vendredi 10 juillet 2026

Texte : Les oeuvres de l'immortalisateur

 (824 mots)

Ça n'avait pas été une mince affaire, de geler cette scène dans sa perfection immaculée. Jenna avait lu le compte rendu de l'expédition, plusieurs fois, et elle n'en revenait toujours pas de la précision et le talent déployés par l'artiste. Il avait réussi à surprendre un loup en train de croquer une pomme interdite, c'était quand même un grand prodige.

Connor McMellan était vraiment le meilleur parmi les immortalisateurs. Depuis qu'elle était toute petite, Jenna admirait ses œuvres.

Elle prit le temps d'observer les pommes de sagesse qui pendaient, figées pour l'éternité, au bout de leurs tiges. McMellan avait même réussi à préserver le givre qui s'était accumulé sur elles, signe que l'immortalisation avait été immédiate, parfaite et immuable.

Dans cent ans, dans mille ans, cette scène de loup blanc en train de braver les interdits pour acquérir la connaissance continuerait de captiver les foules. Le nom de Connor McMellan serait, pour toujours, synonyme d'achèvement et de perfection ultime.

Jenna se déplaça vers la droite afin de humer les effluves du rosier que le maître avait capturé pour l'éternité. Pas de givre cette fois, ni d'animal exposé, mais uniquement un buisson en fleurs dans un été chaleureux. Certains critiques avaient louangé l'audace de McMellan, tandis que d'autres l'avaient boudé ou même calomnié. Non, il n'y avait pas d'insectes dans cette œuvre ni effets spéciaux d'aucune sorte. Pas de mouvements artificiels ni de chaleur rayonnante pour réchauffer les visiteurs, ou plutôt tricher leurs perceptions.

Il n'y avait que ce rosier et ce merveilleux parfum qui se diffusait près du cube. Par un moyen inconnu, McMellan avait réussi à immortaliser une odeur, sans qu'elle puisse se faner ou s'éteindre. Le monde se corromprait, les guerres éclateraient, sans que rien ne puisse altérer la beauté de ces roses et leur délicate fragrance.

Avec appréhension, Jenna se déplaça vers le prochain artéfact, qui représentait cette fois un proche de McMellan : son chat Tigris, qu'il avait tant aimé. Jenna ferma les yeux pour se souvenir du témoignage de McMillan à propos de l'animal.

« Je l'aimais beaucoup trop pour le laisser mourir, alors il vivra pour l'éternité. »

Là encore, plein de gens avaient trouvé à y redire, mais tel était le lot de tous les artistes : très souvent, leur génie n'était reconnu qu'après leur mort.

Les deux prochains cubes n'avaient pas grand intérêt. McMillan avait tenté d'immortaliser des scènes de la vie courante, mais qui aurait pu s'extasier devant une corde à linge surchargée de vêtements mouillés ou devant une voiture d'où s'échappait de la fumée polluée? Aucune odeur, aucune originalité particulière. McMillan était vraiment confus à cette époque. Il avait perdu la foi et ses repères.

Puis, il y eut la révélation. Jenna s'approcha à pas mesurés de ses trois cubes fétiches, qui renfermaient chacun ce qui avait été le plus cher à McMillan.

Le premier contenait son frère Yohan, son confident de toujours, qui l'avait trahi en lui volant l'amour de sa vie. Yohan arborait une délicieuse expression hébétée et il était clair qu'il n'avait pas tout à fait compris ce qui était en train de lui arriver. Pour l'éternité, il demeurerait figé dans cette merveilleuse semi-compréhension. McMillan avait vraiment frappé fort avec celui-là.

Une fois de plus, les larmes de Jenna lui montèrent aux yeux lorsqu'elle regarda le cube de Safira, la fille de McMillan. Celle-là n'avait rien fait de mal et c'était ce qui rendait son sacrifice si merveilleux. Son propre père, par amour et désir de la préserver à jamais du malheur et de la désillusion, l'avait figée en plein sommeil. Jamais ses petits yeux fragiles ne verraient le mal ni ne comprendraient l'injustice de la vie. Bienheureuse enfant, d'avoir été tant aimée!

McMillan trônait dans le troisième cube, aussi splendide que le jour où la jeune Jenna l'avait découvert. À l'époque, elle avait à peu près l'âge de Safira et cette rencontre l'avait transformée à jamais.

Car oui, on peut tomber amoureuse à l'âge de dix ans. McMillan avait depuis longtemps prouvé que le temps n'a aucune importance.

Aujourd'hui, Jenna avait atteint l'âge parfait pour accomplir son destin. Après toutes ces années de solitude, tous ces efforts pour entrer à l'académie, passer les tests, réussir sa formation, elle était maintenant une immortalisatrice diplômée. Avec tout le matériel que ça impliquait, y compris un module de capture à deux temps.

Les lois avaient changé depuis l'âge d'or de McMillan. Plus personne ne pouvait accomplir des prodiges comme les siens. Du moins, en théorie.

Si l'on trouvait le moyen de contourner les systèmes de sécurité et de reprogrammer le module, tout redevenait possible.

Jenna s'installa à côté de McMillan et elle appuya sur le bouton de démarrage. Tout autour, des alarmes se mirent à retentir, mais il était trop tard. Elle sourit et prit la pose, le visage à demi tourné vers son idole.

Ça y était. Elle aussi, elle serait désormais immortalisée dans l'univers de Connor McMillan.

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