vendredi 17 avril 2026

Texte : La dimension bleue

 (1882 mots)

Cela fait neuf ans déjà. Près de deux années perdues à l'asile, et sept à investiguer, rechercher, analyser. À théoriser, planifier, calculer.

Mes expériences aboutissent enfin. Je n'ai ménagé aucun effort, aucun sacrifice. Je suis criblé de dettes, mais peu importe. Depuis que les filles sont parties, plus rien n'a d'importance à mes yeux.

Parties, c'est bien le mot. Elles ne sont pas mortes, elles ont juste... disparu sans laisser de traces.

Personne ne m'a cru lorsque j'ai raconté mon histoire. Ni les autorités ni les nombreux psychiatres qui m'ont évalué et ont tenté de me « soigner ».

J'ai moi-même mis un certain temps avant de me convaincre que je ne suis pas fou. J'ai revécu l'accident dans ma tête des milliers de fois et, même si mon esprit logique s'est refusé au départ à admettre ce qui s'était passé, je sais maintenant que c'était bien réel.

J'ai vendu notre maison et j'ai dépensé toutes nos économies pour racheter cette fermette. Il le fallait, car selon mes calculs, je dois reproduire les conditions et le lieu de l'accident dans les moindres détails si je veux que l'expérience fonctionne. De toute façon, je me fiche de l'argent, c'est justement à cause de cela que je les ai perdues. Si nous avions investi pour mieux prendre soin de notre vieille bagnole, si nous avions acheté de nouveaux pneus... Tous ces « si » m'obsèdent depuis neuf ans. Je donnerais tout ce que je possède, et plus encore, pour effacer ce qui s'est passé ce soir-là.

Je m'en souviens comme si c'était hier. Nous revenions d'une visite chez mes parents. J'avais du mal à garder la voiture sur la route à cause du vent, je ne distinguais pratiquement rien devant moi tellement il pleuvait fort. Je ne cherche pas d'excuses ni d'absolution pour ce qui s'est produit ensuite, j'en assume l'entière responsabilité. Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer mon erreur.

Je conduisais dans ces conditions depuis un bon moment et je sentais l'inquiétude de ma femme Suzanne et de notre fille Sara. J'étais pressé d'arriver et, malgré le mauvais temps, je roulais un peu plus vite que je ne l'aurais dû.

Un éclair m'a soudain ébloui et j'ai donné un coup de volant. La voiture a fait une embardée et j'ai perdu contrôle. Je me souviens des filles qui criaient. De la clôture blanche que nous avons percutée. De l'éclair qui nous a aveuglés à nouveau. Nous étions tous en train de hurler, puis les voix des filles se sont éteintes d'un seul coup. La voiture a fini sa course dans une grange. J'ai regardé ma femme pour voir comment elle allait, mais elle n'était plus là. À l'endroit où elle se trouvait auparavant, il n'y avait maintenant que des étincelles dorées. Je me suis évanoui. Je n'ai repris conscience qu'à l'hôpital.

C'est là que mes ennuis avec les autorités ont commencé. Au début, ils ne m'ont pas cru quand je leur ai dit que ma femme et ma fille étaient avec moi lors de l'accident. Plus tard, lorsqu'il a été établi que nous voyagions ensemble, les enquêteurs m'ont soupçonné d'avoir abandonné les filles, ou peut-être pire encore. J'avais beau leur répéter tout ce que je savais, personne ne voulait me croire. Ils m'écoutaient, hochaient la tête et complétaient des rapports à n'en plus finir.

Délire post-traumatique, syndrome de persécution, démence. Je les entendais murmurer. Je savais ce que ces mots signifiaient : ils me croyaient fou et ne feraient rien pour ramener les deux amours de ma vie.

Je tiens à le dire une bonne fois pour toutes : oui, j'aime ma femme. C'est drôle, ils ne m'ont jamais demandé si j'aimais ma fille, ça leur semblait évident. Mais les questions qu'ils m'ont posées sur ma relation avec mon épouse, leurs regards lorsque je leur parlais de notre union quasi parfaite, de notre entente, de notre vie de famille. Il était clair qu'ils ne me croyaient pas lorsque je leur disais que nous étions heureux et que rien ne venait jamais troubler ce bonheur idyllique. L'un de mes interrogateurs a même essayé de me faire avouer que je les avais tuées dans un moment de folie passagère, à cause d'une infidélité de ma femme!

Remarquez que je parle de ma Suzanne au présent, car je sais qu'elle est en vie quelque part. Les psychiatres m'ont dit que je refusais d'accepter la réalité et que je devais parler d'elle au passé, et je l'ai fait pour qu'ils me laissent enfin tranquille. Je leur ai dit tout ce qu'ils voulaient entendre. Après deux ans, ils ont conclu que j'étais guéri et que je pouvais rentrer chez moi. Quant à la disparition de Sara et de Suzanne, la police supposait qu'un criminel les avait enlevées sur le lieu de l'accident et qu'on retrouverait leurs corps un jour. L'affaire fut enterrée sous une montagne de dossiers non classés. Jamais on ne m'en a reparlé depuis.

De retour chez moi, j'ai débuté mes recherches. Après des heures passées sur internet et à la bibliothèque, j'ai découvert que mon cas n'était pas unique et qu'il existait, à travers les âges, d'autres cas de disparition étranges. Des gens avaient été frappés par la foudre et avaient disparu sous les yeux de leurs proches. Les autorités de l'époque avaient pour la plupart statué qu'il s'agissait de sorcellerie, la belle affaire.

Par la suite, j'ai étudié la physique quantique et j'ai glané à droite et à gauche tous les renseignements possibles sur la foudre, ses causes, ses effets et ses conséquences sur l'être humain. Tout ce parcours m'a amené à construire une machine qui me permettra de ramener ma fille et ma femme de l'endroit où elles ont été projetées lorsque la foudre les a frappées.

Voilà un autre point qui m'a tracassé un bon bout de temps, et qui a ravi les psychiatres en mal d'explications rationnelles et d'arguments pour me convaincre de mes conclusions erronées à propos de la disparition des filles. Je sais ce qu'on dit : on ne peut être frappé par la foudre dans une voiture, car les pneus sont censés faire office de mise à la terre. Cependant, selon mes recherches, il y a tout de même une possibilité rarissime pour que ça puisse arriver.

Ma machine me sert à recréer les conditions de ce soir fatidique. Je ne vous révélerai ni son fonctionnement, ni les détails de sa construction, et vous comprendrez bientôt pourquoi.

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle fonctionne. J'ai réussi, après trois tentatives, à ramener ma femme, mon amour, ma Suzanne. Elle se tenait devant moi, inchangée, pareille au dernier souvenir que j'avais d'elle. Elle portait les mêmes vêtements que le jour de sa disparition, était coiffée de la même façon et n'avait pas pris une ride. Notre fille, par contre, manquait à l'appel.

Je ne sais pas pourquoi ça n'a pas fonctionné avec Sara. Mes calculs semblaient pourtant exacts. Peut-être y a-t-il eu un décalage entre leurs disparitions? Une fraction de seconde peut tout changer aux données. J'ai dû revoir tous mes calculs et j'ai fait des dizaines de tentatives, mais malgré tous mes efforts, je n'ai pas réussi à ramener Sara.

Suzanne m'a expliqué que, selon elle, c'était parce que Sara ne voulait pas quitter l'endroit où elle se trouvait maintenant. J'ai refusé de la croire. J'étais certain que me fille ne désirait rien d'autre qu'être avec ses parents, en sécurité.

Mais je dois avouer que Suzanne elle-même semblait réagir bizarrement depuis son retour. Elle m'a serré dans ses bras lorsque je l'ai ramenée, a remarqué que j'avais vieilli, m'a posé quelques questions sur ce qui s'était passé. Elle a mis un certain temps avant de se rendre compte de la disparition de notre fille.

Ma femme paraissait lointaine, elle avait le regard vague et elle esquivait mes questions sur l'endroit où elle avait séjourné durant ces neuf longues années. Selon elle, cela n'avait duré que quelques secondes, pendant lesquelles Sara et elle s'étaient retrouvées seules, flottant dans une étrange lumière bleue. Elles ont à peine eu le temps de se tenir la main, qu'un éclair aveuglant arrachait déjà Suzanne à la douce torpeur qui l'avait envahie. Elle se sentait bien dans ce lieu, en paix, délivrée de toute peur et de toute souffrance.

Je sais maintenant que j'aurais dû refuser la proposition de Suzanne de retourner dans ce que nous avons baptisé la dimension bleue. J'aurais dû refaire encore et encore mes calculs, tenter une autre approche, mais elle a tellement insisté. Elle semblait si sure de sa capacité à aller chercher notre fille de l'autre côté. Je ne me suis pas méfié. Je me rends compte à présent que tout ce qu'elle désirait, c'était retourner dans la dimension bleue.

J'ai donc fait repartir Suzanne avec ma machine. J'ai attendu quelques minutes, puis j'ai agi tel que convenu et j'ai tenté de les ramener toutes les deux. Mais cette fois-ci, aucune n'est revenue.

Je ne compte plus mes tentatives ratées. J'ai tout essayé. Elles ne reviendront pas. Je commence même à douter du retour passager de mon épouse. Tout devient flou, j'ai du mal à me rappeler nos conversations depuis qu'elle est revenue. Je suis épuisé, je ne mange plus et je n'ai pas dormi depuis des jours.

Ça m'est soudain apparu aujourd'hui, j'ai compris : Suzanne veut que je les rejoigne dans la dimension bleue. Elle n'a pas osé me le dire de peur que je refuse de la renvoyer là-bas. Elle devait croire que je craindrais l'inconnu, que je n'oserais pas m'y rendre.

Non, mon amour, je n'ai pas peur. Je vais bientôt te rejoindre dans ce monde merveilleux, où nous pourrons vivre ensemble avec notre fille, main dans la main pour l'éternité.

Je vais faire disparaître la machine après mon passage dans la dimension bleue. Je ne veux pas que quiconque vienne nous chercher. Je ne laisserai aucun plan ni aucune indication qui puisse aider qui que ce soit à nous ramener.

J'ai déclenché une minuterie qui fera exploser une série de bombes artisanales. Je me suis laissé quelques minutes de répit, ça devrait être suffisant pour actionner la machine et passer de l'autre côté.

Si l'on retrouve mon corps dans les décombres, c'est que j'aurai échoué. Soit je ne me serai pas laissé assez de temps de minuterie, soit la machine n'aura pas fonctionné, ou bien... Un léger doute vient m'effleurer parfois. Est-ce que j'ai rêvé tout cela? Est-ce que Suzanne est vraiment revenue d'entre les morts? Peut-être suis-je vraiment fou, après tout. Je ne sais plus.

Par contre, si personne ne retrouve aucune trace de ma présence dans les décombres, vous saurez que j'ai réussi. Et j'ai confiance en ma bonne étoile, je sais que je réussirai. Je vais bientôt les rejoindre et nous serons heureux pour toujours, ensemble.

Je ne vous demande qu'une chose : archivez ce document dont je vous ai fait parvenir une copie, à vous ainsi qu'à de nombreux savants et journalistes à travers le monde. Un jour, quelqu'un dans ma situation fera des recherches et il y trouvera un espoir de ramener une personne chère qui a disparu un soir d'orage.

Ou, encore mieux, il pourra la rejoindre dans un monde où le temps n'aura plus jamais d'emprise sur eux.

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