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Chez les anciens, on raconte que les dieux se sont parfois montrés cruels avec le peuple, qu'ils ont agi sans compassion. Aussitôt ces mots dits, on se frotte alors la tête, on tourne trois fois sur soi-même et on crache par terre, car telle est la manière de conjurer le mauvais sort causé par des paroles irrévérencieuses. Néanmoins, on juge important de transmettre certaines dures leçons aux générations qui suivent. L'une d'elles, primordiale, est qu'il ne faut pas se plaindre des bienfaits accordés par les divinités.
Parmi les jeunes, bien entendu, peu adhèrent à ces histoires issues d'un passé lointain. Que les vieux ressassent donc leurs histoires s'ils le souhaitent, on ne va pas s'empêcher de se plaindre des pluies, du vent, de la grêle. Se plaindre, après tout, est aussi un plaisir de la vie.
Pour tenter de contrer cette mauvaise tendance, les anciens racontent autour du feu que jadis, par un beau matin neigeux, on entendit soudain un hurlement. L'une d'entre eux avait découvert son bébé bleu dans son lit, de toute évidence mort durant la nuit. Pourtant ses petits doigts bougeaient, ses paupières s'entrouvraient. Dans les yeux translucides, on pouvait lire le vide, son âme n'était plus là. L'être dépourvu des couleurs de la vie s'agitait doucement, mais ne pleurait plus.
On découvrit ensuite le cadavre à demi dévoré d'un mendiant, venu mourir dans un champs. Il avait trépassé, avait encaissé quelques morsures de charognards, puis s'était remis à bouger lui aussi. Sa gorge palpitait, silencieuse.
Il y eut des cris, de la panique. Puis on se calma. Les demi-trépassés furent mis dans un abri à part, on s'assura de les protéger des éléments, et on attendit.
On se posa des questions, il y eut diverses théories. La colère des dieux revenait sans cesse, car de toute évidence, seul un courroux divin pouvait expliquer un tel malheur.
La misère s'abattit sur le village. Ça et là, des gens tombaient, c'était bien normal en cette saison de froidure. Toutefois, on ne pouvait plus enterrer les morts, puisqu'ils bougeaient encore. Pris d'une frayeur subite, on déterra ceux qui avait connu un décès récent, et l'horreur fut à son comble. Ceux-là aussi ne mouraient pas vraiment. Leurs bouches s'ouvraient dans des gémissements muets. Leurs jambes avaient des spasmes, leurs doigts se pliaient et se dépliaient.
Parmi ces pauvres ères, on reconnaissait ici et là un père, une mère, un frère. Les voir ainsi ravivait les peines de chacun, et l'on se demandait qui serait le prochain.
Des promesses fusèrent, on se jura de prendre soin du corps de son voisin si jamais il venait à trépasser. L'abri ne suffit bientôt plus, et l'on utilisa une maison vide pour entasser les non-morts. Ils ne pourrissaient pas, ce qui facilitait l'entreposage et les visites. Et l'on comprenait ce besoin de revoir les siens. Une mère ne pouvait laisser son enfant seul dans la noirceur, un fils se devait de rendre hommage à ses parents.
Quand le printemps arriva, ceux qui avaient survécu s'étaient résignés à cette nouvelle vie. On bâtit un abri plus grand, avec des lits en rangée pour mieux installer ceux dont la vie avait été mise en suspens. Certains conservaient encore l'espoir de les voir guérir et se relever, comme si tout cela n'avait été qu'une longue maladie dont on verrait bientôt la fin. Les plus lucides comprenaient qu'il n'en serait rien, et que l'on devrait se résigner à entasser les non-morts encore et encore.
Il y eut ensuite un vent de ferveur qui souffla sur le village. On se mit à invoquer les dieux, en les suppliant de mettre fin à ce supplice. On déposa des offrandes sur les autels, on fit des jeûnes rituels.
Enfin, les anciens de l'époque se regroupèrent et ils eurent une illumination : il ne fallait pas demander, mais plutôt s'excuser d'un tort passé. N'avait-on pas pris l'habitude ces derniers temps au village, de se plaindre de tout et de rien? Pourtant, c'était là une bien mauvaise tendance, qui pouvait offenser les dieux.
On haussa les épaules en réponse, mais à cette étape, on n'avait plus rien à perdre.
Durant des jours, on psalmodia des actes de contrition destinés à apaiser le courroux des dieux. Celui de la Mort, en particulier, avait dû être offensé par les pleurs et l'incompréhension des endeuillés. Avait-il décidé, ce fameux matin neigeux, d'arrêter de recueillir la dernière étincelle des trépassés, afin de leur donner à tous une leçon?
On redoubla d'efforts et bientôt, le miracle se produisit : le bébé tout bleu cessa de bouger, le mendiant se tut. Peu à peu, tous ceux qui étaient morts le devinrent pour de bon, et l'on se réjouit en cœur de cette réussite.
À partir de ce jour, chacun ancra dans sa mémoire un précepte qui devrait être transmis aux prochaines générations : jamais, au grand jamais, il ne faudrait se plaindre des bienfaits accordés par les dieux. Même si l'on ne comprenait pas toujours à quel point la grêle, le gel et la mort étaient utiles, on devrait les louanger. Et durant les funérailles, dorénavant, on devrait fêter et se réjouir. Quiconque serait surpris à se plaindre serait ramené à l'ordre.
Malheureusement, les jeunes écoutent trop souvent d'une oreille et ils dénigrent les leçons du passé. Peut-être que bientôt, on verra revenir les jours des non-morts. Et à ce moment-là, on comprendra enfin l'importance de respecter la mémoire des anciens.
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