(1441 mots)
J'avais essayé de publier par mes propres moyens, mais j'avais échoué, bien sûr. De nos jours, il fallait s'allier pour espérer réussir, et c'est avec un pincement au cœur que j'ai payé ma première cotisation au Syndicat. Ce n'était pas un montant si élevé, mais quand même, vous comprenez, je vivais une sorte de deuil. Le deuil de ma carrière en solitaire, de mon talent inégalé qui me ferait connaître et reconnaître sans avoir à passer par un regroupement.
Eh bien non, je n'y ai pas échappé. Il a fallu me rendre à l'évidence, seul le Syndicat des écrivains pourrait me permettre d'être un jour publié.
Au début, bien sûr, j'étais rempli d'espoir. Vous savez ce que c'est : on vous demande de signer un bout de papier, vous vous enthousiasmez et vous imaginez déjà la consécration. Comme si ces gens-là travaillaient vraiment dans votre intérêt!
Ils m'ont assigné une représentante. Manon, qu'elle s'appelait. Mince, juchée sur des talons aiguilles, le petit tailleur ajusté bien comme il faut. Pas vraiment un personnage intéressant dont j'aurais pu m'inspirer, mais elle était quand même jolie, enfin, pour une femme de son âge.
En toute confiance, je croyais que le but de ces gens-là était de nous aider. Ne riez pas! Je sais que j'étais naïf, mais que voulez-vous, après des années à inventer des histoires tout seul dans mon coin, sans personne à qui les raconter, j'étais devenu un peu fou. Désespéré aussi. J'aurais signé avec le diable pour avoir une chance de me trouver un éditeur.
Mais vous savez à quel point cette race-là est devenue farouche! Oui, comme bien d'autres, j'ai jadis pensé qu'un de ces publieurs me choisirait. Moi, un parmi tant d'autres, j'aurais été sélectionné pour mon talent et mon originalité et voilà, on aurait publié au moins une de mes histoires et j'aurais été adulé par les foules.
Arrêtez donc de me juger. Chacun d'entre nous a droit à sa parcelle de rêve, même si ça finit par lui coûter cher au bout du compte. Je voulais publier, ça n'avait pas fonctionné, alors j'ai fait appel au syndicat. J'y ai laissé ma chemise, mes illusions et qui sait, peut-être un peu de mon âme.
Pour commencer, Manon m'a appelé dans son bureau. Ça faisait trois jours que j'attendais, trois jours! J'avais payé le gros prix et on me faisait attendre. Mielleuse, Manon m'a expliqué :
« La patience est la première des qualités recommandées pour tout écrivain. Les éditeurs sont lents, vous savez. De vraies tortues! Alors en tout temps, il faut savoir attendre, tout en demeurant serein. Vous venez d'apprendre la première leçon nécessaire pour survivre dans le milieu littéraire. »
J'ai acquiescé, évidemment. Comme si je comprenais de quoi elle parlait. Bon, je ne lui ai pas dit que j'avais déchiré des pages et des pages de mes écrits entre temps, ni que j'avais engueulé le livreur d'épicerie. Sans compter le fait que j'avais harcelé ma propriétaire pour cette réparation de robinet qu'elle remettait toujours au lendemain.
Pour débuter, Manon m'a montré comment rédiger une lettre de présentation, en m'obligeant à recommencer un nombre incalculable de fois. J'avais déjà payé, alors il fallait bien que je lui obéisse. N'empêche, elle me donnait des envies de meurtre. Ce n'était jamais assez bon pour Madame, les éditeurs n'allaient pas s'intéresser à mon projet, c'était foutu. Si j'avais eu un peu de temps devant moi, j'aurais écrit une fable dans laquelle une représentante se serait fait occire à l'ancienne, la gorge tranchée par un couteau aiguisé et le visage ravagé par le désespoir. Un peu classique, mais bon sang, j'en aurais éprouvé énormément de plaisir.
Il m'a fallu réapprendre ma grammaire. Mes ponctuations. Le processus s'est étiré dans le temps. Chaque semaine, Manon encaissait mes cotisations et je m'efforçais de sourire tout en me disant que ça finirait par payer, tout ça.
Puis, enfin, j'ai commencé à échanger avec d'autres. Nous nous réunissions trois fois par semaine, entre aspirants écrivains, pour discuter de nos textes et de nos nombreux défauts. J'adorais trouver des problèmes dans les manuscrits de mes consœurs et confrères. Nous étions tous compétitifs, alors il est évident que nos pieux conseils ne visaient pas toujours l'intérêt de nos compétiteurs, mais bon, il appartenait à chacun d'apprendre à considérer les commentaires pour ce qu'ils étaient : des occasions de s'améliorer, ou bien de se confronter à la critique et d'en sortir victorieux.
Ah bon sang, ce que je détestais tous ces écrivains en herbe! J'avoue, il y en avait de très bons, et ça m'exaspérait. Nous savions tous à quel point il était difficile d'accéder à la gloire, et malgré tout l'argent investi, il existait une possibilité pour que certains d'entre nous ne soient jamais publiés. C'était écrit en petits caractères au bas du contrat d'adhésion : « Le syndicat ne pourra en aucun cas être tenu responsable de la non-atteinte des objectifs de publication. ».
Ouais, quelle bonne poire j'ai été!
Le jour où l'on m'a présenté à mon premier éditeur, j'avais les mains moites et les pieds maladroits. Je crois bien que j'ai réussi à dire quelques mots, pas très éloquents, mais Manon m'a ensuite réconforté avec son éternel sourire. Ça n'avait pas fonctionné cette fois, la chimie n'était pas optimale, il me fallait persévérer.
Nouvelle cotisation, nouveaux espoirs. À force d'efforts, j'allais bien finir par être publié. Et en attendant, j'accumulerais les histoires, voilà tout.
À une certaine époque, les journaux ont beaucoup parlé de la maladie de l'artiste, cette fameuse tare génétique qui nous pousse à créer, coûte que coûte, des œuvres remplies de génie. Nous sommes beaucoup trop nombreux à en souffrir, pour un si minuscule potentiel d'acheteurs. J'aurais aimé être un cartésien ou un logique, mais voilà, je suis comme ma mère : un éternel rêveur, destiné à créer des récits que personne ne lira. À moins, bien sûr, de réussir à dénicher un éditeur qui voudra bien les propager.
Manon ne voulait jamais que je lui raconte mes histoires. Elle me disait : « Garde ça pour les éditeurs, Roman, c'est à eux que tu dois plaire! ». Ma mère avait bien choisi mon prénom, je l'adorais. Elle n'avait jamais atteint le fil d'arrivée, mais moi j'arriverais à voir mon nom sur la couverture d'un livre. Je lui en avais fait la promesse solennelle.
Il y a eu d'autres tentatives, mais chaque fois, les éditeurs se détournaient de moi. Qu'y avait-il, mes histoires n'étaient pas assez originales, je n'étais pas assez charismatique? C'était tellement décourageant.
Manon a fini par se lasser, je le voyais bien. Elle a espacé nos rendez-vous, tout en encaissant avec soin mes cotisations. J'ai appris que Bernard, l'un de mes rivaux, avait été choisi par un éditeur. Wow, je n'en revenais pas. Ce n'était pas une lumière, Bernard, et ses histoires de souris volantes n'étaient pas très originales. Enfin, il devait y avoir un public pour ça, comme pour le reste.
Ce foutu syndicat. Quand j'ai compris de quoi il retournait, j'avais déjà investi ma santé mentale et mes deux jambes. Quoi, j'avais cru que mon adhésion me rapporterait du succès? Que les sommes investies me garantiraient un avenir?
J'aurais dû savoir. Moi qui, entre autres projets, écrivais des histoires de complots paranoïaques, j'aurais dû comprendre de quoi il retournait.
Un matin pluvieux, je suis allé voir Manon. J'en avais assez qu'elle ignore mes appels, il fallait que je sache où en étaient rendues ses recherches d'un éditeur idéal pour moi. Il me tardait de connaître enfin la chaleur des regards enfiévrés de mes futurs admirateurs.
La porte était déverrouillée. Il y avait un bruit de cliquetis au loin, plutôt familier, j'étais intrigué. Je suis entré, à pas de loup, et je me suis rapproché. Pour finalement découvrir Manon, et trois autres membres de mon syndicat, en train de taper avec frénésie sur leurs claviers.
À force d'investiguer et d'enquêter, j'en ai découvert tellement plus.
Depuis ce jour, j'essaie de faire éclater la vérité. Oh, personne ne veut me croire, et aucun journal n'accepte de publier mon histoire, mais je ne désespère pas.
Coûte que coûte, j'arriverai à informer le monde entier de ce qui se trame à l'ombre des syndicats : ces traîtres s'assurent de tuer la concurrence, tout en empochant les profits générés par des cotisations bidons. C'est la même chose partout chez les artistes, tant chez les sculpteurs, les peintres que les écrivains. Ces faux prophètes nous arnaquent sans aucun remords.
La vérité qui m'a le plus anéanti, c'est d'apprendre qu'il n'y a plus aucun éditeur en ce bas monde. Il ne reste que des syndicats, qui ont fini par tout dévorer sur leur passage.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Votre commentaire sera transmis pour approbation à l'administrateur de ce blogue.