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Guiléo n'avait jusqu'ici éprouvé aucune crainte par rapport à leur vieux dieu. Celui-ci se contentait bien souvent de demeurer assis sur son rocher favori, à l'orée de la forêt, d'où il observait le village avec nonchalance. Ou bien, il dormait.
Oh, ses parents lui avaient bien raconté quelques histoires à propos de dieux anciens, encore plus grands et à l'apparence exotique, qui se seraient montrés cruels et exigeants. Mais il s'agissait de récits fantasques, mettant en vedette des dieux-tigres ou des dieux-hyènes, destinés à effrayer les enfants qui n'obéissaient pas aux règles.
Leur dieu à eux avait toujours été ainsi : géant, placide et peu impliqué dans le quotidien de sa population. Parfois, du haut de son rocher, il écoutait les suppliques du peuple et finissait par leur donner de la pluie. Ou alors, c'était juste une coïncidence.
C'était bien, leur vie était paisible. Malheureusement, ça n'allait pas durer.
Par un beau matin d'été, un marchand se présenta. Encore jeune, le dos droit et le pas allègre, ce que lui envia Guiléo, qui peinait avec ses articulations. Ils firent connaissance, discutèrent un peu, négocièrent sans réelle conviction le prix d'un boisseau de farine. Il faisait bien trop chaud pour les affaires, aussi ils s'installèrent à l'ombre pour trouver un peu de fraîcheur. Et déguster un peu d'hydromel, comme de raison.
— Votre dieu, là, dit le marchand (qui s'appelait Dinéal), ça fait longtemps qu'il est aussi tranquille?
Guiléo fronça les sourcils.
— Bah, depuis toujours, je crois? Mon grand-père racontait que de son temps, notre bonhomme était plus actif. Il parait qu'il arrivait à déplacer des montagnes! Mais je n'ai jamais rien vu de tel.
Dinéal se gratta la tête d'un air embêté.
— Vous feriez mieux d'en profiter, alors. Ou de prendre le large. Car croyez-moi, il n'en a plus pour longtemps. Et vous regretterez très bientôt l'époque d'avant, où vous pouviez agir à votre manière.
Le marchand termina son verre et se leva.
— Bon, merci pour la causette, je vais reprendre la route.
— Quoi, déjà? Mais vous venez d'arriver!
Guiléo aimait bien cet homme, il le changeait de son ordinaire. Mais il n'y eut pas moyen de convaincre Dinéal de rester, même en lui offrant le gîte et le couvert.
— Désolé, mais je ne veux pas être là au moment du changement de garde. Et si vous suivez mon conseil, vous vous arrangerez pour être loin d'ici vous aussi. Partez, vous vous en porterez mieux!
Après son départ, Guiléo fit quelques recherches dans des archives poussiéreuses (une démarche fastidieuse qu'il abandonna bien vite), interrogea quelques familles (chacune ayant ses légendes à propos des anciens dieux, les histoires n'étaient pas très fiables), et il en vint à la conclusion que le marchand n'était qu'un idiot ou un alarmiste. Dans tous les cas, il n'allait pas continuer de s'inquiéter pour si peu.
Les jours passèrent, aussi tranquilles que d'habitude. Il n'y avait pas eu de pluie depuis un bout de temps, aussi les fermiers offrirent-ils des offrandes et des prières, comme cela se faisait dans ces cas-là. Évidemment, ça n'intéressa pas le géant, qui se contenta de rester sur son rocher. Parfois, il ronflait doucement, mais ce n'était pas grave, les gens étaient habitués. Oh, certains pestaient bien un peu; on chuchotait contre l'incompétence de ce dieu qui n'agissait pas et qui dérangeait le sommeil des enfants, mais c'était juste du défoulement. Il n'y avait pas de mal.
Sauf que quelqu'un, quelque part, dut les entendre.
Ce jour-là, Guiléo était assis sous un arbre, à moitié endormi. Comme c'était son tour de garde, de temps à autre, il ouvrait les yeux pour observer le géant, mais c'était une tâche inutile. Rien ne changeait jamais, et puis c'était surtout pour respecter une antique tradition, dont plus personne ne connaissait les origines. Surveiller le dieu parce que c'était ce que tout le monde avait toujours fait, Guiléo trouvait cela stupide. Mais bon, chaque adulte devait s'y coller, alors il ne rouspétait pas trop. C'était une tâche facile, au fond.
Le géant était là, bien tranquille sur son rocher. Guiléo ferma les yeux, les rouvrit à demi.
Soudain, une masse sombre apparut. Guiléo sursauta, tout à fait réveillé. Un instant, il n'y avait rien, et cet étranger était arrivé, comme s'il s'était matérialisé d'un seul coup! Une femme cria, un enfant se mit à pleurer. Guiléo se leva avec prudence et marcha vers la gauche, pour mieux voir ce qui se passait.
Il s'agissait d'une créature étrange, munie d'un torse, de bras et de jambes d'homme, mais avec la tête d'une bête cornue et des sabots aux quatre extrémités. Une sorte de dieu-taureau? Ébahi, Guiléo se dit que les histoires de son enfance n'étaient peut-être pas si extravagantes. Il frissonna, les paroles du marchand Dinéal lui revenant en mémoire. Finalement, il aurait peut-être dû l'écouter, et quitter le village au plus vite. Mais ça avait semblé si étrange comme recommandation, sur le coup...
Le dieu-taureau se pencha, semblant prêt à foncer sur le vieux géant, qui se contenta d'écarter les bras d'un air soumis. Quoi, il n'invitait pas l'autre à l'encorner tout de même?
Guliéo était terrifié. Et il n'était pas le seul, s'il se fiait aux chuchotements inquiets qui fusaient autour de lui.
Le taureau fonça dans le ventre du géant, qui poussa un hurlement déchirant. Puis son corps disparut dans un éclat de lumière. Pauvre vieux dieu, il n'avait pas mérité un tel sort!
Hébété, Guiléo observa celui qui semblait s'être autoproclamé comme leur nouveau dieu, et qui s'assoyait sur le rocher préféré du géant. Comment ce parvenu osait-il prendre la place de leur ancien gardien, sans même leur demander leur avis?
Mais bon, peut-être que ça allait bien se passer, et qu'ils auraient enfin de la pluie lorsqu'ils en demanderaient? Ce n'était pas très charitable comme réflexion, mais il fallait dire que l'ancien dieu avait longtemps bâclé le travail.
D'un air méprisant, le seigneur taureau passa le village en revue. On aurait dit qu'il jugeait ses ouailles, qu'il prenait la mesure de leurs fautes. Guiléo se raidit quand le regard rougeoyant passa sur lui.
Enfin, le dieu cessa son manège. Il leva la main et bougea les doigts. Aussitôt, un homme s'écroula. Des murmures affolés s'élevèrent : il était mort! Puis une femme tomba, le visage crispé pour l'éternité.
Paniqué, Guiléo tenta de réfléchir. Le premier homme était reconnu pour se montrer dur avec son épouse, qui cachait ses ecchymoses sous des voiles colorés. Quant à la femme, c'était l'une des prostituées du village. Les anciennes règles se mirent à flotter dans son esprit. Ta femme, tu aimeras. Tes charmes, tu ne vendras pas.
Qu'y avait-il d'autre? Les anciens, tu respecteras. Ton logis, tu nettoieras. La première fleur du printemps, tu louangeras. Et tout un lot d'inepties, tellement que plus grand monde n'en tenait compte au quotidien. Sauf que le nouveau dieu semblait déterminé à punir les fautifs. Avait-il transgressé certaines règles lui aussi? Allait-il mourir?
Cependant, tout se calma. Le dieu-taureau ne fit pas de nouvelles victimes, du moins pas ce jour-là. Il se contenta de les juger de son regard enflammé, puis il s'installa plus confortablement sur son rocher.
À partir de ce moment, Guiléo s'acquitta mieux de sa tâche lorsqu'il devait surveiller le dieu. Comme les autres, il comprenait à présent le but de cette démarche.
L'important n'était pas tant d'observer les agissements de leur gardien.
En réalité, il fallait surtout s'assurer qu'il ne regarde pas du mauvais côté, au mauvais moment.
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