vendredi 24 juillet 2026

Texte : L'après confinement

 (796 mots)

J'ai écrit ce court texte dans les premiers jours de la pandémie, à un moment où nous ne savions pas du tout où tout cela nous mènerait. J'avais besoin d'un défoulement, d'une vision positive à laquelle me raccrocher. Je voulais croire qu'un jour, tout cela serait derrière nous. En même temps, j'avais aussi en tête la trilogie Chroniques de la fin du monde, de Susan Beth Pfeffer (que j'ai adorée, je l'ai lue deux fois - je la recommande fortement!). Ça a donné ce court texte, qui m'a fait du bien.

***

Je ne suis pas certaine d'avoir le droit de sortir. On nous a dit que oui, que le danger était écarté, mais j'ai du mal à y croire.

Il n'y a pas si longtemps, on nous annonçait encore tous ces morts à la télé. J'ai commencé à par suivre religieusement les chiffres, comme si mon attention pouvait les empêcher de monter trop vite, comme si je détenais un pouvoir magique sur la suite des événements. Puis j'ai fini par délaisser les nouvelles en direct, pour me concentrer sur les gros titres en ligne. Ça n'avait rien de réjouissant, alors j'ai commencé à espacer les jours, en m'assurant de garder un contact sporadique avec la réalité.

Et puis maintenant, voilà, on nous dit que la maladie a été vaincue. Allez, citoyens, reprenez vos vies là où vous les aviez laissées! Faites des enfants, gagnez votre pain, arrangez vous pour que la société roule. Et consommez surtout, il faut renflouer les coffres!

Le soleil réchauffe mon visage, à peine rafraichi par la brise printanière. Que nous l'avons espéré, ce printemps! Enfermés dans nos logis, obéissant aux directives, si éloignés de nos vies d'avant que nous n'en gardions qu'un souvenir lointain.

Une porte claque en face, le voisin sort. J'ai peur. Nos regards se croisent, incertains, puis se détournent. Nous n'avons pas encore envie de nous parler. C'est trop tôt, nous ne sommes plus habitués. Comment retrouver nos mécanismes sociaux d'antan?

Je ressens une envie irrépressible de rentrer, mais ce serait idiot. J'ai tant espéré ce moment! Je fais quelques pas, en me demandant où je veux aller. Je ne sais pas. Il n'y a plus de destination, plus de but. Juste mettre les pieds l'un devant l'autre, en surveillant du coin de l'œil les devantures des maisons pour m'assurer que personne ne s'approche.

Qui est encore là? Que se passe-t-il dans ces demeures aux rideaux clos? Quelqu'un finira bien par aller vérifier. Peut-être qu'il n'y aura plus personne à réveiller, personne à sauver.

Aurais-je dû aller voir pendant le pire de la crise? Me mettre en danger pour tenter de sauver certains voisins?

Non.

C'était interdit, j'ai respecté les consignes. J'avais des réserves, j'ai décroché du monde, je me suis préservée. Le jour où l'on a tambouriné en sauvage à ma porte, j'ai fait la morte, je n'ai pas répondu. On m'aurait peut-être volée, tuée pour quelques provisions. Les gens ont fini par devenir fous à un moment donné, puis ils se sont calmés, mais je ne voulais rien vivre de tout cela.

Je suis contente de m'être préservée.

À présent, je suis là. À part le voisin de tantôt, personne ne sort de sa maison. Alors que j'avais peur, maintenant j'aimerais voir quelqu'un. Que l'on me prouve que nous sommes encore plusieurs, plusieurs à avoir passé au travers, plusieurs à avoir su affronter le grand mal.

J'aimerais avoir quelqu'un à visiter, quelqu'un à voir pour m'assurer de son bien-être, sa sécurité, sa survie.

Pendant toute la crise, j'ai été seule. Je l'étais déjà avant.

Je m'en suis réjouie, parce que je voyais les autres s'en faire pour leurs proches, pleurer à cause de leurs pertes.

Enfin, quelqu'un est dehors! Je souris et je presse le pas. J'ai envie de voir quelqu'un, n'importe qui, pourvu que ce soit un autre visage que le mien.

Il s'agit d'une famille : la mère, le père et leurs deux enfants. Enlaçant un couple plus âgé, des parents peut-être. Tout à leurs retrouvailles, ils pleurent de joie. Ne me voient pas. Se fichent que je sois là ou pas.

Ma gorge se serre, j'ai du mal à avaler. Rapidement, je marche pour m'éloigner de la vue de ces gens, pour les enlever de ma vue à moi, car leur joie me blesse.

Je croyais que je n'avais besoin de personne. Je m'étais bâtie une petite vie bien agréable, remplie de plaisirs futiles et éphémères. Mon existence se déroulait à toute vitesse, je ne m'arrêtais pas pour penser, tout était parfait.

À présent, sous ce soleil brûlant du printemps, je me demande si je n'ai pas perdu mon temps. J'ai l'impression de ne rien avoir compris, de ne pas avoir su saisir l'essentiel.

Est-il trop tard? Ai-je encore quelque chose à offrir?

Un garçon débouche d'une cour en courant, riant aux éclats alors que sa sœur lui court après. Insouciant, il me fonce dedans. S'arrête à peine, ne s'excuse pas, repart aussitôt pour échapper à sa poursuivante.

Le soleil est là, la brise me caresse les joues. Et soudain, je me dis que ça va bien se passer.

Ces enfants sont là, je suis là aussi. Il restera sûrement assez d'entre nous pour faire revivre ce monde de ses cendres. Et au passage, j'ai confiance, nous trouverons le moyen de l'améliorer un peu.

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