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Note : J'ai écrit ce texte en partant d'une contrainte particulière, découverte dans le livre Comment écrire des histoires d'Élisabeth Vonarburg, édition 2013, pages 128-129. L'exercice consiste à choisir un certain nombre de livres dans des genres divers. On ouvre ces livres au hasard et on prend une ligne par page (pas une phrase, mais bien une ligne complète). On retranscrit ces lignes les unes sous les autres (je l'ai fait à l'ordinateur et j'ai imprimé le résultat). Ensuite, on découpe les lignes en languettes, qu'on va manipuler pour "jouer" avec et les placer dans un certain ordre pour créer des éléments d'une future histoire. Il y a tout un procédé qui vient ensuite, et toutes sortes de possibilités, mais ça vous donne une idée du concept. Au bout du compte, ça nous donne la base d'une histoire qui peut vraiment nous sortir de notre zone de confort habituelle. Un moyen comme un autre de développer sa créativité! Cette méthode a bien fonctionné avec moi, je vais sûrement la retenter un jour.
*
Les murs se défont en gros morceaux. Des couches de gravats s'empilent, comme autant de témoins de l'onde de choc. Femmes et enfants pleurent, leurs larmes laissant sur leurs joues des trainées de boue granuleuse.
Monstre. Ce n'était pas nécessaire. Il suffisait à Yali de lancer un ultimatum, de donner ses conditions. La population de ce village de Verdalia, pacifique et sans armes, lui aurait donné satisfaction. Pour peu que l'on puisse satisfaire Yali, bien entendu.
Les lueurs orangées du soleil oublié flottent au-dessus des toits défoncés, illuminant les yeux des enfants stupéfiés. Des arbres enflammés se consument sous les regards des survivants abasourdis. L'explosion a fauché plusieurs villageois alors qu'ils vaquaient à leurs occupations.
Là, cette femme qui arbore la peau noire du clan des Loups. Tapie dans l'ombre d'un poteau qui s'élève encore bien droit. Yali l'a aperçue. La femme n'est même pas jolie, son front bas et son nez camus auraient dû la protéger de l'envie de Yali, mais mon aimée peut parfois se montrer si irritable. Sans aucune mesure, ni justification.
Je préfère observer les cieux anonymes et les champs où l'avoine mûrit au soleil. Tout, plutôt que ce spectacle.
Si seulement Yali pouvait s'amender. Je l'espère encore. Pauvre fou.
Elle les tuera tous. Je le sais, inutile d'espérer le contraire. Je demeure impuissant. Incapable de l'atteindre, de la raisonner, de l'empêcher de nuire. Pourquoi ai-je tant de mal à détourner mon regard d'elle?
Le passé. Là est mon salut. Choisir un souvenir, le premier qui me vient à l'esprit. Voilà. Yali perchée sur sa monture. Chargée de vestiges archéologiques amassés à force de pillages.
Je me rappelle bien sa vie d'alors. Sa troisième incarnation.
À l'époque, Yali vivait sur Zolar, se spécialisait dans le commerce et frayait avec les Solitaires, une bande de femmes sans scrupules qui payaient en espèces et avec lesquelles elle passait des nuits à se saouler à mort. Une drôle d'existence, je souhaitais mieux pour elle. Un brin de bravoure, un acte sortant de l'ordinaire. N'importe quoi, pourvu qu'elle remplisse son existence.
Une nuit, pour donner un coup de pouce au destin, j'avais envoyé à Yali un brigand. Penché sur la chef de la bande, il s'apprêtait à l'égorger dans son sommeil. J'escomptais une bataille, un combat échevelé, un sauvetage héroïque. Certes pas une telle sauvagerie de la part de Yali.
Du carnage qui a suivi, je ne retiens qu'un moignon de lame, grugé par la rouille, brandi avec une rage destructrice. Une telle colère contre le brigand, je m'en serais peut-être arrangé. Sauf qu'une fois le vaurien éliminé, Yali n'avait pas arrêté son élan. Une à une, ses compagnes avaient succombé à sa lame émoussée.
J'ai bien observé Yali lorsqu'elle a refermé la porte du refuge derrière elle. Ses yeux encore remplis de fièvre se sont posés sur la porte, toute rouillée, au grillage distendu. Je ressens encore ses pensées, sa soif, ses délires. Puiser en elle la force de continuer à marcher, la sueur lui brûlant les yeux. Elle venait de tourner le dos à ses appuis clandestins et à ses repaires secondaires dans cette région. Pour un simple moment de folie, qu'elle-même ne pouvait s'expliquer.
Cette fameuse nuit, je me rappelle avoir tremblé. Une fois de plus, j'ai songé à tout arrêter. À sévir et ainsi, préserver des milliers de vies. Mais mon amour pour Yali était si grand. Il me fallait essayer encore.
Un sifflement assourdissant m'oblige à me replonger dans le présent.
Les bracelets lumineux aux poignets de Yali s'illuminent. Mes bracelets. Elle me les a volés. Dépouillé des bracelets d'Orick, je ne peux plus me balader dans l'espace. Uniquement dans le temps. Condamné à assister à ses crimes autant de fois que je le souhaite, mais sans pouvoir intervenir.
Un flottement traverse le groupe des survivants. Les orteils de Yali grouillent d'impatience. Je me raidis, puis me rassure aussitôt. Elle ne possède pas ma maîtrise des bracelets. Elle n'a qu'une faible expérience de leur maniement. Si ce n'est du mouvement rotatif des poignets que, dans ma grande naïveté, je lui ai enseigné, la position de ses membres inférieurs est incorrecte. L'intensité et la durée doivent être calculées avec précision, sinon le résultat sera pitoyable.
Yali pose ses mains sur ses cuisses et pivote d'un demi-tour. Sa jambe droite se soulève avec grâce vers l'avant. Un déferlement de couleurs jaillit de sa bouche.
L'instant d'après, le village est entouré par une pluie de météorites qui s'abat sans relâche, réduisant inexorablement l'espace disponible. Les habitants sont maintenant prisonniers. Nul ne pourra échapper à la colère de Yali. Elle s'élève dans les airs, triomphante, protégée des impacts grâce à la puissance des bracelets.
Malgré l'horreur de la scène, je suis fasciné par Yali. Elle a réussi. Elle y est parvenue seule et sans aide.
Je pourrais détourner le regard, mais mû par une sorte de masochisme, je préfère l'observer. C'est aussi bien. Ainsi, j'arriverai peut-être à me convaincre de ce qu'elle est devenue. De ce qu'elle a toujours été. Ah, ce que l'amour peut rendre aveugle!
Quelques vaillants entreprennent d'encercler Yali. Il n'y aura pas de combat, je le sais. Je viens d'entrevoir leur absence d'avenir. Leurs corps explosent.
Des brouillards d'eau pulvérisée se soulèvent, extraits à même la terre humide. La femme près du poteau s'éparpille dans des gouttes écarlates. Puis vient le tour des enfants. Tout ce qu'ils affectionnaient, leurs souvenirs, leurs rires, viennent de disparaître.
Yali les fusionne ensemble dans une bouillie informe, comme pour effacer leurs individualités. Dans son regard, il n'y a de place que pour un mépris digne de tout être qui se croit supérieur.
Bientôt, elle manipulera l'espace à sa guise. Et elle viendra me rejoindre pour me réclamer le peu qu'il me reste.
Mon sablier.
*
Je me rappelle très bien le jour de notre première rencontre. Quand était-ce déjà? Il y a quelques siècles, quelques millénaires? Il est si difficile de tenir le compte lorsque le temps n'a pas grande importance.
Durant des semaines, la jeune Yali avait multiplié rituels, offrandes et sacrifices en mon nom. Si magnifique dans sa robe de cérémonie. Elle semblait si confiante, si ardente de me plaire. Je n'ai pas su résister à la tentation de répondre à son appel.
Je lui suis apparu tel un soleil, entouré d'un nuage lumineux composé de brindilles d'or et de poussière de diamants. Ses yeux m'ont enveloppé de leur dévotion. À cet instant, j'ai su qu'elle m'aimait. Et je l'ai aimée en retour. Il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas laissé aller à ce genre d'épanchement affectif.
Je l'ai emmenée sur Verdalia. Nous aurions pu nous rendre dans ma demeure céleste, mais je savais que la richesse de la faune et de la flore de ma planète favorite séduirait Yali. On y trouvait les plus belles fleurs de lune, les plus magnifiques paysages des quinze royaumes. Il n'y avait rien de tel sur Mirtra, la planète natale de Yali. Elle était émerveillée par chaque arbre, oiseau ou animal que je lui montrais.
Je ne pouvais rêver de voyage plus romantique, sur des eaux bordées par un automne tardif. Nous nous sommes laissé dériver à bord d'un char à voiles sur le Lac aux Perles. Puis, sous le ciel complice de Verdalia, nous nous sommes aimés.
Yali a vécu un moment chez moi, hors du temps et de l'espace. Je partageais mon quotidien entre nos étreintes et la surveillance des royaumes. J'étais comblé. Yali aussi, du moins l'ai-je cru. Peut-être ne lui ai-je pas consacré assez de mon temps?
Au bout de quelques semaines, Yali a commencé à montrer des signes d'ennui. Pour satisfaire son besoin affectif, je lui ai offert une femme endormie. Yali la voulait pour elle seule, tout de suite, mais je lui ai expliqué que la femme devait auparavant s'acclimater. Les humains, s'ils voyaient tout cet espace à nos pieds, pouvaient en perdre la cervelle. Il fallait attendre. Dur supplice pour mon impatiente Yali!
Puis un jour, triomphant, je lui ai indiqué que la femme était prête. Je me suis éclipsé pour les laisser faire connaissance. J'avais mes royaumes à surveiller.
Je n'avais aucune idée, alors, de ce qui allait arriver. Tout à mes nouvelles amours, j'avais négligé de laisser mon regard errer dans l'avenir.
La femme. Tout ce sang. Yali prostrée devant une dague, qu'elle avait trouvée dans l'un de mes tiroirs.
Les yeux fous de Yali.
Je ne pouvais la garder à mes côtés. Je l'ai renvoyée dans son monde.
Les mois ont passé. Puis les années. Elle m'a pleuré et détesté. S'est vengée sur tous ceux qu'elle a rencontrés. Toutes ces vies innocentes, détruites par sa folie. Jusqu'à ce que je me décide enfin à prendre mes responsabilités. Et à la rappeler vers moi.
La rappeler, oui. Ce souvenir est encore très vif dans ma mémoire. Pas moyen d'oublier.
Ce jour-là, Yali tremblait à l'approche du lieu de notre rendez-vous. Avec raison, d'ailleurs. J'avais beau être patient, elle avait fini par m'énerver, avec ses sacrifices d'enfants. Des meurtres gratuits, avec comme prétexte ma louange, alors que je la savais trop furieuse contre moi pour se montrer réellement pieuse. Je n'allais pas la laisser me ridiculiser davantage.
Je l'ai laissée flotter un moment au-dessus du toit plat de ma cabane, qui lui renvoyait les éclairs aveuglants de panneaux solaires, ma dernière lubie. En chemin, j'avais contrôlé son déplacement, épié ses pensées et jaugé ses intentions. À présent qu'elle était là, tout près, je faisais durer l'attente. Pour le plaisir de lui démontrer une fois de plus l'étendue de mes pouvoirs, peut-être. Ou alors parce que je souhaitais repousser encore un peu l'échéance.
J'ai posé Yali sur mon île flottante. La poussière astrale s'est soulevée jusqu'à ses chevilles, salissant au passage ses bottes de cuir lustré. Quelques rides s'étaient creusées ici et là sur son visage, mais elle était toujours aussi belle.
Les gonds de la porte de ma cabane ont grincé à son entrée. Aussitôt, son regard est parti à la recherche de mon sablier. Elle l'a découvert là où je l'avais laissé, en évidence, sur la table près de mon foyer fonctionnant à l'hydrogène. Par pur souci de confort, je m'étais permis cet anachronisme dans cette ambiance qui se voulait une reproduction plus ou moins fidèle d'un monde antique. De toute manière, Yali ne s'était jamais vraiment intéressée au passé. Seul l'avenir lui importait.
Mille fois auparavant, j'avais ressenti sa tentation de s'emparer de mes trésors, mais son attachement pour moi l'avait toujours retenue. Jusqu'ici, du moins. Peut-être était-il encore temps d'éviter l'inévitable?
Je me suis décidé à faire mon entrée. J'avais pris soin d'adopter l'apparence d'un homme plus âgé. À mes poignets, les bracelets d'Orick brillaient de mille feux. Yali s'en est détournée dans une vaine tentative pour masquer sa convoitise, mais il était trop tard. Je connaissais déjà ce désir de possession qui la consumait.
Nous nous sommes dévisagés en silence. J'ai attendu, préférant lui laisser le privilège du premier pas. Une sorte de duel de volontés. Contrairement à elle, j'avais l'éternité devant moi. N'y tenant plus, elle m'a jeté au visage, amère :
— Quatorze ans. Tu y as mis le temps.
Le moment m'a paru idéal pour prendre une pause et examiner la situation. J'ai tendu un doigt vers mon sablier pour stopper la tombée des grains de sable. L'un d'entre eux est demeuré figé à mi-course, entre son point d'origine et son point d'arrivée, attendant mon bon vouloir. J'avais besoin de valider les pensées de Yali à cet instant, avant que l'irréparable ne soit commis.
Grâce au pouvoir du sablier, j'aurais pu faire dix fois le tour de la pièce sans qu'elle ne perçoive chez moi un seul mouvement. Une fois de plus, je me suis la réflexion qu'au fond, elle n'était qu'une faible créature, dépendante de ma volonté, de mes désirs, de mes envies. Pourquoi est-ce que je la jugeais aussi importante?
Ses pensées. Je les ai sondées en profondeur, puis me suis retiré de son esprit, étonné. Yali croyait que je la considérais indigne de moi. Elle doutait même d'avoir vraiment réussi à toucher mon cœur.
Comment pouvait-elle douter de mes sentiments? Pour lui plaire, j'avais jadis adopté l'apparence des êtres de son peuple et m'y étais cantonné depuis, alors que j'aurais pu en prendre tellement d'autres. J'étais omniscient, omnipotent, éternel et je lui avais accordé beaucoup d'attention, négligeant par le fait même mes royaumes et mes autres créatures.
J'avais toutes les réponses nécessaires pour agir. Autant en finir. J'ai laissé le sablier reprendre son cours.
Retrouvant l'usage de ses membres, Yali a esquissé un pas pour se rapprocher de moi, très calme en apparence alors que je sentais son sang bouillir dans ses veines. Elle m'a demandé :
— Pourquoi m'as-tu fait venir après toutes ces années?
Puis, sans me laisser le temps de répondre, elle a ramené devant elle l'arme qui était jusqu'ici dissimulée derrière son dos.
J'étais prêt. J'avais toujours su que nous en arriverions à cette extrémité. C'est là tout le drame de mon existence. Savoir avant que les événements ne se produisent, mais espérer tout de même une autre issue. Parce que parfois, il m'arrive de parvenir à changer le cours des choses.
Les muscles de Yali se sont figés avant même qu'elle n'ait eu le temps de retirer la sécurité. Suivant mon ordre silencieux, mon sablier a commencé à s'agiter. Le corps de Yali s'est mis à tressauter. Son visage à changer. Rajeunir, puis vieillir.
Je n'étais pas encore tout à fait décidé. Je détenais le pouvoir de faire mourir Yali de vieillesse sur-le-champ. J'ai plutôt opté pour une solution plus douce et l'ai ramenée au stade de fœtus, puis d'ovule fécondé. Afin qu'elle puisse recommencer sa vie ailleurs, sous une autre forme.
Et elle a recommencé. Ailleurs. De la pire manière qui soit, à chaque fois.
J'aurais dû anéantir Yali depuis longtemps. Je sais que le fondement même de son être est mauvais. Pourtant, chaque fois que son enveloppe charnelle a été sur le point de mourir, je n'ai pu m'empêcher de la ramener au tout début de son existence, dans le ventre d'une nouvelle mère, dans un corps bien différent de celui d'avant. À chaque tentative, j'ai espéré que ce changement d'environnement saurait combler le vide que je ressentais en Yali. Si elle était enfin heureuse, peut-être s'amenderait-elle?
Après plusieurs tentatives, j'ai décidé de changer de tactique.
Oui, je me rappelle.
Elle vivait sur Nobiart à cette période. Je l'ai ramenée à moi. L'ai séduite à nouveau. Son esprit ne se souvenait plus de moi, mais son corps a vite retrouvé ses gestes d'antan. Un tel amour ne pouvait pas s'oublier.
Puis, dans une poussée d'affection et d'espoir, j'ai pris une décision. Puisque Yali souhaitait obtenir davantage de pouvoir sur son existence et celle de ses semblables, je lui offrirais mes bracelets d'Orick. Mais attention, pour une durée limitée seulement! Le temps qu'elle expérimente la puissance grisante du pouvoir. Et qu'elle comprenne ce que l'on pouvait ressentir en étant investi d'une telle responsabilité face à l'ensemble des créatures qui peuplent les royaumes.
Yali a accepté le contrat que je lui proposais. Nous avons scellé notre entente d'un baiser. Je lui faisais confiance. Elle avait promis de me rendre les bracelets.
Pauvre fou. À la première occasion, elle s'est enfuie avec mon bien. Et depuis, elle sème la terreur parmi mes créatures.
Ma chère Verdalia. Son ciel s'assombrit de plus en plus. Yali semble avoir décidé d'exterminer jusqu'au dernier être vivant de la planète. Ma plus belle création, bientôt détruite.
Et lorsque Verdalia aura été anéantie, il sera temps pour Yali et moi de nous retrouver. Le temps d'une dernière étreinte sauvage, une bataille à ses yeux, mais bien davantage selon mon point de vue.
Je me vois déjà. La laissant l'emporter sur moi. Et ressentant pour elle la fierté d'un père devant l'une de ses enfants qui l'a surpassé.
Cette fois, je la laisserai gagner. Je lui offrirai mon sablier.
Peut-être s'agit-il de la solution. Peut-être qu'une fois toute puissante et omnipotente, Yali sera enfin heureuse.