(2312 mots)
En arrivant devant la porte de fer forgé, Gisèle s'arrêta un instant. Elle balança le plateau sur sa main gauche, tout en cherchant la clé dans sa poche.
Évidemment, elle avait eu des craintes ces dernières années, mais c'était terminé à présent. Elle arrivait enfin à l'épreuve, au moment décisif qui ferait d'elle une victorieuse... ou une victime. Et elle n'avait pas peur.
Elle tourna la clé dans le lourd cadenas, tout en se disant que les sorcières auraient pu moderniser leurs procédés. Les serrures médiévales, les odeurs de vieux égouts mal drainés, ça devenait cliché. Diable, on était à l'ère des cellulaires et de l'Internet, il fallait évoluer!
La procédure demandait qu'elle verrouille la porte derrière elle, puis qu'elle avance à la porte suivante.
Gisèle avait toujours su qu'elle était faite pour devenir une sorcière. Du plus loin qu'elle se souvienne, elle avait eu des visions de sortilèges envoûtants, de dagues brûlantes et de pouvoirs démesurés.
Sa mère était une sorcière. C'était pour cela qu'elle avait encouragé le don de Gisèle. Une à une, les étapes de base avaient été franchies. L'épreuve du feu, qui avait laissé une cicatrice boursouflée sur la cheville de Gisèle. Le cauchemar de l'eau, qui lui avait montré ce qu'il en coûterait de se laisser envahir par les maléfices aquatiques.
Maintenant, il était temps de passer l'épreuve du Séducteur. Entrer dans ce cachot, parler avec l'immortel, puis ressortir sans dommages. Elle en était capable. De toutes les fibres de son corps, elle savait qu'elle allait réussir.
Une fois arrivée à la dernière porte, Gisèle hésita devant la pénombre qui s'étirait devant elle, à peine allégée par un léger brouillard. Probablement l'œuvre du Séducteur, qui attendait sa proie.
Elle inspira, puis expira lentement pour se calmer. Tout, dans ces lieux, avait été conçu pour effrayer les novices. Elle s'était préparée à ce jour. Être une enfant du futur avait ses avantages : avec tous les films d'horreur qu'elle avait vus et tous les cours d'arts martiaux qu'elle avait suivis, nulle n'aurait jamais pu être plus prête qu'elle.
La serrure s'ouvrit dans un grincement tellement cliché que Gisèle elle grimaça. Si le Séducteur avait des crocs, elle allait s'esclaffer. Non mais, il ne fallait pas exagérer. Lorsqu'elle aurait obtenu ses pouvoirs de sorcière, elle aiderait les responsables à arriver au vingt et unième siècle!
Une fois la porte franchie, elle s'immobilisa, dans l'attente d'une attaque quelconque. Il ne se passa rien. Pas de monstre sanguinaire, de vampire avide de dévorer une jeune vierge effarouchée. Elle était presque déçue. Tous ces entraînements, ces séances de jeux de combat virtuels pour se préparer à réagir aux attaques subites!
Elle inspira et fit trois pas. Si le Séducteur voulait passer à l'offensive, c'était le moment, elle était prête.
Rien de rien. Misère, si ça se trouvait, il était peut-être mort depuis le temps. Et elle se retrouverait là, comme une idiote, à ne pas pouvoir passer l'épreuve. Ah non alors, ce serait trop bête! Pas après tous ces efforts, il n'en était pas question. S'il le fallait, elle ressusciterait ce monstre pour pouvoir le combattre. Ou alors, tiens, elle dirait que c'était elle qui l'avait tué. Non, ce serait stupide, tout le monde saurait que c'était faux. On ne mentait pas aux sorcières, c'était une règle de base.
Il y eut un bruissement à sa gauche. Peut-être était-ce un rat?
— Tu es jolie.
Gisèle sursauta et échappa le plateau. C'était clair, son adversaire avait fait exprès de lui offrir un faux sentiment de sécurité, pour ensuite la déstabiliser. Se maudissant d'avoir été surprise en sentant cette voix rauque dans son cou, elle oublia le plateau et son contenu éparpillé, pour se lancer dans une roulade vers l'avant, suivie d'un demi-tour glissé. Figée dans une pose d'attente, elle faisait face à son ennemi, qu'elle eut tout le loisir de détailler des cornes aux pieds.
Ah oui, tiens, il était séduisant. Dans le genre démon attifé de vêtements en lambeaux, aux yeux d'ébène et avec des abdominaux surdéveloppés, il était plutôt bel homme.
Sauf que des gars comme lui, elle en avait vu des tas. Sur la plage, au sauna, sur Internet. Nus ou habillés. La vue était intéressante, mais elle n'avait pas résisté à toutes les tentations depuis son adolescence pour se permettre de céder à ce genre de caprice. Que ce soit lui ou un autre, ce serait elle qui déciderait quand le moment serait venu.
Vingt-deux ans, misère! Vingt-deux ans qu'elle résistait à tous les mâles qui se présentaient! Les vieilles sorcières étaient à cheval sur leurs principes, il était grand temps de passer à la prochaine étape du processus. Temps d'acquérir enfin ses pouvoirs, de séduire les pauvres mortels, d'enchanter des bellâtres grâce à son charisme ensorcelé.
Lasse d'attendre que son ennemi se décide à bouger, elle répondit :
— Je parie que tu dis ça à toutes les filles.
Bon, ce n'était pas très original, mais ce démon n'avait pas vu de novice depuis quelques années. Si ça se trouvait, la dernière en date s'était contentée de hurler en le voyant, ou bien de lui tomber toute cuite dans les bras.
Car oui, Gisèle devait le reconnaître, ce Séducteur avait un sacré charisme. Elle sentait son aura chaude effleurer sa peau, caresser ses cheveux, s'arrêter par touches sur ses vêtements. Si elle avait été idiote et mièvre, elle aurait peut-être enlevé toutes les barrières qui empêchaient cet inconnu de la toucher. Pauvre gars. Il aurait quelques surprises avec elle.
Bon, il ne bougeait toujours pas. Aucune répartie cynique, aucune joute d'esprit? C'est qu'elle allait commencer à s'ennuyer!
Devait-elle lancer la première attaque? Était-ce ce que les anciennes attendaient de sa part? Quoique... comment auraient-elles pu le savoir? Il n'y avait aucune technologie ici, aucune caméra, aucun observateur. Gisèle avait toujours su percevoir les espions, et il n'y en avait aucun en ces lieux. Que ce démon et elle, et un combat à mener. Elle soupira.
— Bon, on fait quoi maintenant?
Toujours rien. Le démon se contenta de pencher la tête vers la droite, semblant attendre de voir ce que Gisèle allait décider de faire. Franchement, c'était décevant. Elle soupira à nouveau, puis se redressa dans une pause détendue. Autant tenter l'approche pacifique, c'était peut-être ce que l'on attendait d'elle. Au pire, ça pouvait aider à détourner l'attention.
— Honnêtement, je n'ai aucune envie de me lancer dans un combat épique avec toi. J'étais venue t'apporter de la nourriture, mais comme tu as pu voir, tu m'as surprise et je l'ai échappée. Si tu veux, je peux aller en chercher d'autre...
La suite se passa trop vite. Un moment, le démon l'observait de ses yeux inquisiteurs, et la seconde suivante il était tout près, son front contre le sien, la humant comme si elle était un plat appétissant.
— Jolie et pure, comme je les aime.
Maintenant, Gisèle comprenait pourquoi on l'appelait le Séducteur. Dans ses yeux d'ébène, elle voyait la flamme du désir, un désir qu'elle avait envie d'accueillir en elle comme un soulagement, une délivrance ardente après le jeûne auquel elle avait été trop longtemps soumise. Qu'il la prenne à l'instant, oui, qu'il la fasse sienne!
Puis, se rappelant ses entraînements, elle ferma les yeux et se concentra sur sa force interne. Quand elle rouvrit les yeux, elle était à nouveau prête au combat.
— Recule, chien, ou je te ferai regretter d'être immortel.
Le démon redressa la tête en souriant.
— Têtue, hein? C'est bien.
Gisèle s'efforça de masquer sa surprise. Qu'attendait-on d'elle, au juste? Qu'elle bavarde avec ce crétin jusqu'à ce que l'un deux s'endorme? Un combat, des baisers volés comme dans tout bon film avec des méchants de ce genre, une course poursuite?
Misère, elle voulait juste obtenir enfin ses pouvoirs de sorcière. C'était tellement ridicule, d'avoir à passer par toutes ces étapes stupides. Et le pire, c'était que chaque novice avait dû passer par là. Et le pauvre gars, tiens : il était prisonnier de ce cachot depuis des centaines d'années, et tout ce qu'il avait la chance de vivre comme plaisir, c'était de tourmenter de jeunes vierges en quête... d'initiation, de fornication?
Gisèle se déplaça vers la gauche, de manière à se rapprocher de la porte. Nulle part, dans les instructions des anciennes, elle n'avait entendu dire qu'elle devait affronter le méchant. Elle devait entrer, laisser le plateau et repartir. Vivante, si possible. Voilà, elle n'avait qu'à quitter les lieux, verrouiller derrière elle et elle aurait franchi l'étape.
Soudain, elle se retrouva adossée au mur humide, le souffle du Séducteur contre son oreille. Il murmurait dans un dialecte incompréhensible, mais qui semblait la pénétrer jusqu'à la moelle. Son corps se mit à trembler, son souffle à s'accélérer. Avec honte, elle se rendit compte que la moiteur avait envahi son entrejambe et commençait à s'écouler entre ses cuisses.
Le Séducteur ne la touchait même pas. Il se contentait de la guider, de l'accompagner dans la découverte du plaisir.
Gisèle savait qu'elle aurait dû lutter, résister à l'envie de ressentir enfin cette extase si longtemps refusée par les préceptes de l'ordre auquel elle rêvait d'appartenir, mais la tentation était trop forte. Peu à peu, elle laissa le Séducteur l'entraîner vers les spasmes de la délivrance, qui la laissèrent ensuite languie et satisfaite, avec une pointe de culpabilité qui commençait à prendre de l'ampleur.
Le démon recula, froid et distant.
— Quand tu les verras, tu leur diras que j'attends mon paiement.
Hébétée, Gisèle tenta de bouger, mais ses jambes tremblantes avaient du mal à la soutenir. Confuse, elle secoua la tête.
— Quoi?
Le Séducteur leva les yeux au plafond.
— Paiement. Dis-leur que je suis prêt.
Puis il se déplaça vers le fond du cachot et se laissa tomber au sol.
Encore déboussolée, Gisèle se résigna à sortir. Elle verrouilla derrière elle, rouvrit les autres portes et les verrouilla à nouveau. Elle glissait dans une sorte de cauchemar éveillé, avec une seule idée en tête : elle avait échoué. Alors que sa rencontre avec le Séducteur aurait dû démontrer sa force intérieure, preuve de sa capacité à accueillir ses futurs pouvoirs, voilà qu'elle avait succombé au charme du démon.
Maintenant, il fallait affronter les anciennes. Et sa mère.
La tête basse, Gisèle entra dans la salle du conseil, où l'attendaient ses examinatrices, qui ne semblaient pas avoir bougé depuis son départ. La doyenne demanda d'un ton sec :
— Et puis?
Gisèle se mit à respirer plus fort, un sanglot au bord des lèvres. Elle aurait pu chercher à mentir, mais c'était inutile, la vérité serait toujours la plus forte. À bout de forces, elle se jeta à genoux.
— Pardonnez-moi, j'ai été faible.
Elle fondit en larmes, sans qu'aucune des femmes présentes ne vienne la consoler, pas même sa mère. Au bout d'un moment, la doyenne ordonna, d'un ton étrangement radouci :
— Lève-toi, novice.
Gisèle obéit, honteuse devant sa mère et toutes ces sorcières auxquelles elle avait tant rêvé de ressembler. Désormais, tous ses efforts, tous les rêves qu'elle avait chéris ne valaient plus rien. Que ferait-elle à présent? Elle n'avait plus de but, c'était terminé.
— Regarde-moi, petite.
Surprise par la pitié contenue dans cette voix autrefois sévère, Gisèle releva la tête. Son regard croisa celui de sa mère, rempli de larmes contenues. Que se passait-il?
— Tu as connu l'échec, petite. Qu'en penses-tu? Est-ce quelque chose que tu souhaites revivre?
D'abord étonnée, puis de plus en plus frustrée, Gisèle mit un certain temps à répondre.
— Bien sûr que non! Ce démon, il m'a... Je ne voulais pas, mais il ne m'a pas laissée le choix!
Toutes les femmes présentes hochèrent la tête en silence. La doyenne s'avança pour lui prendre les deux mains.
— Voilà quelle était la leçon, mon enfant.
Gisèle regarda tour à tour la doyenne et sa mère, craignant de ne pas comprendre.
— Vous voulez dire... qu'il était prévu que j'échoue?
La doyenne éclata d'un rire triste.
— Nous ratons toutes cette épreuve, ma pauvre enfant. Contre un maigre tribut, le Séducteur nous laisse découvrir nos faiblesses, puis il nous aide à devenir plus fortes. Ne sens-tu pas les pouvoirs qui sont désormais en toi?
Gisèle observa un moment ses mains, qui semblaient effectivement crépiter d'un brasier contenu, mais tout disposé à exploser au gré de ses envies. Puis elle plissa les yeux.
— De quel tribut parlez-vous? Qu'est-ce que ce démon demande?
La doyenne grimaça.
— Souvent rien, puis vient un temps... T'a-t-il dit quelque chose avant de te laisser repartir?
Gisèle prit le temps de réfléchir.
— Attendez, je ne me rappelle plus les mots exacts. Il a parlé de récompense. Non, de paiement. C'est cela, il voulait son paiement.
Le visage de la doyenne se rembrunit.
— Tu es certaine?
Mal à l'aise, Gisèle fronça les sourcils.
— Oui. Qu'est-ce que ça signifie?
La doyenne se tourna vers les autres sorcières. Elles semblèrent se consulter du regard, puis les épaules de la doyenne s'affaissèrent.
— Bon, d'accord, c'est mon tour.
Puis elle lâcha les mains de Gisèle en lui prenant les clés au passage. Elle souriait d'une façon étrange, comme si elle était à la fois désolée et heureuse.
En la voyant s'éloigner en direction du cachot, Gisèle fut tentée de la suivre, mais sa mère l'arrêta.
— Non, elle doit y aller seule. Viens, nous allons nous recueillir pour le salut de son âme.
Plus tard, quand Gisèle fut installée dans sa nouvelle chambre, elle eut tout le temps voulu pour repasser les derniers événements dans sa mémoire.
Maintenant qu'elle avait enfin ses pouvoirs, elle pourrait en profiter durant de longues années. Avide d'enchantements et de sortilèges, victorieuse dans les batailles qui lui seraient offertes, elle savourerait cette puissance dont elle avait tant rêvé.
Puis un jour, elle aussi aurait à payer pour les pouvoirs réveillés par le Séducteur. Lorsqu'il déciderait que le moment du paiement serait venu, ce jour-là, elle marcherait vers lui la tête fière, un sourire narquois aux lèvres et sans aucun regret.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Votre commentaire sera transmis pour approbation à l'administrateur de ce blogue.