(1580 mots)
La noirceur s'étend sur le monde. Bientôt, la lune sera de plus en plus mince, son croissant luminescent s'éteindra, et les clans auront à nouveau besoin des Sentinelles pour éclairer les ténèbres.
Solia observe son groupe avec fierté. Vingt-six soldats bien entraînés, qui obéiront à ses ordres. Elle a travaillé dur pour en arriver là. Demain, ils procureront clarté et apaisement aux villages voisins, et tous se souviendront alors de l'importance d'avoir les Sentinelles à leurs côtés. On leur amènera des offrandes, on les couvrira de louanges. Comme cela arrivait du temps de Miltar, leur ancien chef. Il est temps qu'un digne successeur prenne sa place.
Solia a tellement faim. Elle a donné ses dernières parts à ses cinq enfants, ils en ont besoin pour grandir. Ce ne sera bientôt plus un problème. Ils auront droit à des mets délicats et pourront manger sans se priver.
— Maman, maman!
Solia sourit en voyant Viza courir dans sa direction, ses minuscules cornes luisant sur son front. La plus jeune de ses rejetons, sa seule fille. Ce ne sera jamais une Sentinelle à part entière, elle est trop fragile, mais on lui trouvera une autre vocation. Elle est si mignonne.
— Maman est occupée, ma chérie.
— Mais c'est important!
De toute manière, l'entrainement est terminé. Solia congédie le groupe avec les recommandations d'usage : ils doivent se reposer et ménager leurs forces afin de pouvoir briller demain.
Ô nuit, elle a pensé à tout, n'est-ce pas? C'est la première fois qu'elle agit comme chef, il est normal d'avoir quelques craintes, mais ce n'est pas le moment de les laisser l'envahir. Plus tard, elle tremblera. Et ils pleureront ensemble ceux qui seront tombés dans le combat contre les ténèbres.
Elle s'approche de Viza et lui donne de rapides baisers dans le cou, ce qui la fait rire.
— Qu'y a-t-il de si urgent? Maman travaille. Demain sera une grande nuit, tu sais.
Redevenant sérieuse, sa fille appuie son front contre les cornes de sa mère et pousse un soupir.
— J'ai trouvé la solution, maman. Plus personne n'aura besoin de mourir. Je sais comment créer la lumière sans que les nôtres aient à souffrir.
Solia frissonne. Encore cette idée fixe, cet orgueil démesuré face à l'impossible souhait de supplanter ce que des siècles d'évolution ont pu offrir comme bienfaits à leur peuple.
Viza ne comprend pas la situation. Leur caste a toujours accepté ces sacrifices, ils sont nécessaires et servent à assurer aux Sentinelles une place dans le monde. Produire de la lumière dans les périodes sombres, c'est là leur rôle, leur moyen de continuer d'être protégés. Sans cela, les autres les auraient exterminés depuis longtemps.
— Suffit, Viza. Je t'ai déjà dit d'arrêter avec ces sottises. En plus, c'est très mal de mentir.
— Je ne mens pas, et je vais te le prouver!
Quelle enfant entêtée! Solia se lance à sa poursuite, le cœur battant dans sa poitrine. S'il fallait que sa fille ait raison, ce serait la fin. Mais c'est impossible, bien sûr.
Viza s'arrête dans une clairière, où sont disposées quelques roches en cercle, avec un tas d'herbes séchées au milieu. Avec un air de défi, elle piétine un tas de pierres plates, en s'arrangeant pour qu'elles se frappent les unes contre les autres. Il en jaillit de minuscules étincelles, pas bien dangereuses, et qui n'éclaireraient jamais assez pour chasser la noirceur. Solia se sent soulagée. Comme elle l'espérait, la petite s'est trop vantée.
Tout à coup, l'herbe sèche se met à flamboyer et à crépiter. La lumière, timide au début, s'étend dans le cercle. Victorieuse, Viza ajoute des brindilles, puis des branches. La lumière grossit.
Solia recule d'un pas, effarée. Ce n'est pas vrai, c'est impossible ! Elle secoue la tête pour tenter de reprendre ses esprits. Si les autres l'apprennent, leur caste sera en danger. Ça n'aurait jamais dû arriver. Elle inspire un bon coup, puis s'approche de sa fille, s'efforçant de sourire.
— C'est formidable, ma chérie! Dis-moi, tu n'as montré ta surprise à personne, n'est-ce pas? Je suis la seule à l'avoir vue?
Les yeux brillants de fierté, Viza hoche la tête.
— Bravo. Viens ici, je suis vraiment contente de toi.
Viza se précipite et presse son front contre ses cornes. Solia profite un moment de cette caresse. Elle a porté cette belle enfant dans son ventre. Son bébé, son unique fille après quatre garçons. Et sa favorite parmi sa progéniture, elle peut bien se l'avouer à présent.
Y a-t-il une autre solution, un moyen d'éviter cette fatalité ? Ô nuit, pourquoi les dieux lui envoient-ils cette épreuve ? Peut-être s'agit-il d'un test pour éprouver son courage ? La gorge nouée, elle ferme les yeux, retardant à dessein le moment fatidique.
Allons, elle n'a pas le choix. Le clan doit passer avant tout, elle a prêté serment. Et puis, son peuple contre une seule enfant, la décision devrait être facile. Mais bien sûr, ce n'est pas ainsi que le destin fonctionne.
Le cœur brisé, elle recule la tête, prend un élan et fracasse le crâne de Viza. L'enfant s'écroule. Solia se laisse tomber à ses côtés, écoutant son petit cœur qui s'épuise et son souffle haletant, qui finit par se tarir.
Ça y est, Viza est partie. Bon sang, elle vient de tuer sa fille ! Sans même avoir à peiner, c'était trop facile, elle se dégoûte. Viza n'a même pas eu la chance de se défendre.
Ô nuit, pourquoi les dieux doivent-ils se montrer si cruels ?
*
Les autres castes ont les yeux levés au firmament. Ils craignent le vide, la noirceur, le néant. Heureusement que les Sentinelles sont là.
Solia tremble, mais personne ne s'en rend compte. C'est son moment de gloire, celui où tous reconnaîtront encore une fois leur dépendance envers la lumière fournie par son clan. Pourtant, elle n'a pas le cœur à s'en réjouir. Viza aurait dû être là, son adorable sourire aurait apporté une bouffée de courage à tout le monde.
Le ciel est grisâtre, mais il faut encore attendre. Les autres doivent avoir peur, vivre les ténèbres un instant. Enfin, lorsqu'ils craindront le pire, les Sentinelles les sauveront.
Les minutes passent. Puis la noirceur s'étend, fraîche et apaisante. Solia piaffe pour lancer le décompte, ses subalternes se redressent. Pourvu qu'aucun d'entre eux ne soit tenté d'aller trop vite. Il faut laisser monter la chaleur dans son ventre, la contrôler. Ne pas permettre à la lumière de jaillir d'un coup, car sinon le corps risque de s'embraser. Il est si difficile de résister à l'attraction du pouvoir grandissant. Bien des Sentinelles y ont succombé, mais aucun membre de son groupe ne flanchera, elle en est certaine. Elle les a bien formés.
Solia se force à sourire pour rassurer les siens. Il est temps de donner le signal, de démontrer une fois de plus la supériorité de son peuple. Elle inspire, mais se fige aussitôt.
Quelle est donc cette lueur, au loin? Orangée, frémissante. Comme la lumière de Viza. Mais c'est impossible, Viza est morte!
Solia reconnaît Sizin, son fils aîné, qui tient un bâton embrasé entre ses dents. Ses trois frères apparaissent à sa suite. À leurs regards accusateurs, elle devine qu'ils ont compris, ils connaissent le sort qu'elle a réservé à leur sœur. Viza a menti, elle avait déjà révélé son secret.
Ses enfants se plantent devant elle, le menton relevé. Leurs regards ne mentent pas. Jamais il ne leur viendra à l'idée de comprendre son geste, de lui pardonner. Pourtant, elle a agi pour leur bien à tous.
Sizin dépose le bâton au sol, puis il annonce :
— Nous en appelons au grand conseil. Notre mère a tué notre jeune sœur. Pour cela, nous réclamons le châtiment suprême.
Tous les regards se tournent vers Solia. Elle se contente de baisser la tête, n'osant pas nier l'évidence. Quelque part, elle se sent soulagée. C'est terminé. Elle n'aura pas à vivre longtemps avec son crime sur la conscience.
Et les membres du conseil n'auront pas à prendre de décision déchirante, Solia sait très bien où va son devoir à présent. Mieux vaut l'embrasement à la déchéance et au déshonneur. Elle se crispe et concentre ses flux d'énergie. La chaleur monte, puissante et enivrante. Il y a si longtemps qu'elle rêve de laisser le pouvoir la consumer.
Ses enfants reculent, le regard dur. Après tout ce qu'elle a fait pour eux, ils n'essaieront même pas de l'arrêter ? Ils resteront là, arrogants, attendant de la voir réduite en braises fumantes?
Solia savoure le plaisir brûlant de son pouvoir dont elle a enfin lâché la bride. Ses cornes se liquéfient et coulent sur son visage brûlant. Elle sent sa peau se fendre, ses sabots s'émietter. À travers les vapeurs de sa combustion, elle jette un dernier coup d'œil à ses enfants, qui se sont dispersés dans la foule. Que font-ils ? On dirait qu'ils transmettent les lueurs à d'autres bâtons. Ces inconscients vont offrir la lumière de Viza à tous les clans. Quelle folie !
Puis, dans un sursaut de conscience, elle se rend compte que même lorsqu'elle ne sera plus que cendres, ces lueurs continueront de vivre. Elles deviendront peut-être le lien entre les peuples, un cadeau tangible, plus puissant et durable que toutes les nuits de clarté offertes par son peuple.
Elle s'est trompée, tout semble finalement être pour le mieux. Ou presque. Car c'est Viza qui aurait dû partager ces lumières. Sa création, issue de l'amour qu'elle leur portait à tous. Elle est morte pour rien.
Finalement, l'entêtée n'était pas celle que Solia croyait.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Votre commentaire sera transmis pour approbation à l'administrateur de ce blogue.