(1954 mots)
Je commence à douter.
J'ai longuement hésité avant de consigner cette impression. Les génies sont-ils censés douter? Suis-je un véritable génie? Jusqu'ici, je l'ai toujours cru.
Un génie malchanceux. Incompris. On me prête des capacités de déduction hors du commun. Un niveau mental de haut niveau. Nul n'oserait mettre en doute ma prodigieuse intelligence. Et pourtant...
Pourtant, les dirigeants commencent eux aussi à douter. Je n'ai pas encore atteint leurs objectifs.
Pas encore.
*
Aujourd'hui, Mère m'a appelé. Ses nouveaux maîtres lui ont laissé utiliser leur holophone.
Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Ses puces d'asservissement la maintiennent dans un état léthargique. Elle bafouille, elle geint sans arrêt, comme une enfant. Je n'avais pas le temps de répondre à ses questions. Non, je ne sais pas où est Zwen et à dire vrai, c'est le cadet de mes soucis.
J'aurais dû leur demander de lui effacer la mémoire. Au moins, elle me laisserait travailler en paix.
*
Je croyais ma voie toute tracée. Pourquoi est-ce que je n'arrive à rien?
Pourtant, j'ai démontré aux tests cérébraux d'étonnantes prédispositions. Si prometteuses que les autorités ont mis de côté leurs préjugés face à mes origines douteuses et m'ont affecté à la Tour des surdoués.
J'ai terminé deuxième de ma catégorie aux joutes éliminatoires. Un exploit, selon mes mentors cybernétiques.
Tout un exploit! Qui donc se souvient des deuxièmes? Les gagnants, eux, récoltent les honneurs et la mémoire éternelle de leurs actes passés. Les seconds ne s'attirent que d'éphémères et tièdes félicitations, puis sombrent dans l'oubli.
Il en a toujours été ainsi. Zwen arrivait toujours le premier dans l'enceinte familiale. Mère lui accordait toujours le premier choix, la première bouchée, le premier sourire. Et moi, je devais attendre. Attendre que le frérot récolte la meilleure part, et me satisfaire de mon sort d'éternel bon dernier.
Suis-je si exigeant, d'avoir rêvé d'honneurs et de louanges? Je ne crois pas. Une fois, une seule fois, j'aurais aimé arriver premier. Dans n'importe quoi.
*
J'ai trimé dur, j'ai travaillé d'arrache-pied pour acquérir les notions qui devaient supposément me propulser à l'avant-scène, devant ces parvenus de fils de hauts magistrats à qui l'on prêtait les plus illustres qualités. Balivernes et mensonges. Viles flatteries et flagrantes injustices. Tout est une question de contacts et de capitaux. Ma mère, évidemment, n'a jamais été en mesure de nous faire profiter de ce qui aurait pu nous aider à nous élever. Il n'en est pas de même pour le père de Varid. Varid, mon adversaire de toujours. Celui dont j'ai cent fois souhaité la mort, car son trépas m'aurait enfin hissé sur le podium des vainqueurs. Varid qui répondait toujours aux questions un millième de seconde avant moi et qui obtenait un demi-point de plus aux examens.
Malgré les tricheries de Varid, j'ai obtenu mon diplôme avec mention. Je pouvais désormais m'arracher aux tentacules de la Tour des surdoués, qui n'était en fait qu'un médiocre lieu d'apprentissage aux méthodes archaïques et dépassées, et réclamer ma place au sein de la Tour scientifique.
Au début, j'ai été accueilli à bras ouverts. Varid avait été relocalisé en Biranie centrale et, libéré de sa concurrence déloyale, j'allais désormais récolter les fruits de mon labeur. Enfin, c'était ce que je croyais.
Idéaliste à l'extrême, je me suis engagé pour une période de trois révolutions solaires. Je jubilais. Enfin, j'allais avoir l'occasion de faire mes preuves!
Et puis, il y a eu Sanelle. La belle Sanelle, si merveilleuse, si parfaite, si... douée. Contrairement aux autres, je ne me suis pas laissé berner par cette devanture mensongère. Une parvenue, une opportuniste, voilà ce qu'elle était. J'étais persuadé qu'elle couchait avec le chef de secteur. C'est pour cette raison, et uniquement pour cette raison, que ses entreprises trouvaient une issue favorable, alors que je ne connaissais que de retentissants échecs.
De guerre lasse, incapable d'affronter jour après jour son visage hypocrite, j'ai remis ma démission. Je ne sais pas ce que j'espérais. Que les hauts dirigeants crient au drame, peut-être? À ma grande déception, personne n'a sourcillé, personne n'a prononcé un mot pour me retenir. Je n'avais pas comblé leurs attentes, je n'avais pas livré la marchandise, alors je pouvais partir.
Désappointé, je me suis jeté sur la première affectation qui s'est présentée, soit un poste d'assistant à la base sept. Évidemment, je parle de celle qui se situe sur la Lune, pas celle sur Mars. Je n'avais pas encore fait montre de mes extraordinaires capacités, je n'avais élaboré aucune théorie ni découvert aucun remède. Il me fallait être patient.
De la patience, j'en ai eu plus que mes semblables. J'ai peiné en vain sur le satellite stérile, à la recherche d'une lueur d'espoir. Pendant dix ans, les fioles se sont succédées, les expérimentations se sont accumulées, et puis un jour, enfin, la bonne fortune m'a souri. J'avais découvert, presque par hasard je l'avoue, une anomalie significative dans la cellule d'une souche de grippe. LA grippe, évidemment, la fameuse tueuse d'origine inconnue qui décimait la race humanoïde depuis deux générations.
J'ai gardé jalousement ma découverte secrète, n'en parlant à personne, pas même au proviseur de ma section. J'ai bûché jour et nuit sur mon timbre vaccinatoire. J'ai déjoué la vigilance des surveillants avec brio. Enfin, je le croyais.
Comment ont-ils su? Avais-je une caméra braquée en permanence sur moi, pour me faire coiffer ainsi au poteau?
Ce matin, lorsque je me suis enfin décidé à présenter mon timbre au proviseur, il a éclaté de rire. « Quoi, tu ne sais pas? La grippe n'est plus qu'un mauvais souvenir. Un certain Casem a trouvé le remède. Un super timbre-vaccin qui agit en trois heures, tu te rends compte? »
Trois heures? Selon mes calculs, le mien en nécessitait quatre. C'était bien, mais insuffisant. Encore une fois, j'arrivais bon second dans la course, trop tard pour rafler un quelconque honneur.
Et me voici, sombre incompétent, en train de me demander quel sens peut bien avoir mon existence. Je me croyais génie, mais je ne suis qu'un imbécile. Pourquoi ne puis-je me contenter d'une affectation tranquille, d'une routine établie? Non, il faut toujours que je pousse plus loin, plus haut, que je tende vers les sommets de la gloire. Tout ceci est tellement vain.
Voyons, que suis-je en train d'écrire? Mon désarroi m'a poussé dans les méandres de la confusion! Évidemment, ce Casem a triché. Il m'a volé ma découverte et se l'est appropriée. Il a dû placer des micros et des caméras, et s'est servi de mes expériences à son profit. S'il croit s'en tirer ainsi, il se trompe.
*
Ça y est, j'ai réussi. Je présenterai mon projet au conseil de ma division demain. Cette fois, je suis certain d'être le premier. Le premier à avoir élaboré un traitement contre l'infertilité grandissante des mâles. Moins prestigieux que le timbre contre la grippe, certes, mais je me réjouis tout de même de cette réussite. Demain. Demain signera ma victoire contre la malédiction qui me poursuit depuis toujours.
*
Je n'y crois pas. Des mois perdus en vain, alors que le traitement existait déjà. Découvert par un certain Milus, inconnu au bataillon. Un rival originaire de Mars, semble-t-il. Évidemment. Ils bénéficient là-bas d'une technologie supérieure. Depuis que je suis revenu sur Terre, je peine à trouver des capitaux. C'est pour cette raison que mes travaux ont pris du retard et que je me suis encore fait supplanter.
Et plus j'y songe, plus je trouve étrange que les recherches d'un autre inconnu aient abouti à peine quelques jours avant les miennes.
Je me croyais à l'abri des espions. Je réalise maintenant que pour atteindre mon but ultime, je devrai m'isoler du reste de l'univers. Peu importe. Je n'ai plus confiance qu'en moi-même.
*
J'avais besoin de capitaux pour payer mon passage chez les rebelles. J'ai vendu mon holophone sans regret. La seule avec qui je communiquais encore était ma mère, et, pour ce que nos rares conversations m'apportent de bon, je n'ai eu aucune peine à mettre une croix sur ce poison technologique. Poison parce que risqué. Qui sait, il y avait peut-être des micros cachés dedans.
Depuis que ma mère a été châtiée pour son crime, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. Normal, avec les puces d'asservissement qui lui ont été implantées. Je n'ai aucune sympathie pour l'auteure de mes jours, car je juge qu'elle a amplement mérité son châtiment. Elle n'aurait pas dû tenter de s'enfuir avec mon frère, me laissant par le fait même livré à moi-même. Je ne regrette pas mon aîné Zwen. Pas plus que de les avoir dénoncés tous deux. En les livrant aux autorités, j'ai accompli mon devoir de bon citoyen.
Les sauvages ne sont pas aussi malsains qu'on le raconte au sein des hautes tours. Dès que j'ai révélé mes origines, le chef des Oudoutes m'a offert un toit. J'ai réprimé une grimace lorsque j'ai vu de quoi je devrais me nourrir désormais. Je ne veux pas savoir de quel mammifère proviennent ces chairs à moitié cuites. Aucune importance. Peu m'importe l'insalubrité et le cannibalisme. J'atteindrai mon objectif, même si je dois en mourir.
*
Salim, le chef des Oudoutes, n'a pas mis bien longtemps avant de m'annoncer ses couleurs. Il m'a dit qu'en échange de ce qu'il appelait ironiquement mon confort, je devrais leur fournir des doses massives du foudroyant virus Gravrax. Il avait l'intention de lancer une attaque bactériologique sur les tours.
J'aurais pu me rebeller, argumenter, mais je ne l'ai pas fait. J'ai plutôt suggéré à Salim de lui bricoler un virus mutant, contre lequel les autorités n'auraient aucune parade.
Je fournirai à Salim ce qu'il désire. Il obtiendra sa vengeance. Et en échange, il me procurera le matériel dont j'ai besoin pour mener à bien mon nouveau projet. Désormais, rien d'autre ne compte pour moi.
*
Les hauts magistrats avaient grandement sous-estimé les rebelles.
Je ne me suis pas interposé. J'ai continué de fournir des armes bactériologiques aux Oudoutes, puis ensuite aux Cahutes. Finalement, les six tribus rebelles ont eu recours à mes services. Maintenant, c'est le chaos partout, autant dans les bas quartiers que dans les hautes sphères.
Heureusement, mon projet est en train d'aboutir. Non seulement accomplirai-je mon rêve le plus cher, mais en plus, je libèrerai la race humaine. Je serai enfin le premier.
*
Je suis sur le point d'appuyer sur le bouton qui mettra un terme à la quête de toute une vie. Juste avant de poser ce geste ultime, je songe une dernière fois à mon existence vide de sens. Je ne me rebelle plus. J'ai enfin compris mon destin. Je suis né pour accomplir cet acte désintéressé. Je ne suis pas un héros, ni un sauveur. Juste un génie ordinaire.
Aujourd'hui, je sais que les générations futures ne me remercieront jamais. Parce qu'il n'y aura pas de génération future. Lorsque je mettrai mon démoléculeur en marche, il aspirera toutes les cellules actives aux alentours. Son rayon d'action s'élargira progressivement, annihilant par le fait même toute vie sur Terre. Viendront ensuite la Lune et les planètes avoisinantes.
J'ai bien fait les choses, cette fois. Je suis certain que personne ne m'a devancé, car sinon, j'aurais déjà disparu.
Disparu comme ce tronc qui s'estompe graduellement devant mes yeux gonflés par le manque de sommeil. Disparu comme cet oiseau, fauché en plein vol, qui se désagrège à une vitesse folle.
En un éclair, je comprends. La rage monte dans ma gorge, j'étouffe. Cette décomposition, je l'avais prévue. Évidemment, puisque tel devait être l'effet produit par mon engin de mort. Sauf qu'un autre a eu l'idée avant. Ou plutôt, a copié mon idée. M'a espionné malgré mes efforts et mon isolement. Cet individu me vole ma vengeance.
C'est trop injuste. Encore une fois, je me suis fait coiffer au poteau.
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