vendredi 17 juillet 2026

Texte : Vocation

 (1328 mots)

J'aimerais tant être en mesure de t'expliquer ma réalité ou, mieux encore, de t'amener à la comprendre ! Comme toutes celles qui, avant toi, se sont succédé dans ma vie, tu ne saisis rien.

Tu travailles de neuf à cinq et tu dors huit heures chaque nuit. Tes occupations sont prévues à l'avance, réglées comme du papier à musique. La routine est ta religion, tu chéris tes habitudes et tu maugrées au moindre contretemps. Bref, tout le contraire de moi, le désinvolte chronique qui carbure à l'imprévu.

Je te le concède, j'aurais pu suivre les traces de mon paternel et embrasser une carrière de notaire. La paie aurait été régulière et, certes, plus conséquente. J'aurais pu attendre, rat de bureau aux lunettes épaisses, que le vieux me lègue son étude le moment venu. Va savoir pourquoi, ce n'est pas ce que j'ai choisi. Plutôt que la prospérité et la sécurité, j'ai opté pour la passion.

Ne la vois-tu pas dans mes yeux, justement, cette passion qui s'empare de mon être lorsque mon cellulaire retentit à toute heure du jour et de la nuit ? À mes oreilles, il s'agit de la plus merveilleuse des mélodies. On m'appelle à l'aide, Sophie, on a besoin de moi. Tu ne peux savoir à quel point cette sensation peut devenir grisante, à l'usage.

Pendant que tu dors, la tête bien enfoncée dans ton oreiller en duvet d'oie de Sibérie, ta dernière lubie, j'enfile mon pantalon de service bleu marin, puis ma chemise harmonisée dans la même teinte. Te moquerais-tu de moi si j'osais te révéler un secret ? Vois-tu, avec cet uniforme, je me sens presque comme Superman. L'espace de quelques heures, il m'est permis de devenir l'un des superhéros de mon enfance, un ardent défenseur de la veuve et de l'orphelin. Ces mots sonnent bien, je trouve.

Ce matin, l'appel a retenti vers une heure trente. L'as-tu entendu ? Tu t'es agitée dans ton sommeil. Même si je devais me dépêcher, j'ai marché sur la pointe des pieds pour que ton repos ne soit pas troublé. Au salon, j'ai trébuché sur l'un des jouets du chien, mais j'ai retenu mes jurons. Par égard pour toi.

Je ne trouvais plus mes clés et j'ai mis de longues secondes avant de réaliser qu'elles étaient dans la poche de mon manteau, là où je les avais laissées. En ouvrant la porte d'entrée, le froid m'a saisi à la gorge et je me suis rendu à la voiture en toussant. Oui, ne t'inquiète pas, j'ai verrouillé derrière moi, même si j'étais pressé. Je n'ai manqué à ce devoir qu'une seule fois, il y a six mois. Je t'ai promis de ne plus jamais recommencer et depuis, il me semble, j'ai tenu parole. Tu pourrais arrêter de me le rappeler, je ne suis plus un enfant.

Tu n'aurais pas aimé entendre les mots qui ont fusé de ma bouche lorsque je me suis assis sur le siège durci par le gel. Le givre avait complètement recouvert le pare-brise et je n'avais pas le temps de gratter. Tu me connais. Je me suis contenté d'arroser le tout d'une bonne rasade de lave-vitre afin que la glace fonde un peu. Rendu au coin de la rue, j'avais réussi à dégager le pare-brise, du moins assez pour distinguer les pointillés jaunes sur la chaussée. Si tu m'avais vu agir ainsi, tu te serais inquiétée pour rien. À cette heure-là, hormis moi et mes semblables, personne n'erre sur les routes.

Un mélange d'excitation et d'énervement pouvait se lire sur les visages de mes collègues lorsque je suis entré dans la caserne. J'étais le dernier arrivé et, puisque j'avais été désigné la veille pour conduire le véhicule d'urgence, ils m'attendaient avec une impatience manifeste. J'ai enfilé à la hâte le manteau de mon habit intégral. Le reste, j'allais le revêtir une fois rendu sur les lieux.

Parfois, j'aimerais pouvoir t'emmener sur une intervention. Si tu pouvais t'asseoir à l'arrière, non pas pour assouvir l'un de tes sempiternels fantasmes, mais plutôt pour endosser un habit de combat et t'installer, retenue par des sangles à ton siège, à écouter les codes transmis par la centrale de répartition, à tenter de deviner ce qui t'attend là-bas... Peut-être saisirais-tu l'ampleur de mon besoin, la force des sentiments qui m'envahissent lorsque je réponds à un appel ?

Tu devrais voir nos gyrophares illuminer les rues et les automobilistes s'écarter à notre passage. Nous sommes les héros du peuple, ceux qui ne reculent pas devant le danger. Certains préfèrent les sorties de jour, plus spectaculaires avec la sirène qui nous ouvre le chemin. Pour ma part, je préfère la nuit, alors que les flammes sont visibles à des lieues à la ronde. La scène prend alors des allures quasi surréalistes. Ces pauvres sinistrés, anxieux de nous voir arriver à la rescousse. Et nous, la cavalerie, vêtus de nos habits à bandes réfléchissantes...

Lorsque nos jets entrent enfin en action, je ne m'intéresse plus aux badauds, ni aux voisins en pyjama, photographes amateurs ou autres curieux qui se massent de l'autre côté du périmètre de sécurité. Je me concentre sur ma mission. J'obéis aux ordres et je ne songe plus à mes préoccupations personnelles. Je ne pense plus à toi, à cette moue qui s'attarde sur tes lèvres ces temps-ci.

Avant de revenir à tes côtés, je devrai respecter la procédure. Pendant que mon lieutenant complètera son rapport, nous nous efforcerons, mes collègues et moi, de répondre aux attentes de nos supérieurs. Il faudra nettoyer le véhicule, ranger les tuyaux, remettre les équipements en service. Je n'agis pas toujours selon mon bon plaisir, tu sais.

Il est tard, le soleil se lèvera bientôt. Lorsque j'arriverai à la maison, tu sortiras tout juste de la douche. Fidèle à tes habitudes, tu prendras ton petit déjeuner en lisant le journal du matin. J'aurais aimé revenir plus tôt afin qu'il soit bien chaud, bien sec, mais j'avais un feu à éteindre. Désolé.

Je passerai la porte. Tes yeux froids se poseront sur moi, puis se détourneront. Tu m'en voudras encore parce que je ne pourrai pas t'accompagner chez tes parents à Noël. Tu n'apprécieras pas non plus d'apprendre que je remplacerai un collègue pour le Jour de l'an. Je ne vois pas d'urgence à te l'annoncer.

D'un jour à l'autre, tu me diras que tu souhaites me quitter. Ce n'est plus qu'une question de temps à présent. Peut-être attends-tu que la période des festivités soit terminée. Pour que la pilule passe mieux. Comme si cela pouvait faire une différence.

Je croyais qu'avec toi, ce serait différent. Au début, tu m'admirais. Tu aimais susciter des soupirs d'envie chez tes amies, en leur révélant qu'un héros mettait ses pantoufles sous ton lit. Au retour du boulot, tu réclamais d'entendre le récit de chacune de mes interventions.

Maintenant, tout cela ne te suffit plus, je le vois bien. Tu me l'annonceras bientôt. Et moi, j'aimerais te promettre que je changerai, que je serai dorénavant là pour toi et que le reste passera en second. Je voudrais y croire, mais à quoi bon te mentir ?

Tu sais, il n'y a pas que les alarmes ou mon habit intégral imbibé de sueur et de fumée qui m'importent. Il y a aussi mes collègues, mon équipe, ma bande de copains, que je considère comme des frères. Et tous ces citoyens dans le besoin, ces familles, ces enfants en danger qui nous réclament.

Ce métier fait partie de moi, Sophie. Depuis que je suis tout petit. Être pompier, ce n'est pas qu'un métier, c'est surtout une vocation. Tu t'en accommodais, avant. Tu t'en réjouissais. Qu'est-ce qui a changé ?

Bientôt, tu prononceras ces mots qui me broieront le cœur. Le nez pressé contre les draps qui ont connu nos jours de bonheur, je humerai ton parfum qui s'estompera trop vite. Je pleurerai sur nos photographies de voyage, j'écouterai en boucle ta chanson préférée dans l'espoir qu'elle apaise ma souffrance.

Puis l'alarme retentira et j'oublierai jusqu'à ton nom.

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