vendredi 22 mai 2026

Texte : Longueur d'avance

 (1148 mots)

J'entrai dans la pièce, qui embaumait le sucre et la cannelle. Une chambre de vieille femme, à n'en pas douter, débordant de dentelles, de roses de soie et de chats en porcelaine.

Pas de sensualité ici, aucun relent de tendresse. La victime vivait seule avec son chihuahua, ce même cabot que nous avions retrouvé, gisant sans vie dans le salon. Le meurtrier, probablement agacé par les aboiements intempestifs du chien, lui avait proprement tordu le cou.

J'esquissai un geste en direction de la table de chevet, un peu à contrecœur, sans en avoir réellement envie. Les ondes qui s'en dégageaient me laissaient présager douleur et tourments. Et des horreurs, j'en avais suffisamment vu pour cette vie-ci. Mes rêves étaient envahis par les visages de ces pauvres hères que, par ma lâcheté, je n'avais pu ou voulu aider. Si je continuais ainsi, j'irais droit dans le mur. Une corde au cou, un pistolet à la main, j'ignorais encore la fin que choisirait mon désespoir, mais mon destin semblait inéluctable.

Encore une affaire, au moins une. Après, peut-être, pourrais-je baisser les bras, me laisser couler vers l'oubli et dormir en paix pour l'éternité.

Adèle Marceau, veuve, avec pour seuls revenus sa pension du gouvernement, nettement insuffisante pour lui payer un logement décent. Avec ses doigts de fée et partant d'un rien, elle avait accompli des miracles dans cet appartement miteux. Son temps, elle l'offrait sans compter à sa paroisse, multipliant bénévolat et bonnes œuvres. Bref, une perle comme il en existait peu en ce bas monde, qui ne méritait certainement pas un sort aussi funeste. Et puis, qui le méritait, au fond?

- Adèle Marceau, énonça Brisebois. Elle vivait seule avec son chien.

J'avais envie de lui crier que je savais, que je savais tout avant qu'il ne prononce les mots, mais je me tus, évidemment. Je n'avais pas déployé tous ces efforts à me bâtir une crédibilité dans le milieu, pour lâcher le morceau aussi facilement. Mes collègues ignoraient tout de ma condition et il en serait ainsi jusqu'à ma mort, j'en avais fait le serment.

- Des enfants?

En prononçant la question, la réponse jaillit aussitôt dans mon esprit, mais je laissai le soin à Brisebois de me dévoiler le résultat de son enquête.

- Une fille. Nancy Hébert. Elle habite à ici-même, à Saint-Jérôme. Selon la voisine, elle rendait visite à sa mère aux deux jours. D'après la voisine, ça allait mal dans le couple de la fille, alors elle venait habiter chez sa mère de temps en temps.

Nancy. Elle était très proche de sa mère, en effet. Je voyais de l'amour, une complicité à toute épreuve. Des larmes versées sur une épaule compatissante. Pauvre Nancy. Elle ne s'en remettrait jamais. Un psychologue. Des antidépresseurs. Aucune lumière au bout du tunnel, que du désarroi.

- Ça va, Paul?

J'esquissai une moue désabusée.

- Tu sais, je ne m'y habituerai jamais.

- Allons, fis Brisebois en me tapotant le dos, faut pas que tu prennes ça trop à cœur. Rappelle-toi ce que nous disait notre prof. Faut voir ça comme de la viande. C'est juste un dossier comme les autres. De la viande, mon vieux.

- Ouais. T'as raison. Poursuivons.

Malgré notre complicité de longue date, je ne pouvais révéler à mon coéquipier l'ampleur de mes dons. Mes capacités psychiques n'auraient jamais obtenu gain de cause en Cour, et je me devais d'orienter notre enquête vers la recherche de preuves tangibles.

- Celui qui a fait ça était un vrai boucher, commenta Brisebois pendant que le photographe mitraillait la victime dans tous les angles possibles.

En effet, le meurtrier avait fait montre d'une hargne peu commune dans sa besogne. Démembrée, décapitée. Du sang partout, comme une provocation, non, une révélation. Il la haissait. Il portait en lui un désir coupable, une soif inextinguible de vengeance qui le dévorait corps et âme depuis des années. Autant Nancy tenait-elle à sa mère comme à la prunelle de ses yeux, autant éprouvait-il à son endroit une aversion viscérale qui avait grandi et grandi encore au fil des jours. Jusqu'à ce que la coupe soit pleine et qu'il décide d'assouvir le fantasme qui le hantait depuis...

Voilà, je venais de découvrir l'identité du coupable. Le mari de Nancy, qui jalousait le lien d'affection qui unissait les deux femmes. Qui avait tellement son épouse dans la peau, qu'il en était arrivé au point où il ne pouvait plus supporter de la partager. Qui voyait en sa belle-mère une menace, la cause de ses déboires conjugaux.

Maintenant, je savais dans quelle direction je devais orienter l'enquête. Je voyais la courbe d'une lame aiguisée par la rage. Une hache. Une hache jetée à la hâte dans une benne à ordures.

- Stef, envoie des agents fouiller les poubelles du coin, dans un périmètre de cinq cents mètres.

- Tu crois que...

- On ne sait jamais. Et nous allons immédiatement chez la fille pour l'interroger.

- Attends... On ne peut pas, elle est à l'hôpital. Tu comprends, le choc... C'est elle qui l'a trouvée...

Je n'ignorais pas ce détail, mais sa réponse me permit d'en venir au point que je visait au départ.

- Son mari, alors. On va aller interroger son mari, et vite. Ça urge.

Brisebois pencha la tête et leva un sourcil interrogateur.

- Une intuition?

Je frémis intérieurement. Dans mon empressement, parce que venais d'avoir la vision du meurtrier en train de brûler ses vêtements imbibés de sang dans son poêle à combustion lente, j'étais allé trop vite en besogne. Pour rattraper le coup, je niai d'un ton serein :

- Simple logique. Adèle... La victime n'avait pas un sou, donc je vois mal le vol comme motif. À voir l'état dans lequel le tueur l'a laissée, il s'agit certainement d'un crime passionnel. Donc, on voit les proches en premier.

- OK, ça me va. On laisse les gars s'occuper de recueillir les données, alors?

J'acquiesçai. De toute façon, je savais pertinemment qu'aucune empreinte valable ne serait recueillie sur les lieux. Toutefois, même si la procédure s'avérerait inutile, je devais la laisser suivre son cours. Pour noyer les découvertes faites grâce à mes intuitions dans un océan de démarches règlementaires.

Bientôt, le tueur serait derrière les barreaux. Je voyais un bouquin, des séances de dédicace. À sa sortie de prison, notre client profiterait bien de sa notoriété. Son livre deviendrait un best seller. La bêtise humaine ne connaitrait donc jamais de limite?

Comme j'aurais aimé ne pas bénéficier de ce don, de cette longueur d'avance qui détruisait toute surprise, tout intérêt. J'aurais aimé entrevoir des barbituriques dans un verre d'alcool. Des veines tranchées d'où se serait écoulée ma vie une bonne fois pour toutes.

Mais tout ce que je voyais à présent, c'était un adolescent fauché par un chauffard. Délit de fuite, un nouveau crime à résoudre. Encore une autre enquête, et puis après, peut-être, pourrais-je enfin tirer ma révérence.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Votre commentaire sera transmis pour approbation à l'administrateur de ce blogue.