vendredi 14 août 2026

Texte : Le prince aux mains d'érable

 (1 721 mots)

Les pieds de Madeline se posent avec précaution sur le trottoir craquelé. Parfois, elle doit sautiller pour éviter de marcher sur une fente. Les fentes sont mauvaises, elles portent malheur. Il faut les éviter à tout prix.

Si son père était là, il lèverait les yeux au ciel lui ordonnerait d'arrêter tout de suite ces âneries. Stupide jeu de bébé. Marche donc comme les autres.

Elle connaît cette rue par cœur. Depuis son enfance, elle l'a arpentée des centaines de fois pour se rendre à l'école. La main de son grand frère Stéphane tenait la sienne. Une main impatiente qui la poussait à avancer plus vite. Dépêche, nous allons rater la cloche!

Il n'y a plus de main pour la guider, elle est grande à présent. Tous les jours, elle arpente seule ce trottoir. La maison blanche à droite, la boîte aux lettres peinte en rouge à gauche, le chien qui aboie derrière la clôture et qui aimerait bien la dévorer toute crue. Grâce à son père, elle connaît tous les repères. Tout droit jusqu'à l'arbre des Lacoste, puis à droite sur le chemin de gravier et hop! Te voilà à la maison!

L'arbre des Lacoste. De la fenêtre de sa chambre, elle l'admire en toute saison. L'été, ses feuilles dansent avec le vent. L'hiver, ses branches dégarnies, recouvertes de glace, étincellent au soleil. Le printemps, il bourgeonne et s'épanouit au fil des jours. Et l'automne, il est tout simplement magnifique avec ses feuilles flamboyantes.

Elle a grandi avec cet arbre. Les Lacoste de la maison aux carreaux brisés sont partis depuis bien longtemps, mais l'arbre est resté. Il a écouté ses peines et n'a raconté ses confidences à personne. Il ne la regarde jamais avec impatience.

Un jour, elle a décidé de lui donner un nom. Dans son esprit, il est devenu Gayel, le prince aux mains d'érable. Son écorce n'est pas aussi rude qu'elle le paraît. Revêche au toucher, elle devient agréable pour la paume, pour peu que l'on sache la caresser.

Accoudée à sa fenêtre, Madeline rêvasse. Elle est seule. Son père s'est absenté pour un congrès et Stéphane ne vit plus dans cette maison depuis des années. Leur père le trouvait trop jeune pour partir, mais Stéphane lui a répondu qu'il avait besoin d'espace pour respirer. Il criait ce jour-là. Papa, Madeline prend toute la place, je ne suis plus capable!

Les branches de Gayel se balancent dans un ballet hypnotique. Madeline ne se lasse pas de l'admirer. Aucun arbre n'a une pareille prestance, ne dégage un tel mystère. Elle a envie de le toucher, de presser contre lui le bas de son corps pour sentir sa chaleur. Son père lui a interdit de l'approcher, mais il ne sera pas là avant demain. Sois sage, ma grande. Je reviens très bientôt. Tu crois que tu pourras te débrouiller?

Madeline retire sa petite culotte et sort de la maison. La température est clémente pour une journée d'automne. Les doux rayons du soleil réchauffent sa peau, elle se sent bien. Une brise légère soulève sa jupe, comme une invite à succomber à la tentation.

Elle s'approche de Gayel, son envie lui explosant dans le bas-ventre. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas visité son prince.

Sa paume glisse sur son tronc vigoureux dans une caresse possessive. Saisie de frénésie, elle relève sa jupe et se presse contre l'écorce rugueuse. Ses mains s'agrippent au tronc de Gayel pour qu'ils puissent tous deux savourer l'intensité de cette étreinte sauvage. Si seulement ses branches pouvaient descendre vers elle et l'empoigner avec passion! Gayel est prisonnier de ses racines. Elle seule peut lui procurer le plaisir qu'il mérite.

Les mouvements de son bassin s'intensifient et elle gémit sous l'assaut de la jouissance qui déferle. Une fois apaisée, elle demeure contre Gayel pour prolonger le sentiment de plénitude qui l'envahit chaque fois qu'ils se retrouvent. Sa main effleure l'écorce une dernière fois, puis elle retourne à la maison. Il ne faudrait pas qu'un voisin la surprenne, sinon il pourrait la dénoncer à son père. Elle retourne s'installer à la fenêtre pour rêvasser.

Vers seize heures, une camionnette se stationne devant la maison des Lacoste. Deux hommes en sortent et se dirigent vers la maison aux carreaux brisés. Ils discutent et gesticulent, s'attardant à l'escalier en ruine, à la pelouse en friches et aux volets arrachés. Puis ils pointent Gayel du doigt.

Ces hommes le touchent. Ils le tripotent, l'examinent de tous les côtés, puis secouent la tête. Le plus grand d'entre eux brandit une canette de peinture et il applique deux lignes croisées sur le tronc de Gayel.

Envahie par la colère, Madeline se plaque contre la vitre. Comment osent-ils agir ainsi? Elle dévale l'escalier et fonce en direction des deux malotrus, qui se retournent vers elle en arborant un air surpris.

— Vous! Vous! Que faites-vous à... à... à cet arbre?

Le grand homme lui sourit :

— Allons, mademoiselle, nous faisons juste notre boulot! La ville a reçu des plaintes concernant cet érable. Il penche trop vers la rue et les voisins craignent qu'il tombe. Alors nous allons revenir le couper demain.

Un cri d'épouvante s'échappe de ses lèvres. Le couper? Quelle bande de sauvages! Elle se précipite sur celui qui a parlé et lui donne des coups de pieds dans les tibias. Il hurle et tente de se soustraire à sa rage, mais elle le frappe au visage de toutes ses forces. L'autre homme tente de l'immobiliser, mais il écope lui aussi de quelques coups. Elle ne laissera personne tuer Gayel!

Des bras puissants lui encerclent le torse. Il s'agit de Monsieur Gariépy, le gentil voisin qui a promis de la surveiller. Elle se débat encore un peu, mais il est trop fort pour elle. Tandis qu'elle se laisse tomber sur l'herbe fraîche, elle l'entend excuser son attitude. Elle n'est pas normale, vous comprenez?

Les deux hommes acquiescent d'un air narquois, en disant qu'ils comprennent. Madeline déteste que les gens prétendent la comprendre. Personne ne le peut. Elle est différente des autres. Seul Gayel l'accepte telle qu'elle est. Et ces hommes veulent le tuer.

Monsieur Gariépy appelle son père, lui parle un moment, puis il lui passe le combiné. Madeline essaie d'expliquer ce qui se passe, mais personne ne l'écoute. Elle finit par ne plus parler, cela ne mène à rien. Au bout du compte, elle promet d'être sage et peut enfin raccrocher. Le voisin s'installe au salon pour lui tenir compagnie, mais elle préfère retourner dans sa chambre. Au bout d'un moment, elle l'entend partir.

Le minuscule croissant de lune est trop timide ce soir pour lui permettre d'apercevoir Gayel. Désoeuvrée, elle enfile son pyjama fleuri et se met au lit. Demain, elle trouvera le moyen de sauver Gayel. S'il le faut, elle s'enchaînera à lui et partagera son sort. Ces hommes n'oseront sûrement pas la couper.

Quelque part au milieu de la nuit, elle se réveille en sursaut, sentant une présence dans sa chambre.

— Qui est là?

— Chut mon amour, c'est moi, Gayel.

Madeline écarquille les yeux dans le noir. La longue silhouette de son prince est penchée sur elle et ses branches remplissent le plafond de la chambre. Elle n'arrive pas à voir ses traits, mais elle reconnaît son odeur. Elle lui ouvre les bras, éperdue de bonheur. Gayel s'étend sur elle et lui chuchote à l'oreille :

— Nous aurons droit à une seule nuit, car ils me tueront demain. Avant de mourir, je veux te donner un cadeau, à toi qui m'as donné tant de gentillesse et d'amour. Ensuite je partirai pour toujours.

— Mais pourquoi? Tu n'as qu'à rester avec moi, je te cacherai!

Gayel rit et frotte son écorce rugueuse contre sa joue.

— C'est impossible, ce n'est pas de cette façon que la magie fonctionne. Je suis là parce que ce sera terminé pour moi demain.

Madeline soupire.

— Je ne comprends pas.

Gayel commence à retirer la couverture, puis il baisse le bas du pyjama de Madeline.

— Aucune importance mon amour, profitons de ce merveilleux instant où nous pouvons enfin être ensemble.

Il presse son tronc contre son ventre et ses branches descendent sur elle pour l'envelopper de mille caresses. Madeline s'abandonne à cette étreinte dont elle a tant rêvé.

Le lendemain matin, elle se réveille seule dans son lit. Les larmes aux yeux, elle écarte la couverture et trouve le bas de son pyjama, posé à plat le long de son corps. Elle découvre aussi trois morceaux d'écorce, de précieux trésors qu'elle s'empresse de presser contre son cœur.

Dehors, des voix d'homme montent à sa fenêtre et le bruit d'une tronçonneuse se met à retentir. Secouée par des sanglots, Madeline reste assise dans son lit. Elle refuse d'assister à ce spectacle.

Le temps passe. Les bruits se tarissent, des portières claquent, les hommes sont enfin partis. Madeline se lève et va à la fenêtre. Figée, elle observe l'espace vide, où seule une souche coupée au ras du sol témoigne du souvenir de Gayel.

Des heures plus tard, son père la trouve au même endroit. Il lui parle, mais elle ne répond pas. Personne ne peut comprendre sa douleur. Elle veut demeurer seule dans sa tête, pour rejouer en boucle cette nuit merveilleuse que son amant lui a offerte.

Les semaines passent. La maison abandonnée a été démolie et des gens ont acheté le terrain pour y construire un immeuble. Ils mettront peut-être un joli aménagement, avec des fleurs et des arbustes.

Après s'être longtemps désespéré et lui avoir posé mille questions, son père a finalement mis la maison en vente. Il dit qu'il n'en peut plus de la voir prostrée à la fenêtre, caressant son ventre qui gonfle au fil des jours.

Madeline sourit en observant l'agent d'immeuble tandis qu'il plante sa pancarte dans la pelouse. Ce sera mieux ailleurs. Elle demandera qu'il y ait des arbres, toutes sortes d'arbres. Ce ne sera pas Gayel, mais ils seront ses amis et ils joueront avec son fils.

Son père sort discuter avec l'agent et elle en profite pour aller voir les deux morceaux d'écorce cachés sous son matelas. Les dernières paroles de Gayel lui roulent dans la tête. Si à chaque pleine lune, tu manges un morceau d'écorce et que tu y crois très fort, un jour tu te transformeras en arbre toi aussi.

Ce soir, avant de se coucher, elle pourra enfin prendre une autre bouchée.

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