vendredi 31 juillet 2026

Texte : Le marché du temps

 (1002 mots)

 — Alors, docteur?

Le praticien esquisse une moue compatissante.

— Je suis vraiment désolé, Monsieur Venne. La machine vous donne 2,43 ans à vivre.

— Quoi, c'est tout?

— J'ai effectué le test trois fois et le résultat est toujours le même. Désolé.

Effaré, Mathieu Venne fixe le bout de sa chaussure.

— Qu'est ce que je vais faire?

Cette question, Damien Chase l'a entendue mille fois. Que faire, en effet, lorsqu'on se sait condamné? Profiter de chaque seconde, peut-être.

— Il y aurait bien une solution... commence-t-il en hésitant. Mais elle est coûteuse...

— Je suis prêt à tout! lance le jeune homme.

Quelle fougue, quelle énergie! La vingtaine, sportif émérite, Matthieu Venne n'a rien d'un mourant. Et pourtant, si le docteur Chase en croit les informations inscrites dans sa séquence ADN, il ne fêtera pas ses vingt-cinq ans.

— Vous savez, la technologie de dépistage est très récente et nous n'avons pas encore trouvé le moyen de changer les gênes de nos sujets.

— Je ne suis pas intéressé par votre jargon médical, ni par vos excuses, docteur. Dites-moi simplement comment m'en sortir.

Chase passe la main dans ses cheveux gris.

— Vous devez comprendre qu'il est impossible, à l'heure actuelle, de régler définitivement votre problème. Par contre, nous pouvons vous accorder du temps.

— Du temps? Combien?

— Tout dépend de ce que vous pouvez vous payer.

Matthieu devient songeur.

— Est-ce que c'est légal?

— Je ne vous mentirai pas. Non, ce n'est pas encore légal. Mais ça le deviendra, avec le temps.

— Du temps, je n'en ai manifestement plus, docteur, alors allez droit au but!

Mal à l'aise, Chase desserre son nœud de cravate.

— Certaines personnes souffrent d'un problème opposé au vôtre. Ils ont trop de temps.

— Pardon?

L'expression de Matthieu serait risible si sa situation n'était pas aussi tragique.

— Et si je vous annonçais que vous vivrez jusqu'à l'âge de 120 ans, que diriez-vous?

— Je dirais que c'est formidable!

— Pas pour tout le monde, Monsieur Venne. Certains peuvent même y voir de grands inconvénients. Imaginez le désarroi que peut ressentir une femme, en apprenant que son mari mourra vingt ans avant elle. Imaginez le désespoir d'un quadraplégique, qui sait qu'il en a encore pour des années à supporter sa condition. Imaginez un itinérant...

— Ça va, j'ai compris. Mais que pouvez-vous y changer?

— Il existe une machine qui, disons, permet aux gens dans votre situation d'effectuer des échanges de temps.

— En échange de quoi?

— Bien, ça dépend. Certains exigent de l'argent, et d'autres, une forme différente de paiement.

Une moue dégoûtée apparaît sur les traits de Matthieu.

— Que voulez-vous dire? Différente dans le sens de... physique?

— Peut-être, élude Chase. Plusieurs modes de paiement sont acceptés. À vous de choisir votre donneur. Je vous donne la carte de l'homme par lequel transigent toutes les transactions. Moyennant un certain tarif, bien entendu.

Matthieu s'empare de la carte et n'y lit qu'un nom et un numéro de téléphone. Pas d'adresse.

— Merci, docteur. Enfin, je suppose.

— Et pas un mot de ceci à personne, n'est-ce pas? Je regrette presque de vous avoir dirigé vers cette alternative. Mais, vu votre situation...

— Motus et bouche cousue, promet le jeune homme.

***

— Agence Eden, bonjour.

— Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous avec Luc Messier, s'il vous plaît.

— C'est urgent ou vous avez tout votre temps?

— Quoi? Heu... C'est urgent. Très urgent.

— Je vois. Ne quittez pas.

Le lac des cygnes qui résonne dans ses oreilles ne calme pas l'impatience de Matthieu, au contraire. Sa main droite tient si fort le combiné qu'elle s'engourdit. Il change l'appareil de côté et peste contre cette attente qui lui fait perdre inutilement son temps. Ce temps qui s'égrène à chaque seconde qui passe.

— Monsieur Messier est prêt à vous recevoir.

— Déjà? s'étonne Matthieu.

— Oui. Je vous donne notre adresse.

***

— Alors, combien vous reste-t-il? demande Luc Messier en joignant ses mains sous son menton.

— Un peu plus de deux ans.

— Hum... C'est peu, très peu. Et qu'avez-vous comme liquidités?

— Peu de liquidités, mais un bateau et une voiture de luxe. Je suis prêt à les vendre, s'il le faut.

— Oh! Mais Matthieu... Vous permettez que je vous appelle Matthieu, n'est-ce pas? Je crois qu'il ne sera pas nécessaire de vendre vos biens. Parlons de votre santé.

— Ma santé?

— Oui, votre santé. Si vous devez mourir dans deux ans, il doit bien y avoir une raison physique qui explique votre décès à venir. Une malformation cardiaque, peut-être?

— Pas que je sache. Malheureusement, le test ne donne aucune raison pour le temps qu'il nous reste. Je suis sportif, voyez-vous, et je m'entraîne tous les jours. Je n'ai aucune idée de ce qu'il va m'arriver dans deux ans. 

— Sportif, dites-vous? Ah! fait Luc Messieurs en claquant des doigts, c'est parfait!

— Que voulez-vous dire?

— Que nous pouvons facilement vous obtenir quelques années. Je connais plusieurs donneurs qui donneraient cher pour des muscles comme les vôtres. Dès que nous signons notre accord, je suis en mesure d'implanter votre offre dans le système. Nous octroierons au plus offrant.

— Attendez! Je n'y comprends rien. Vous allez donner mes muscles à quelqu'un d'autre? Et moi là-dedans, qu'est-ce que je deviens?

Luc Messier renverse sa tête vers l'arrière et éclate de rire.

— Mais non, voyons, nous ne donnerons vos muscles à personne! Simplement, nous transférerons votre énergie et votre combativité au donneur qui, en échange, vous offrira de belles années de vie supplémentaires. N'est-ce pas ce que vous désirez? Vivre plus longtemps?

— O... oui.

— Alors, signez ici et laissez-moi m'arranger avec le reste.

***

— Vingt-cinq ans. Il me reste encore vingt-cinq ans à endurer ce corps trop gras, se plaint Mathieu.

Les premiers mois, il a bien essayé de garder ses anciennes habitudes, mais il semblerait que la paresse du donneur ait fait partie du don qui lui a été fait lors du transfert. Non seulement ça, mais aussi une fâcheuse tendance à la gourmandise.

Ces tares ont rendu Matthieu obèse et pantouflard. Tout le contraire de ce qu'il était auparavant.

— Monsieur Messier, je suis prêt à faire un nouvel échange.

— Vraiment? Et qu'offrez-vous?

— Vingt-trois ans de vie. Et en retour, je veux retrouver celui que j'étais avant.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Votre commentaire sera transmis pour approbation à l'administrateur de ce blogue.