique) 

Alors, allons-y, je vais faire ça compliqué : 

  • Je vais reprendre plusieurs fichiers (notes de retravail, les 30 pages écrites et mon ancien plan) et je vais découper les éléments. Ça va me donner une belle liste remplie d'éléments. 
  • Je vais jouer avec ces éléments comme avec des morceaux de casse-tête. Peu à peu, ça va se placer et prendre son sens. 
  • Je vais bâtir mon plan, chapitre par chapitre.
  • Je vais écrire les chapitres au complet (en essayant de résister à la tentation de recopier des passages de l'ancienne version… Heu, bon, je peux me négocier à moi-même le droit à 10 % de recopiage peut-être? Mouais…). 

Vous l'aurez compris, tout ça va prendre du temps. Ça tombe bien, je tombe en vacances dans quelques jours. En plus, j'ai prévu de me faire une belle retraite d'écriture en solo (2 nuits toute seule dans une auberge). 

Je sais que je vais venir à bout de ce casse-tête. C'est juste une question de temps, de courage et de persévérance. J'adore ce projet et j'ai du plaisir à jouer dedans. Je ne suis pas inquiète, je vais finir par arriver au résultat que j'espère. 

Avec une bonne dose de café et de patience, rien n'est impossible!

vendredi 26 juin 2026

Texte : Marée nocturne

 (1306 mots)

Note : Ce récit m'a été inspiré par une amie. Quand elle m'a raconté ce qui lui était arrivé, ça m'a émue et j'ai eu envie d'écrire un texte à ce sujet.

*

Elle écarte les jambes, fronce les sourcils. Quelle est cette humidité ? Ses cuisses glissent pour tâter l'étendue des dégâts. Les draps sont froids et mouillés. Mouillés ?

Elle pousse un gémissement angoissé. D'un bond, Marc se redresse et allume la lampe de chevet. Cheveux ébouriffés, yeux hagards, ils fixent d'un même regard épouvanté la flaque rouge qui se répand autour d'elle. Tout ce sang, il y en a tellement !

Pourtant, elle n'a pas mal. Ce ne peut être bien grave.

Sourde à la panique de Marc qui l'exhorte à ne pas bouger, elle roule vers la droite, descend du lit et se redresse. Le sang se met à descendre le long de ses jambes. Trop vite. Il atteint déjà ses chevilles.

Puis, floc, une masse tombe dans sa petite culotte. Elle vacille.

En arrière-plan, loin dans sa conscience, elle voit Marc se lever, la rejoindre, l'interpeler d'une voix inquiète. Mais son cerveau se bloque, elle ne l'écoute plus. Cet instant ne peut être réel. Pas après tout ce temps, tous ces efforts, c'est impossible !

Marc s'approche, plein de sollicitude. Il lui demande s'il doit appeler une ambulance. Pauvre chéri, il ignore comment réagir. Ils n'ont jamais vécu une telle situation. D'ordinaire, elle est forte. En contrôle. Elle décline son offre. Ils se rendront aux urgences par leurs propres moyens.

Elle se sent bien, trop bien. Ne devrait-elle pas éprouver de la douleur, se tordre sous les crampes ? Ce n'est peut-être pas dramatique. Il arrive que des femmes aient des saignements en début de grossesse, non ? Mais autant ?

Elle ferme les yeux et demande à Marc d'aller lui chercher un plat avec couvercle hermétique. Puis elle glisse sa culotte le long de ses jambes, replie le tissu dégoulinant et le dépose dans le plat. Marc referme le couvercle. Elle ne veut pas voir ce qu'il y a dedans.

Sur la route de l'hôpital, Marc la questionne sans arrêt à propos de son état. Elle s'efforce de le rassurer. Puis c'est l'arrivée à l'urgence. Le branle-bas de combat de Marc, l'empathie quasi indifférente de l'infirmière de garde. L'attente dans une salle, interminable, tandis que ses entrailles se vident de leur substance.

Le médecin, un homme mince aux cheveux grisonnants, arrive et l'examine. D'une voix douce, il leur confirme la perte du bébé. Elle peut enfin laisser couler ses larmes. Marc la soutient, pleure lui aussi. Puis le médecin gribouille une prescription. Pour une échographie. La routine, il le faut, pour vérifier si tous les morceaux sont partis, si un curetage sera nécessaire.

Les morceaux. Ces mots roulent dans sa tête, elle n'écoute plus ce que les deux hommes se disent. Des morceaux de casse-tête. Et deux morceaux de robot ! C'est ridicule, elle perd la boule.

Puis c'est le retour à la maison. Elle se douche, déambule sans but dans la maison, s'assoit devant le téléviseur éteint. De son côté, Marc ne chôme pas. Il s'agite, appelle au bureau pour prévenir de son absence, cherche le numéro de son employeur à elle, parle à une foule de gens pour les informer du malheur qui vient de les frapper.

Et elle, pendant tout ce temps, demeure assise. Et c'est là, les cheveux humides, les mains posées sur les cuisses, qu'elle entreprend de faire son deuil. Tout un défi ! Un instant, il était là, cet enfant si longtemps désiré. Grandissant dans son ventre, son ventre enfin porteur de vie et d'espoir. Et cette nuit, il est parti. Noyé dans ce flot de sang qui s'écoulait entre ses jambes nues, ce sang clair qui s'imbibait partout dans les draps, le matelas. Formant des taches dont elle n'a pas le courage de s'occuper pour l'instant. Marc a promis de s'en charger, il fera de son mieux, mais il n'arrivera sûrement pas à effacer tous les souvenirs de cette horrible nuit.

Une envie de crier la submerge soudain, comme une lame de fond. Deux ans. Il a fallu tout ce temps avant que son ventre arrive à enfin porter la vie. Et maintenant quoi, c'est déjà terminé ?

Le fœtus n'en était qu'à sa dixième semaine de gestation. Une période critique, elle le savait, on l'avait mise en garde, avertie, prévenue, mais comment accepter cette perte ? Pourquoi lui offrir un tel cadeau si c'était pour le lui reprendre ensuite ?

Ses larmes meublent cette triste nuit. À sa gauche, Marc respire avec régularité. Rien ne l'empêche jamais de dormir, lui.

Une journée passe, puis deux. Elle s'est calmée, a retrouvé un peu de sérénité. Et par ce bel après-midi ensoleillé, elle sent enfin son esprit s'apaiser. Elle lève les yeux au ciel et décide d'accepter son malheur. Elle est croyante. Si Dieu a décidé que tel devait être son destin, il doit avoir Ses raisons, des motifs justes et raisonnables. Elle s'en remet à Sa volonté. Il y aura d'autres tentatives, d'autres essais. Elle se montrera patiente.

Puis vient le jour de l'échographie. Marc l'accompagne. Elle ne se sent pas si déprimée. Après tout, ce n'est qu'une étape de plus. La dernière, pour pouvoir en finir et tourner la page.

Ils attendent longtemps. Puis on l'installe dans une salle d'examen. Marc lui tient la main. Ils attendent, stoïques, tandis que l'échographiste, une jeune femme aux cheveux blonds, passe son instrument sur le gel glacé étalé sur son ventre gonflé.

La jeune technicienne pointe l'écran, puis encercle du doigt une image qui, selon elle, confirme la perte du bébé. Difficile de voir, c'est loin d'être clair. Ah, cette sorte de sac aplati. C'est là que se trouvait le fœtus. Avant d'être expulsé. La main de Marc se resserre sur la sienne.

L'échographiste se fige. Bredouille d'une drôle de manière, des « mais », « madame », « monsieur », elle semble chercher ses mots. Que se passe-t-il ? Encore une hésitation, puis elle repasse sur le ventre. Son doigt pointe à nouveau l'écran, cette fois-ci pour montrer une sorte de poire, au milieu de laquelle une minuscule amande palpite.

Étaient-ils au courant ?

Au courant de quoi ?

Des jumeaux. Ils attendaient des jumeaux. L'un des sacs a perdu son bébé, mais l'autre est toujours bien rempli. Elle et Marc n'ont pas tout perdu. Il leur reste un espoir.

*

Les sorties au centre commercial représentent toujours une fête. L'occasion de parader avec son bébé tout neuf, de discuter avec des gens, d'accueillir leurs compliments. Et, bien entendu, de rencontrer d'autres mères comblées elles aussi par la maternité !

La journée est splendide, un temps idéal pour sortir dans les magasins. Au détour d'une allée, elle croise une poussette à deux places. Et esquisse un sourire compatissant à la mère, qui doit en avoir plein les bras. Déjà qu'avec un, elle a du mal à y arriver !

Puis son regard s'attarde sur la paire de bambins. Environ deux ans tous les deux, des jumeaux, donc. Sa gorge se serre. Elle les examine un peu mieux.

Le garçon de gauche est magnifique. Des cheveux bruns, de grands yeux vifs et graves. Tommy lui ressemblera peut-être lorsqu'il sera plus grand ?

Puis elle croise le regard de l'autre et se fige. De toute évidence, celui-ci est trisomique. Elle a lu quelque part que ce genre d'anomalie chromosomique se produisait parfois avec les jumeaux. Un enfant parfait, l'autre moins.

Dans les yeux de ces enfants disparates, elle a l'impression de lire un message. L'annonce de l'existence qui aurait pu attendre ce fœtus qu'elle a perdu. Mal à l'aise, elle esquisse un dernier sourire à l'attention de la mère et s'éloigne.

Par chance, elle n'est pas en totalité maîtresse de son destin. Et c'est aussi bien.

Plus que jamais, elle est persuadée que quelqu'un, là-haut, veille sur elle. Et qu'Il s'assure de ne jamais exiger d'elle... plus qu'elle ne saurait donner.

jeudi 25 juin 2026

Bilan après 1 an de Tout le monde peut écrire

J'ai déjà parlé, dans des billets précédents, de mon expérience avec Tout le monde peut écrire (une initiative de Carl Rocheleau).

Aujourd'hui, ça fait 1 an exactement que je fais partie du groupe. Il y a 1 an, le 25 juin 2025, je participais à mon premier cours donné par Carl.

J'ai déjà fait un bilan de mes 9 mois d'abonnement à TLMPE, que vous pourrez trouver ici. Pour éviter de la redondance, je ne répéterai pas ce que j'y ai déjà dit (libre à vous d'aller lire ou relire mon article à ce sujet).

Voici ce que je peux ajouter à ce bilan :

  • De mars à juin 2026, durant 15 semaines, Carl a livré toute une performance avec sa "Formation en écriture de fiction", à laquelle plusieurs nouveaux auteurs se sont inscrits. J'y ai encore appris plein de notions, qui étaient organisées dans une progression logique et structurée. Pour cette session de cours, Carl a ajouté des coachings en groupe, qui vont se poursuivre au cours des prochaines semaines. J'ai aussi eu droit à des coachings privés (inclus dans la formation). Aux derniers cours, Carl nous a montré une méthode d'organisation de nos fichiers pas mal intéressante, que je vais sûrement tester pour l'écriture de mon prochain roman. Bref, pour moi, c'est un succès sur toute la ligne!
  • Je me suis permis d'être une "mauvaise élève" et je n'écrirai pas la nouvelle que je pensais produire pour le cours. En fait, j'ai un beau problème : c'est devenu un projet de roman (oui, un autre!). Donc, je me donne le droit de ne pas écrire de nouvelle. Et c'est bien correct pour Carl. C'est un prof/coach très relax, il ne nous met jamais de pression et on fait pas mal ce qu'on veut. 
  • Encore plus "mauvaise élève" : J'ai écouté beaucoup de cours et de coachings enregistrés, parce que ça fonctionnait mieux avec mon énergie et mon horaire. Encore là, aucun problème. Je suis libre et je fais les choses à ma façon. Et c'est tant mieux, c'est ce qui me permet de continuer avec le groupe. Vive la liberté!
Si vous êtes intéressé(e) par TLMPE, voici quelques informations utiles :
  • Une nouvelle formation sur la réécriture va débuter à la mi-août. Elle n'est pas encore en vente, mais Carl fait déjà des rencontres avec toutes les personnes intéressées. Les gens peuvent prendre rendez-vous au lien suivant
  • Précisions importantes : Carl rencontre chaque personne intéressée pour s'assurer qu'elle est rendue à cette étape de son cheminement. Et il ne vend rien pendant cette rencontre (gratuite).
  • Quant à la formation qui vient de se terminer (mars à juin 2026), c'est le même processus, mais les cours sont enregistrés. Il y a quand même les coachings en groupe et privés qui sont inclus, si on veut s'inscrire.
En ce qui me concerne, mon abonnement à TLMPE est le meilleur investissement que je pouvais faire pour mon développement en tant qu'auteure. Je vois ça comme de la formation continue, qui me permet de cheminer dans le confort de mon foyer (tout se fait à distance), en ayant accès à une plateforme où s'accumulent tout plein de contenus et d'outils. En prime, j'y trouve une communauté qui est en train de s'agrandir, avec des auteur(e)s passionnés qui me ressemblent et avec qui je peux connecter.

En somme, je dresse un bilan très positif de cette première année avec Tout le monde peut écrire. Plus je découvre les méthodes de travail de Carl, plus je me rends compte que je peux pousser plus loin ma démarche d'auteure. C'est très stimulant!

vendredi 19 juin 2026

Texte : Renaissance

 (246 mots)

Note : Ce texte a remporté, en 2012, le 1er prix au Défi d'écriture Au-delà du réel de la Zone d'écriture Radio-Canada (inutile de chercher sur le web, le lien que j'avais ne fonctionne plus).

Si je me fie à ma mémoire, il fallait écrire le début d'un (possible) roman de science-fiction. Le tout était organisé en collaboration avec la revue Solaris.

En fait, j'avais vraiment l'intention, à l'époque, d'écrire un roman avec les personnages évoqués dans ce texte (j'étais dans un gros trip Asimov, ça paraît, hein?). J'ai des notes et un début de plan à ce sujet; toutefois, le projet était trop vaste pour ce que j'avais envie de faire à l'époque, alors j'ai remis ça à plus tard. Comme pour bien d'autres projets qui sont actuellement sur la tablette (on ne peut pas tout écrire en même temps, n'est-ce pas?).

Un jour, qui sait?

*

L'éclat de la lumière l'aveugle. Elle ferme les yeux et savoure un moment le néant, puis ses paupières s'entrouvrent pour découvrir le monde.

L'esprit vide, elle observe. Sa conscience commence à s'éveiller par bribes éparses et floues. Et enfin, les souvenirs jaillissent. Elle s'appelle Amélia Sicard, la seule et l'unique. Ou presque. Son regard glisse vers le lit adjacent, sur lequel un corps usé par les années repose en paix.

Dégoûtée, elle se détourne. Carley se penche au-dessus d'elle, ses traits figés dans cette éternelle neutralité qui le caractérise.

- Comment vous sentez-vous, Maîtresse ?

En guise de réponse, Amélia remue les doigts de sa main gauche. Les nerfs réagissent bien. D'ici quelques jours, elle pourra se lever et profiter de ce corps tout neuf. Admirer ce visage rajeuni... et songer chaque nuit à cette vie qu'elle vient de dérober.

Pour chasser les remords, elle se répétera qu'elle n'a rien demandé. Il y a longtemps que Carley décide de tout et qu'il accomplit son devoir de protecteur sans recourir à son consentement.

Avec une lenteur étudiée, Carley caresse la joue d'Amélia. Puis effleure son cou. Sa peau d'homme est si douce, si parfaite. Ses concepteurs l'ont manufacturé avec soin. Amélia frissonne.

- Carley, non. Je t'en prie.

En serviteur dévoué, il ne vise que le bonheur de sa maîtresse. Et c'est là l'essence même du problème.

Parfois, Amélia rêve que Carley puisse oublier un instant ses devoirs... et la laisser mourir une bonne fois pour toutes.