(1268 mots)
— Tanala, viens ici!
Médile avait hurlé. Tanala tenta de se rassurer : cela ne voulait rien dire, elle était certaine ne n'avoir rien fait de mal. Elle s'approcha la tête basse, dans une posture de soumission qui l'avait très bien servie jusqu'ici. Saranda, son autre mère, avait les bras croisés et arborait une mine ennuyée. Voilà qui était de mauvais augure.
— Tu étais censée faire le guet, non?
Tanala ne pouvait pas répondre, bien évidemment, puisque ses mères ne lui avaient pas accordé le droit à la parole. Aussi se contenta-t-elle de regarder Médile avec incompréhension. Celle-ci haussa les sourcils et pointa la mer. Il y avait un bateau, là, tout près de leur île. Tanala se mordit la lèvre inférieure.
— Tu sais ce que tu as à faire?
Tuer, tu dois tuer ces hommes. Coule leur bateau.
Les voix de ses mères martelaient ces mots dans son esprit. S'il y avait une tâche que Tanala détestait, c'était bien celle-là. Médile et Saranda le savaient.
Tanala retira la robe de jute qui couvrait son corps, puis elle se dirigea à pas lents vers la mer étincelante. L'eau fraîche caressa ses orteils. Elle aurait bien aimé en rester là, profiter de la brise du large et savourer la chaleur du soleil sur sa peau délicate, mais ce n'était pas ce que ses mères souhaitaient.
Tue, tue, détruis-les!
Pressée par les voix dans sa tête, Tanala plongea. Enfin, elle pouvait laisser couler ses larmes, qui se mêlaient en secret aux vagues salées. Les hommes ignoraient ce qui les attendait, elle ne pouvait pas les avertir. Du premier au dernier, elle serait contrainte de les éliminer.
Envahie par la toute-puissance prêtée par ses mères, Tanala s'approcha du bateau, puis elle posa les mains sur la coque. Aussitôt, le bois se mit à craquer et à se fendre, et l'eau s'engouffra dans les ouvertures. Mais c'était trop long.
Tanala poussa plus fort et ses mains passèrent à travers la coque. Elle ne se soucia pas des entailles qui parcouraient ses avant-bras, car ces blessures disparaîtraient vite. Rien ne saurait la détruire, puisqu'elle n'avait pas de réelle consistance. Ses mères l'avaient créée à partir de sable et d'écume, et elles avaient inséré une perle magique dans sa bouche pour lui prêter vie. Tout ce qui la maintenait entière, c'était cette volonté commune déployée par Médile et Saranda. Quand ces deux-là réussissaient à s'entendre, on pouvait craindre le pire.
Tue-les, tue-les tous, ils ne doivent pas en réchapper.
Tanala aimait ses mères, elle ne savait pas leur désobéir. Un à un, les marins furent entraînés au fond, sans qu'ils aient la moindre chance de se défendre. Tana agrippait un pied et descendait vers les profondeurs. Sa victime se débattait pour préserver sa fragile existence. Puis Tanala remontait, prenait un autre pied et redescendait.
Au bout du compte, il ne resta plus que des tonneaux et des corps flottant à la surface, et ses larmes qui se mêlaient à la mer. Réjouies par leur succès, les sorcières dansaient sur la plage. Tanala aurait tellement aimé partager leur joie.
Puis elle vit l'homme, à demi conscient et s'accrochant à une planche de bois, et son cœur de sable et d'écume se serra. Qu'il était beau! Si Médile et Saranda l'apercevaient, elles lui ordonneraient de le tuer.
Après un bref coup d'œil à la plage, Tanala plongea et se rendit sous la planche, pour la tirer doucement vers le large. Si elle arrivait à l'emmener assez loin, il aurait une chance de s'en sortir.
Un hurlement furieux s'éleva dans sa tête, puis ce fut le néant.
Quand Tanala se réveilla, nue et étendue sur le sable dans la nuit froide, elle comprit qu'elle avait commis une erreur.
Elle se leva et marcha à pas lents vers la cabane, d'où s'échappait une faible lueur. Ne sachant pas comment elle serait accueillie, elle se contenta d'observer par la fenêtre. Les deux femmes étaient attablées, concentrées sur leur partie de cartes en cours. L'homme du bateau était étendu dans un coin et semblait paisible. Il était peut-être mort.
Saranda aperçut Tanala, fronça les sourcils et lui pointa la porte du menton. Obéissante, Tanala se rendit à l'avant et entra. Il fallut un bon moment avant que ses mères daignent s'occuper d'elle. Enfin, Médile poussa un cri de victoire.
— J'ai gagné!
Saranda jeta ses cartes en haussant les épaules. Puis Médile se leva, empoigna un drap et le lança à Tanala.
— Couvre-toi.
Tandis que Tanala s'efforçait d'attacher le drap pour confectionner une toge, les deux sorcières se contentèrent de l'observer.
Médile se rassit et croisa les mains sous son menton. Son expression était pensive, mais Tanala connaissait l'esprit retors de sa mère : elle s'apprêtait à lui ordonner de commettre un acte destructeur et s'en délectait à l'avance.
— Bon, il est clair que tu mérites une punition.
Saranda gloussa.
— Alors voilà ce que nous avons décidé : tu devras séduire cet homme. Et une fois qu'il sera bien amoureux, ensuite tu le tueras de tes propres mains.
Tanala se redressa. Elle ne pouvait pas agir ainsi, c'était trop demander. Saranda ajouta d'une voix douce :
— Si tu fais cela, nous épargnerons les trois prochains navires, c'est promis. Et si tu t'appliques, il se pourrait même que nous soyons encore plus gentilles. Tout dépendra de toi.
Ce n'était pas juste, Tanala s'y refusait de tout son être, mais ses mères savaient se montrer cruelles jusque dans les choix qu'elles lui imposaient. Elle hocha la tête.
Expertes en sorts d'invisibilité, les sorcières disparurent et laissèrent à Tanala le champ libre pour séduire l'humain. Elle commença par le réveiller en lui caressant la joue. Puis elle joua les farouches et il eut l'impression, au bout de quelques temps, qu'il avait réussi à l'apprivoiser.
Il s'appelait Samuel et il était beau. Tanala se surprenait parfois à admirer les traits de son visage pour les graver dans sa mémoire. Il la regardait aussi, perdu dans l'illusion créée par Médile et Saranda. Samuel la croyait humaine, il n'avait pas conscience de ce qu'elle était.
Vint le jour où Samuel la prit dans ses bras, et prononça les mots qui scelleraient leur destin.
— Je t'aime tellement, si tu savais.
Tanala ferma les yeux. Par moments, elle regrettait que ses mères lui aient prêté vie. Elle entraîna Samuel vers la plage. Se dévêtit. Il en fit de même et ils entrèrent ensemble dans l'eau. Tanala encercla la taille de Samuel avec ses jambes et il l'embrassa avec une fougue qui la fit chavirer. Leurs corps se balancèrent dans les flots, unis dans une étreinte sauvage, si merveilleuse qu'elle faillit en perdre l'esprit.
Puis Tanala mit ses mains autour du cou de Samuel et elle serra. Il se débattit un peu, mais elle était si forte, et les humains si faibles.
Quand ce fut terminé, Tanala revint vers le rivage, mais elle s'arrêta à mi-chemin. Ses mères accoururent, elles lui crièrent de rentrer, mais Tanala refusa de leur obéir. Maintenant qu'elle avait tué Samuel, tout lui était égal. Elle se sentait si vide.
Elle ouvrit la bouche et tâta la perle qui était incrustée dans son palais.
Que fais-tu, non, n'y touche pas!
Les ordres de Médile et de Saranda ne l'atteignaient plus. Le lien avait été brisé, elle allait pouvoir retrouver sa liberté. Il fut si facile d'arracher la perle et de la jeter au loin.
Soulagée, Tanala ferma les yeux. Sa main était déjà en train de s'effriter. Bientôt ce serait le tour de son bras, puis de ses jambes. Le sable et l'écume allaient réintégrer la mer, où ils pourraient bercer le corps de Samuel pour l'éternité.
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