vendredi 23 janvier 2026

Texte : Le don

 (4077 mots)

J'étais une femme ordinaire avant : une maison, deux autos, un conjoint aimant, un chat, un emploi stable et payant.

Je travaillais comme cadre dans une grosse entreprise au centre-ville. Une réunion par-ci, un dîner d'affaires par là, la vie roulait très vite et j'étais toujours très occupée.

Tout cela aurait pu continuer toute ma vie, jusqu'à la retraite du moins. Nous avions tout planifié, mon amoureux et moi : fonds de pension pour chacun, cotisation au maximum dans notre régime enregistré d'épargne retraite, nous allions avoir la belle vie et tout notre temps pour voyager. Pour le moment, pas d'enfants en vue, nous étions bien trop occupés, mais peut-être pourrions-nous en reparler un jour.

C'était la belle vie, non? Je le croyais jusqu'à ce que mon don me tombe dessus, comme ça, sans prévenir. Tout a basculé et plus rien ne sera jamais pareil, quoi qu'il m'arrive à présent. Mais laissez-moi vous raconter.

Un jour, je traversais la grande place, comme à chaque jour, pour aller travailler. Je courais presque, car j'étais attendue pour une réunion importante et j'étais en retard. Il y avait beaucoup de monde et un passant m'a bousculée, me faisant trébucher. J'ai accroché un enfant qui marchait près de moi aux côtés de sa mère. Je l'ai attrapé par le bras d'un geste prévenant, pour lui éviter de tomber, et c'est là que ça s'est produit.

En le touchant, j'ai ressenti une décharge électrique, puis un picotement au bout des doigts. Je l'ai regardé dans les yeux et j'ai immédiatement su ce que je devais faire. Je me suis accroupie et j'ai posé mes deux mains sur son ventre. J'ai fermé les yeux pour mieux voir. Je sais, ça semble étrange comme ça, mais laissez-moi vous expliquer. Quand j'ai fermé les yeux, j'ai vu à l'intérieur du garçon, qui devait avoir environ six ans. Je voyais le mal qui le rongeait et j'ai ordonné mentalement à mes mains de chasser ce mal. Mes paumes sont devenues brûlantes et je les ai retirées.

C'est à ce moment-là que j'ai recouvré mes esprits. La mère du garçon semblait horrifiée et son fils paraissait sous le choc. Il était figé et me regardait fixement. Confuse, mal à l'aise, je me suis excusée à la mère. Je ne comprenais pas ce qui m'avait pris d'agir ainsi. Je me suis enfuie vers mon travail, où je suis bien entendu arrivée en retard.

Le lendemain, l'incident soigneusement classé dans ma mémoire, je suis arrivée sur la grande place, pressée comme toujours. Il y avait un attroupement d'une vingtaine de personnes, ce qui était inhabituel. Curieuse, j'ai ralenti le pas pour tenter de voir de quoi il s'agissait, et j'ai entendu une femme s'écrier : C'est elle! Tous les regards se sont rivés sur moi. Je me suis sentie très mal. Ma première idée était que la femme avait porté plainte et qu'on allait m'arrêter pour avoir porté la main sur son fils.

Je suis une personne timide et réservée en général, et je n'aime pas être le centre d'attraction. Les gens m'ont entourée et ils se sont mis à me toucher les bras et les épaules. Ils parlaient tous en même temps et je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. La mère de l'enfant s'est approchée de moi et les badauds l'ont laissée passer. Elle pleurait et elle a mis un certain temps avant de pouvoir m'expliquer la raison de son trouble. Il semblait qu'après que je l'aie touché, le garçon avait miraculeusement retrouvé la santé. Il était atteint d'une maladie incurable et selon les médecins, il n'en avait plus pour très longtemps à vivre. Ce jour-là, la mère et le garçon se rendaient justement rendre une visite au pédiatre. Il avait eu beau faire passer une multitude de tests au gamin, il n'y avait plus aucune trace de son mal.

Bon, tout cela était bien beau et très intéressant, quoique je doutais d'être pour quoi que ce soit dans cette histoire. J'étais attendue pour une réunion, comme d'habitude, et je ne pouvais rester là à divaguer sur un prétendu miracle. Les gens ont tous tellement insisté pour que je m'occupe d'eux aussi que j'ai promis, à contrecoeur, de revenir avec mon sandwich à midi pile pour passer mon heure de dîner avec eux.

Tout cela m'a trotté dans la tête toute la matinée, je l'avoue, et j'avais tout de même hâte à midi.

Quand je suis arrivée dans le parc, j'ai été surprise d'y voir autant de monde. Ils devaient être au moins une cinquantaine à m'attendre et j'avais envie de tourner les talons et de m'enfuir, mais il était trop tard, ils m'avaient vue.

La mère n'était plus là et je ne reconnaissais aucun visage parmi ces gens. On m'a désigné un banc vide et je me suis assise pour leur faire plaisir.

Ils me fixaient tous comme s'ils s'attendaient à ce que je sorte un lapin d'en dessous de ma jupe. De plus en plus mal à l'aise et me demandant ce qui m'avait pris de me mettre dans cette situation, j'ai regardé autour de moi et j'ai été parcourue d'une sensation bizarre.

J'étais attirée comme un aimant vers un homme d'une quarantaine d'années qui se tenait devant moi. Il avait le teint pâle et gardait une main sur son ventre, comme pour le protéger. Sans un mot, je me suis levée et j'ai posé ma main sur la sienne. J'ai fermé les yeux, et j'ai aussitôt su quoi faire pour l'aider. J'ai retiré sa main de son ventre, posé mes paumes contre ses flans et pressé fortement sur les deux côtés. Après plusieurs secondes, j'ai pu retirer mes mains. Elles avaient été brûlantes un moment, et j'avais attendu qu'elles redeviennent tièdes avant de les enlever. Instinctivement, j'avais trouvé le mode d'emploi. Pour un deuxième essai, vous conviendrez que ce n'était pas mal, tout de même.

J'ai guéri plusieurs personnes ce midi-là, mais pas toutes. Je devais retourner travailler, on m'attendait, et je n'avais même pas dîné.

L'après-midi, j'ai quitté plus tôt le bureau et je suis retournée aider d'autres personnes. C'était comme une drogue, je ne voyais pas le temps passer. C'est le coucher du soleil qui m'a ramenée à l'ordre. Il était très tard et mon conjoint s'était fait un sang d'encre à mon sujet. Je lui ai expliqué la raison de mon retard, mais il était sceptique, évidemment. Je lui ai proposé de venir le lendemain voir sur place ce qu'il en était. C'était parfait, on était samedi.

Le lendemain, il m'a observée guérir tous ces gens. Il me croyait maintenant, et il était tout aussi surpris que moi de la tournure des choses. Il n'a pas protesté quand je lui ai annoncé que j'y retournerais le dimanche. De plus en plus de gens venaient me voir, la plupart pour de petits malaises, mais d'autres pour des troubles plus graves. Je ne pouvais pas les décevoir.

Lorsque je suis revenue, tard encore une fois, il m'a demandé si je comptais rentrer travailler le lundi matin. Bien sûr, lui ai-je répondu.

Je lui mentais autant qu'à moi-même. Je me suis rendue au travail, j'ai annoncé à mon patron que je prenais quelques jours de vacances, puis je suis retournée au parc soigner ceux que je considérais comme mes malades.

Je rentrais de plus en plus tard le soir et de plus en plus épuisée. Mon conjoint avait essayé de me raisonner les premiers jours, sans succès. Il se contentait maintenant de serrer les lèvres quand il me voyait. Je sentais sa désapprobation. Moi-même, je ne me reconnaissais plus. Avant, je menais une petite vie égoïste et axée sur mon petit confort et maintenant, je voulais sauver le monde !

Pour plus de confort et d'intimité avec mes patients, j'avais planté notre tente de camping dans le parc. Je me doutais que c'était contre un quelconque règlement municipal, mais aucun agent n'est venu m'avertir.

Plusieurs jours sont passés avant que mon amoureux ne vienne me rejoindre dans la tente, entre deux patients. J'étais contente qu'il soit là. Un moment, j'ai cru qu'il avait enfin compris ma nouvelle vocation et qu'il venait m'appuyer.

Bien entendu, je me trompais. Il venait m'avertir qu'il me quittait, que nos vies, surtout la mienne, avaient trop changé, que nous étions devenus des étrangers l'un pour l'autre. Il avait raison, bien sûr. Je n'étais plus là pour lui depuis un bon moment et je n'escomptais pas non plus m'arrêter en si bon chemin. Il n'y avait plus rien à dire. J'ai baissé la tête pour qu'il ne me voie pas pleurer et je lui ai dit que j'acceptais la séparation. C'est la dernière fois que je l'ai vu.

Je suis retournée chercher quelques affaires à la maison pendant qu'il était absent. Je n'ai pris que l'essentiel, le reste m'importait peu. Je n'ai même pas réclamé la moitié de la maison. Peut-être un jour aurais-je le temps ou l'envie de le faire, mais pour le moment j'avais une mission à accomplir.

J'ai remis ma démission à mon employeur en invoquant des raisons personnelles. Mon compte de banque se vidait à vue d'œil et j'allais bientôt être à sec. Je ne demandais rien pour mes services, c'était contre mes principes. J'avais déjà entendu dire que lorsqu'un médium tirait profit de son don, il pouvait le perdre à tout jamais. Et ce don était tout ce que j'avais à présent.

Un journaliste a eu vent de ma petite histoire et il y a vu une excellente occasion de publier un bon article. Il m'a approchée un jour, alors que je prenais une pause pour aller m'acheter un hot dog. Je ne me nourrissais plus aussi bien qu'avant, je dois l'avouer, mais je n'avais plus les moyens ni le temps de le faire. Je sais, ça peut sembler nul comme excuse, surtout pour une accro de l'entraînement et de la saine alimentation comme moi, mais j'admets maintenant que j'étais à ce moment de ma vie en pleine dégringolade. Je ne dormais presque plus, je mangeais à peine, je me lavais et nettoyais mes vêtements de temps en temps. Je n'avais plus d'argent et je ne pensais qu'à guérir, guérir, guérir. Je me sentais faible parfois, ce que j'attribuais au manque de sommeil.

Ce journaliste, donc, est venu me voir pour m'interviewer avec son caméraman. Je lui ai donné mon accord pour un entretien rapide, car je n'avais pas le temps, c'était évident! Je devais aller sauver encore plus de gens.

Il m'a posé toutes sortes de questions : le fonctionnement de mon petit commerce, s'il était lucratif, ma vie d'avant, mon mode de vie maintenant, comment marchait mon don...

Je lui ai répondu du mieux que je le pouvais et, si j'en crois la marée de personnes qui sont venues envahir le parc après la publication de cet article, il semblerait que j'aie fait bonne impression. Je regrettais d'ailleurs un peu d'avoir accepté, car je ne voyais vraiment pas par quel miracle j'allais pouvoir soigner tous ces gens en une seule vie.

Cependant, cet interview a été un élément déclencheur important. Depuis que j'exerçais mon nouveau métier, on m'avait offert de l'argent et j'avais toujours refusé. Maintenant que les gens m'avaient vue à la télévision, cernée, fatiguée et sale, on dirait qu'ils ont soudain pris conscience de la précarité de ma situation et du fait que j'avais, moi aussi, besoin d'aide.

Le journaliste m'avait demandé à la fin de notre entretien si j'avais des demandes à formuler, si les gens pouvaient m'offrir quelque chose en compensation. J'avais répondu que j'apprécierais que les gens apportent de l'eau, de la nourriture et des couvertures, car certains malades attendaient pendant des heures et même des jours avant d'arriver à me voir.

Mes désirs ont été entendus et exaucés. Quelle belle générosité! À ce qu'on m'a raconté, les malades que j'avais guéris, de même que des inconnus, apportaient des denrées. Nous nous retrouvions maintenant avec trop de nourriture pour ce que nous pouvions manger.

À ce stade-ci, j'étais dépassée depuis longtemps par les événements. Je ne contrôlais plus rien, je me laissais seulement porter par la vague. Je vivais au jour le jour et je ne saurais vous raconter en détail les divers maux que j'ai soignés, ni vous décrire le visage de tous les gens que j'ai rencontrés. J'étais dans un sale état, mon cerveau était embrumé par la fatigue et j'allais bientôt m'effondrer.

C'est à ce moment que l'aide a commencé à affluer. Des personnes merveilleuses sont entrées dans ma vie et je ne les remercierai jamais assez d'avoir allégé le lourd fardeau qui pesait sur mes épaules.

Pour commencer, il y a eu Rita, une gentille vieille dame qui était venue me voir pour un problème d'arthrite. Je n'ai malheureusement pas réussi à la soigner, ne me demandez pas pourquoi. C'est comme ça, je peux guérir partiellement ou totalement une personne atteinte de sclérose en plaques ou du cancer, mais il y a certains maux contre lesquels je suis impuissante, et j'ai constaté avec le temps que l'arthrite en fait partie.

Je pleurais à chaudes larmes quand j'ai constaté que je ne pouvais rien pour cette pauvre femme. Elle m'a consolée en me serrant contre elle, en m'assurant qu'elle ne m'en voulait pas, que ce n'était pas de ma faute. J'ai pleuré comme un bébé pendant au moins quinze minutes. Quinze minutes, ça représentait environ deux patients, je m'en suis voulu ensuite d'avoir perdu tout ce temps pour moi. C'est assez représentatif de ma folie d'alors, non?

Rita est revenue par la suite, tous les jours, pour m'apporter du sucre à la crème, puis une tarte aux cerises, puis des chaises pour les patients qu'elle avait dénichées dans des ventes de garage. C'était une pauvre veuve sans enfants et elle n'avait rien d'autre à faire, alors elle devint ma première bénévole. Elle lavait mon linge, m'obligeait à manger à heures fixes, mais elle ne réussissait pas à me faire ralentir la cadence dans mon travail, personne ne l'aurait pu, j'étais trop intoxiquée. C'était très comparable à une dépendance à la drogue ou au jeu.

Ensuite, j'ai fait la connaissance de Jean. C'était un médecin missionnaire, qui allait souvent offrir ses services dans les pays du tiers monde. Il revenait d'ailleurs d'une mission en Afrique lorsqu'il a lu l'article à mon sujet et il s'était senti « appelé », comme il me l'a confié plus tard. Il m'a offert ses services pour trier les patients, car certains, c'était vrai, venaient me voir pour des maux qui auraient pu facilement être soignés par la médecine traditionnelle, m'empêchant ainsi par le fait même de soigner des maladies plus graves.

Jean avait beaucoup de contacts et son aide me fut plus que bénéfique. Il avait accès à des médicaments gratuits et il connaissait des hauts placés au conseil municipal. Il s'est occupé de tout et, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il nous a déniché un immeuble dans le centre-ville. C'était vieux et miteux, mais il a fait appel à ses contacts et à ses amis, et ils nous ont rénové le tout rapidement. La ville avait consenti à nous prêter l'immeuble. Les élections approchaient je crois, c'était bon pour l'image du maire.

De gentilles bénévoles d'une soupe populaire du coin sont venues m'offrir leurs services pour organiser une cantine dans notre immeuble. Tout y était gratuit, on y récoltait ce que les gens donnaient et on nourrissait ceux qui attendaient.

Jean avait fait installer une roulette à numéros comme à l'épicerie. Les gens ne se battaient plus pour savoir à qui c'était le tour, ils prenaient un numéro et attendaient comme dans n'importe quel hôpital.

En tant que médecin, Jean savait que les gens les plus nécessiteux ne viendraient pas par eux-mêmes me consulter. Il m'a donc organisé une journée par semaine de visites dans les hôpitaux, avec une case horaire spéciale pour la pédiatrie. Il a demandé à des collègues dans le milieu de présélectionner les cas désespérés et d'obtenir l'autorisation des parents au besoin. J'ai ainsi pu rencontrer et soigner mes patients préférés : les enfants. Je ne devrais pas avoir de préférence, je sais, mais c'est ce qui m'apporte dans mon œuvre le plus de satisfaction personnelle. Secourir une personne âgée n'a pas la même valeur : on sait que tôt ou tard, elle devra bien mourir de quelque chose. Mais la mort d'un enfant est totalement injuste et injustifiable, et je suis toujours très fière lorsque je réussis à les guérir.

Les bénévoles se relayaient pour faire marcher notre baraque. Sur le babillard à la cantine, ils indiquaient les besoins qui devaient être comblés et ce système fonctionnait bien. Tout s'organisait autour de moi sans que j'aie à lever le petit doigt ou à prendre une décision. Je soignais et c'est tout.

Est-ce que je vous ai dit que j'avais maintenant une chambre personnelle? Je pouvais me laver tous les jours! J'arrivais à dormir d'un sommeil paisible, plutôt que de me faire réveiller à par des impolis trop pressés que je les aide. Avant, tous pouvaient venir me voir à toute heure, je ne savais dire non. Maintenant, le problème était réglé, c'était Bruno qui disait non à ma place.

Bruno était arrivé dans ma vie un peu après Rita et Jean. J'avais aidé sa jeune sœur, qui avait un cancer du sein, et il avait été tellement reconnaissant qu'il m'avait offert ses services gratuitement comme garde du corps. Bruno avait fait de la prison pour un vol à main armée et il avait beaucoup de difficulté à se trouver un emploi. Rajoutez à cela qu'il avait une mine patibulaire et qu'il n'était pas très sociable, et vous comprendrez pourquoi il vivait d'aide sociale en attendant que quelqu'un veuille bien lui faire confiance.

Moi, je lui faisais confiance. Je savais qu'il n'était pas méchant, juste un peu mélangé dans sa tête. Il s'était laissé embarqué dans ce vol par des voyous et il n'avait pas eu assez de discernement pour refuser de s'allier avec eux, c'était tout. Dans ses yeux, je pouvais lire toute la bonté qu'il y avait en lui et je n'y voyais aucun mal. Je l'ai donc engagé, si l'on peut dire, à titre de protecteur. Il m'a rendu bon nombre de services et il a refoulé les impatients qui voulaient passer avant les autres. Sa seule présence avait le don de calmer les plus excités, il n'a jamais eu besoin d'utiliser sa force durant tout son service pour moi.

Si vous aviez vu notre petite fourmilière, où chacun avait sa place, ou chacun s'activait avec énergie pour aider son prochain sans rien attendre en retour, ça vous aurait sûrement fait aussi chaud au cœur qu'à moi. J'étais si fière de notre organisme! Oui, nous étions devenus un organisme à but non lucratif, avec toutes les obligations de paperasse qui s'imposaient. Un gentil comptable était d'ailleurs venu nous offrir ses services gratuitement après que je l'aie soigné pour son ulcère.

Ça allait si bien, nous avions le vent dans les voiles, plus rien ne pouvait nous arrêter. Sauf peut-être moi. C'est entièrement ma faute, j'en porte tout le blâme. Je n'ai pas fait attention à moi durant trop longtemps, j'ai trop abusé de mon don. J'aurais dû dormir plus, manger mieux. Jean me l'avait d'ailleurs recommandé à de nombreuses reprises, mais je n'écoutais personne.

Je me suis effondrée en pleine consultation et je n'ai repris conscience qu'à l'hôpital. Ma petite personne était devenue très célèbre avec le temps et les journalistes en ont profité pour mettre ça en première page des journaux. Depuis quelques jours, ils s'en donnaient déjà à cœur joie, parce que je n'arrivais plus à guérir autant de malades. Je ne ressentais plus la chaleur, je n'avais plus de picotements.

On m'a diagnostiqué un épuisement professionnel, de l'anémie et de l'arythmie cardiaque. Et on m'a prescrit le repos complet jusqu'à nouvel ordre. J'ai protesté, bien sûr, mais on m' attachée à mon lit pour m'empêcher de m'autodétruire encore plus. Je n'en veux pas aux membres du personnel soignant, ils ont eu raison de le faire.

J'ai vu un psy quelque temps, mais il ne m'a pas tellement aidée. C'est Rachel qui m'a le mieux fait comprendre que je devais ralentir la cadence.

Rachel était une guérisseuse qui opérait depuis une vingtaine d'années. Elle avait commis la même erreur que moi à ses débuts, quoiqu'avec moins de répercussions au niveau des médias, et elle s'était retrouvée dans la même situation. Ça faisait longtemps qu'elle me regardait aller et elle attendait que je m'effondre pour venir m'apporter ses conseils. Avant, je ne l'aurais pas écoutée.

Elle m'a expliqué que j'allais perdre mon don si je n'y faisais pas attention, si ce n'était déjà fait. Elle ne guérissait pas plus de cinq personnes par jour maintenant, ce qui me semblait nettement insuffisant. Selon elle, je pouvais même y perdre la vie si je m'obstinais dans mon exagération.

Les guérisseurs sont habituellement discrets, m'a-t-elle dit, car sinon les gens abusent d'eux. Les guérisseurs? Il y en avait beaucoup? Plus que tu le crois, m'a-t-elle répondu. Et elle m'a laissée sur ces mots.

Jean venait me voir tous les jours. Il me donnait des nouvelles de l'organisme, me disait que des médecins étaient venus me remplacer quelque temps afin de ne pas laisser tous ces gens livrés à eux-mêmes. Il m'apportait des mots de réconfort de la part de tous. J'étais si faible que je pleurais tout le temps, il me consolait de son mieux. Cette période a été décisive pour nous. C'est à ce moment que nous sommes tombés amoureux. Et cet amour m'a aidée à reprendre des forces et à envisager l'avenir avec plus de sérénité.

Après deux semaines de repos, j'ai été en mesure de sortir de l'hôpital. Mon médecin m'a recommandé de ne pas reprendre du service avant deux autres semaines, mais vous ne pensez tout de même pas que j'allais l'écouter? J'ai recommencé le jour même, doucement, puis ça m'a encore rattrapée, j'ai recommencé à en faire trop. Nouveau séjour à l'hôpital, remontrances de la part de mon médecin et de Jean. Nous devions trouver une solution.

Ça m'est venu comme une épiphanie alors que j'étais alitée. J'ai convoqué une conférence de presse dès que j'ai pu me tenir debout et j'ai lancé un appel à l'aide à tous les guérisseurs disponibles. Je ne pouvais pas agir tout toute seule, eux seuls pouvaient m'aider à rendre ce monde meilleur.

Il m'est très difficile de vous décrire tout ce qui a découlé de cet appel à l'aide tellement c'est imposant, gigantesque, merveilleux. Tant de gens se sont manifestés, avec quelques charlatans bien sûr, qui ont vite été démasqués. J'étais vraiment surprise de voir à quel point il y avait des personnes qui étaient aussi talentueuses que moi et qui étaient prêtes à mettre la main à la pâte.

Notre immeuble ne suffisait plus pas, alors les maires de chaque ville offrirent un local à tous les guérisseurs qui désiraient œuvrer pour leur communauté. Puis ce furent les pays qui accordèrent la même chose, à plus grande échelle. À ceci près que nous devions maintenant exiger un dollar pour chaque patient. Cela payait entre autres les taxes municipales. Tout le monde pouvait se le permettre, alors ça allait pour ma conscience.

Rachel est venue se joindre à nous. J'étais si heureuse quand je l'ai vue arriver! Lorsque nous nous étions vues à l'hôpital, elle semblait désabusée, amère par rapport aux gens. Elle m'avait dit qu'ils étaient tous des profiteurs et des ingrats. Elle m'a avoué que mon courage et ma volonté l'avaient inspirée.

Aujourd'hui, je fais partie d'une organisation mondiale que rien ne pourra arrêter, pas même ma mort. C'est plus grand que moi et je ne suis qu'un infime maillon de la chaîne. Je suis heureuse, j'ai épousé Jean et nous avons deux enfants, un garçon et une fille. Nous exerçons encore, mais raisonnablement, soit huit heures par jour, comme le travailleur moyen. Nos enfants ne semblent pas avoir hérité de mon don pour le moment, mais le miens s'est manifestés assez tard dans ma vie, alors je ne me questionne pas à ce sujet.

Le temps nous dira s'ils suivront mes traces ou s'ils choisiront une autre voie. Tout ce que je souhaite, c'est qu'ils tenteront à leur tour de rendre ce monde un peu meilleur.

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