vendredi 9 janvier 2026

Texte : À la recherche d'un rayon de soleil

 (2 064 mots)

Dès que Marianne rentra chez elle ce mardi soir là, son mari sut qu'elle avait eu une mauvaise journée. Elle s'effondra dans ses bras et il la réconforta de son mieux.

— Frank est mort, mort tu comprends? Pourtant, nous avons tant essayé de prendre soin de lui!

Brian soupira.

— Parfois, ça ne suffit pas. Regarde, nous au boulot, avec Émilia...

Marianne ne l'écouta pas, trop obnubilée par sa peine.

— Il avait des amis, nous l'aimions, nous lui donnions tout ce qu'il lui fallait. Pourquoi lui, oh pourquoi?

Elle pleura un bout de temps, puis ils finirent par manger et ils allèrent se coucher.

Le lendemain, quand Marianne arriva au bureau, elle sentit aussitôt que l'ambiance avait changé. Les photos de Frank avaient déjà été retirées des murs. Les gens se regardaient à peine, chacun était rivé sur son écran, personne ne souriait. La mine basse, elle se rendit à son poste de travail. Elle s'assit, soupira, puis prit connaissance de ses messages. Il y en avait un de Donaldson, le grand directeur.

« Dès que vous lirez ceci, rendez-vous à mon bureau. Immédiatement. »

Elle ouvrit la bouche, incrédule. À sa connaissance, jamais Donaldson ne lui avait porté la moindre attention. Il était le patron du patron de sa patronne, ce qui faisait de lui un être inaccessible.

Et pourtant, il la convoquait à son bureau, trois étages plus haut.

Marianne prit une inspiration tremblante, puis elle se leva et se rendit à l'ascenseur. Certains haussèrent les sourcils en la voyant passer, mais elle les ignora. Qu'aurait-elle pu leur dire? Elle ne savait pas pourquoi Donaldson voulait lui parler. Le pire l'attendait peut-être.

Une fois dans l'ascenseur, elle lissa sa jupe, replaça ses cheveux et s'assura de se tenir droite. Quand la porte s'ouvrit, elle était aussi parfaite que possible. Même si cela ne ferait sûrement aucune différence quant à l'issue de la rencontre, au moins elle aurait une apparence irréprochable.

Un homme s'approcha, l'air jovial et lui tendant la main.

— Ah, Madame Austin! Arthur Donaldson, content de vous voir. Venez, allons dans mon bureau!

Intimidée, Marianne le suivit, admirant au passage la décoration chaleureuse et les photographies disséminées un peu partout. Des gens qui souriaient, soulevaient des enfants en riant et jouaient avec des ballons ou des frisbees. Que des scènes réconfortantes, destinées à mettre les visiteurs à l'aise.

— Asseyez-vous. Une tisane? Camomille, verveine, ou alors un mélange spécial?

Marianne sourit, un peu gênée.

— Non, merci, j'ai déjà bu deux infusions ce matin. Vous comprenez, avec ce qui s'est passé hier, je me sentais tendue.

Donaldson hocha la tête d'un air bienveillant.

— Oui, la mort de ce pauvre Frank nous a tous affectés. Plusieurs membres de votre équipe ont d'ailleurs transmis une demande au département de soutien.

Ce n'était pas étonnant, Marianne aussi songeait à entreprendre ce genre de démarche. Le directeur se pencha vers elle.

— Et c'est pour cela qu'il nous faut un autre rayon de soleil. Le plus vite possible.

Marianne sursauta.

— Mais il est trop tôt! Nous n'avons pas vécu notre deuil, il y a des étapes...

Donaldson se renfonça dans son fauteuil.

— Bah! Ça, c'était l'ancienne façon de voir les choses. Les spécialistes s'accordent maintenant pour dire que plus on laisse traîner le processus, plus il est difficile pour le groupe de se remettre de ce genre de perte. On recommande plutôt de trouver rapidement un autre pensionnaire, afin que tous puissent se réunifier autour de lui.

Ça paraissait tellement irrespectueux comme démarche. Frank venait à peine de mourir, et déjà on parlait de le remplacer?

— On m'a dit que vous étiez proche de Frank, probablement celle qui lui apportait le plus de bonheur au quotidien.

Elle baissa la tête.

— Je l'aimais beaucoup.

Donaldson toussota.

— Oui, bien entendu. Vous n'êtes pas de celles qui font semblant, juste pour obtenir de l'avancement. Et c'est pour cela que nous vous avons choisie. Vous vous chargerez de trouver le prochain rayon de soleil de votre équipe.

Le cœur de Marianne s'arrêta, puis se mit à s'emballer. C'était un honneur, une énorme responsabilité, elle n'avait pas ce qu'il fallait!

— Monsieur, je...

— Non, non, aucune objection, la décision a été mûrement réfléchie : vous êtes celle qu'il nous faut. Vous serez exemptée de vos autres tâches le temps que vous ayez déniché un remplaçant pour Frank. Choisissez bien, mais choisissez vite surtout!

Et voilà comment Marianne s'était retrouvée à devoir visiter les centres d'adoption, afin de découvrir la perle rare.

Dès qu'elle entra dans le Royaume de l'Éden, elle sut qu'elle n'y trouverait pas ce qu'elle cherchait. Trop propre, trop bien rangé. Les résidents étaient de toute évidence plutôt autonomes, tant physiquement que psychologiquement. On marchait, on se promenait dans les couloirs, on discutait avec les préposés. C'était trop facile.

Son équipe avait besoin d'un défi plus important, d'un être qui combinerait à la fois des déficits physiques et mentaux. Tout comme Frank.

À cette pensée, elle sentit sa gorge se nouer. Que faisait-elle dans cet endroit, à chercher un remplaçant pour celui qui avait été un être incomparable, à la fois doux et gentil, plein d'amour et de bonté? Frank était parfait : totalement dépendant des soins qu'on lui prodiguait, mais si positif dans son esprit. Chacun de ses discours, même incompréhensible, procurait du bonheur aux gens. Personne ne serait jamais aussi bien pour l'équipe.

Pourtant, elle avait une mission, il fallait remplacer Frank.

Marianne s'éloigna bien vite du premier centre, en se promettant de ne pas se laisser décourager.

À La Grisaille, la réceptionniste l'accueillit d'un air fatigué et la fit entrer dans le couloir principal. Aussitôt, les sens de Marianne se réveillèrent. Odeurs d'urine et d'excréments, gémissements étouffés, regards perdus. Elle sourit : au moins, cet endroit avait du potentiel. Si elle pouvait dénicher un être qui avait souffert, et qui apprécierait à sa juste valeur les soins et l'attention qu'on lui prodiguerait, ce serait parfait.

Une assistante vêtue de gris pâle vint la rejoindre.

— Madame Austin? Dolores Monardi. Je vous attendais.

Marianne serra la main tendue et s'intéressa aux murs ternes, dépourvus de toute décoration.

— C'est la même chose partout, vos pensionnaires ne voient aucune couleur au quotidien? J'avoue que c'est impressionnant.

Dolores la fit visiter, en lui vantant le concept du centre.

— Que des nuances de gris, en autant que possible bien sûr. Nous ne changerons pas la couleur de peau ou des yeux de nos préposés, évidemment!

Elles éclatèrent de rire. Qu'il était plaisant, de côtoyer une personne aussi humaine et chaleureuse!

— Vous avez bien de la chance de vivre avec autant de rayons de soleil au quotidien.

Dolores haussa les épaules.

— Oh, vous savez, on s'habitue! Et puis, ça représente quand même beaucoup de travail. Mais je ne me plains pas, c'est tellement gratifiant!

Elles se promenèrent de chambre en chambre, sans que Marianne ne ressente de coup de cœur. Cette dame-là était trop âgée, elle risquait de mourir trop vite et ça nuirait à l'équipe. Ce jeune homme semblait trop confus, il n'apporterait pas assez de joie au groupe. Comme elle s'y attendait, trouver la perle rare ne serait pas une tâche facile.

Puis, elle vit une forme recroquevillée dans un fauteuil roulant, et un frisson lui remonta le long du dos.

— Qui est-ce?

Dolores sourit.

— Ah! J'étais certaine qu'elle vous taperait dans l'œil! Venez, je vais vous présenter notre belle Anita.

Elles s'avancèrent près du fauteuil.

— Anita, Anita! Réveille-toi, tu as de la visite!

Marianne regarda avec émerveillement les petits yeux qui s'ouvraient en papillonnant, le sourire qui s'épanouissait sur le visage de l'adorable créature.

— Je te présente Marianne. Dis-lui bonjour, Anita!

Anita se redressa un peu et agita sa main droite, déformée et malhabile. Sa bouche se tordit, tandis qu'elle essayait d'articuler la salutation demandée.

— Boooooo... jouuuuu!

Un sentiment d'allégresse envahit Marianne. Par contre, elle ne devait rien précipiter.

— Quelle est son histoire, d'où vient-elle?

Dolores l'emmena à l'extérieur de la chambre afin de préserver Anita. Marianne s'en voulut d'avoir posé la question à côté d'elle, c'était indélicat. En chuchotant, l'assistante expliqua :

— En réalité, nous ne savons pas, elle a été laissée devant la porte.

Elle grimaça.

— Probablement une famille qui croyait pouvoir s'en occuper, et qui s'est découragée. Ça arrive plus souvent que vous le pensez! Les gens s'imaginent que c'est une bonne idée, puis ils finissent par comprendre, mais ils ont trop honte. Alors, ils abandonnent le pauvre petit être dehors et ils s'en vont, comme des sauvages.

Marianne hocha la tête. Elle-même s'était parfois demandé ce qu'elle aurait décidé, si Brian et elle avaient eu un bébé et qu'il avait été déficient. S'en occuper seuls au quotidien, comme des égoïstes? Non, ils l'auraient mis à la disposition de la communauté. Si l'enfant avait été correctement diminué, avec ce qu'il fallait d'inconvénients tout en demeurant attachant, il aurait vite trouvé preneur.

Mais bon, il aurait pu être trop laid, aussi, et personne n'en aurait voulu.

— Combien, pour adopter Anita?

Dolores parut réfléchir.

— Bien, d'habitude nous avons un tarif fixe, mais elle vient d'arriver. Et nous avons deux autres représentants qui doivent venir nous rencontrer tout à l'heure.

Elle mentait, c'était évident, mais Donaldson avait accordé une confortable marge de manœuvre à Marianne.

— Allez, combien?

Dolores donna un chiffre, plutôt élevé, mais assez raisonnable vu le potentiel que représentait Anita. L'affaire fut vite conclue.

— Vous pouvez nous la faire livrer s'il vous plaît? Avec les papiers en règle.

— Bien sûr, nous avons l'habitude.

En sortant de la bâtisse, Marianne avait envie de sauter partout. Elle avait trouvé un rayon de soleil, et pas n'importe lequel! Peut-être même mieux que Frank.

Elle se calma aussitôt. Voyons, ne se consolait-elle pas un peu vite de celui dont elle s'était occupée pendant trois bonnes années? Ce n'était pas pour rien qu'elle était toujours volontaire pour changer sa culotte d'incontinence ou pour lui tenir compagnie pendant que le responsable du jour prenait sa pause : Frank était adorable, et son éternel sourire la rendait si heureuse. Quand elle était en vacances, il lui manquait. Et lorsqu'elle avait vu son petit corps tordu sous la couverture, tout rigide et sans vie, elle avait cru mourir.

Mais la Terre continuait de tourner, et Anita saurait sûrement rapporter la joie dans leurs existences.

Le lendemain matin, on amenait Anita dans le département. Dolores n'était pas venue la reconduire en personne, mais ce n'était pas nécessaire non plus. Il y avait un préposé, tout à fait compétent, qui se chargerait du transfert et de l'enseignement des soins de base.

Les collègues de Marianne s'agglutinèrent à quelques pas du fauteuil roulant, n'osant pas donner tout de suite leur cœur à la frêle créature. Confiante, Marianne s'avança vers leur nouveau rayon de soleil. Du moins, Anita le deviendrait si elle arrivait à faire une bonne impression sur l'équipe. Mais Marianne n'était pas inquiète : si elle avait été émue, si vite après la mort de Frank, les autres le seraient aussi.

Anita bougea dans son sommeil et gémit un peu. Lorsque Marianne commença à caresser son bras, la créature ouvrit les yeux et se mit aussitôt à sourire; elle l'avait reconnue. Des murmures approbateurs fusèrent et les gens se rapprochèrent.

Donaldson avança à son tour, et il vint s'agenouiller près d'Anita.

— Excellent, je suis bien content. Quel bon choix!

Marianne se rengorgea, fière de son accomplissement. Comme Anita ne connaissait qu'elle pour le moment, on l'affecta au premier tour de soins. Le préposé lui expliqua les besoins de leur nouvelle pensionnaire, puis il quitta la bâtisse, se disant rassuré sur le sort d'Anita. On la traiterait bien ici, c'était évident.

Marianne installa Anita dans sa chambre entourée de verre fumé, au centre de la salle, puis elle s'empara d'un appareil et elle s'amusa à la photographier sous divers angles. Elle la fit rire, se pencha pour bien saisir ses traits, prit un gros plan de sa main toute tordue. Ensuite, elle donna le disque mémoire à un collègue, qui se chargerait de développer les images afin qu'elles soient encadrées et mises sur les murs.

Dans le département, tous souriaient. On passait par exprès près de la chambre d'Anita, pour le simple plaisir de la voir s'amuser.

Marianne avait accompli sa mission. Elle avait trouvé un nouveau rayon de soleil, encore meilleur que tous ceux qu'ils avaient eus auparavant. Donaldson était content, tout le monde était heureux.

Qui sait, peut-être que grâce à cet exploit, elle allait bientôt se voir accorder une promotion?

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