vendredi 13 février 2026

Texte : L'apprenti

 (1356 mots)

Un craquement. Je sursaute. Ça va, ce n'est qu'une bûche qui crépite dans l'âtre.

J'étouffe dans cette pièce exigüe. Les murs de brique me donnent l'impression de se rapprocher. Pourquoi Adélard, mon hôte, a-t-il choisi ce local humide, rempli de moisissures et de toiles d'araignées? Un bureau de l'étage aurait tout aussi bien convenu, il me semble. Ou alors ce salon que j'ai entrevu de l'autre côté de l'escalier du sous-sol, pourquoi pas?

Ce doit être pour l'effet de suspense, pour l'atmosphère. Tout comme cette demande de me présenter à la porte d'entrée tout juste avant les douze coups de minuit. De la mise en scène.

Aucune fenêtre pour apporter un peu d'éclairage dans les recoins sombres. Que cette chandelle sur la table, vacillante, prête à s'éteindre à tout moment. L'effet est plutôt réussi, je l'avoue.

J'ai beau me répéter que je dois faire confiance à Adélard – après tout, n'est-il pas le spécialiste? – à dire vrai, je ne suis plus certain d'avoir envie de poursuivre l'expérience. Mon hôte demeure silencieux, en apparence indifférent à ma personne, mais je sais qu'il épie mes réactions.

Un gémissement étouffé, là, à droite. Ou est-ce plutôt à gauche? Une voix de femme. Des mots indistincts. Je me fige sur ma chaise.

Adélard esquisse un sourire, puis il croise les bras, semblant attendre la suite.

Un souffle sur mon cou. Un murmure à mon oreille droite. Les poils de mes bras se hérissent. Quel froussard je fais! À ce rythme-là, je ne pourrai jamais tenir toute la nuit! La main du vieil homme se pose sur mon bras.

« Détends-toi, mon gars, ça va bien se passer. Aucun d'entre eux ne souhaite te faire de mal. Ils ne veulent que ta chaleur et ton écoute. »

Je m'efforce de reprendre contenance. Idiot, imbécile, à quoi est-ce que je m'attendais? Je suis venu ici en toute connaissance de cause. Adélard a été honnête, il ne m'a rien caché. J'étais même enthousiaste lorsque j'ai reçu son offre d'emploi. Fier qu'il m'ait choisi parmi tant d'autres candidats, qu'il ait pris la peine de venir me visiter dans ce dépanneur où je gaspillais mes plus belles années.

Mais il y a une sacrée différence entre écouter le chant des esprits à la radio, bien installé dans le confort de mon salon, et ça!

Une ombre, là. Qui vient de passer devant le mur. De face, je ne la vois pas, mais dès que je me détourne, elle réapparaît dans ma vision périphérique. Immobile. Une créature éthérée, dans une longue robe translucide. Je retiens mon souffle. Adélard pousse un soupir de soulagement.

« Très bien, le jeune, Lady accepte ta présence. À présent, on ne devrait pas avoir trop de mal à convaincre les autres de communiquer avec toi. »

Rasséréné, je sens ma tension se relâcher un peu. Il s'agit d'une occasion unique, je me dois d'en profiter au maximum.

Déjà, lorsque j'étais tout jeune, mon père adorait syntoniser la radio des fantômes, comme il l'appelait. Que d'heures nous avons passées ensemble à écouter les ondes, en particulier lorsque notre émission préférée, Devinez qui vient nous hanter, était au programme de la soirée! Gémissements, grincements et plaintes, nous analysions chaque murmure, chaque cri, à la recherche d'un message, d'une signification cachée.

D'autres émissions nous attiraient aussi. Je me souviens très bien des fameuses Chroniques des médiums et de toutes ces retrouvailles entre morts et vivants. Sans nous consulter, Papa et moi savions tous deux ce que nous espérions entendre. Mais Maman ne s'est jamais manifestée. Ou du moins, nous ne l'avons pas reconnue. N'empêche, j'ai toujours continué d'espérer, de tendre l'oreille. Papa serait si fier de moi aujourd'hui. D'être là, tout simplement, dans le sous-sol des studios de notre station de radio favorite.

Je tâche de me détendre. Au fil des années et des ricanements de mes amis, j'en étais presque arrivé à croire qu'il s'agissait d'une arnaque. Que les esprits n'étaient que des enregistrements bidon, trafiqués. Je crois qu'Adélard et ses prédécesseurs ont entretenu par exprès un certain mystère. Si les gens avaient la certitude que les revenants existent, comment réagiraient-ils? Certains en mourraient de peur, c'est certain. Il est sûrement plus facile de les laisser en rire, tout en piquant leur curiosité.

Comme si la présence de Lady avait lancé une sorte de signal, tout se déchaîne. La table s'agite comme si elle avait la danse de Saint-Guy. Les deux chaises de bois tressautent, la porte claque, le plancher craque, le plafond s'émiette. Cette fois, le frisson qui me monte le long de la colonne vertébrale n'est pas une manifestation d'effroi, mais plutôt de plaisir et d'anticipation.

Des chuchotements près de mon oreille. Je ferme les yeux pour mieux imaginer le vol des âmes désincarnées dans la pièce. Je crois en reconnaître deux, des habituées. Elles ne font que répéter les mêmes râles que d'habitude, qu'aucun auditeur n'a encore réussi à déchiffrer de façon concluante. Ce qui n'a aucune importance. Ce qui importe, c'est d'écouter. Et d'enregistrer.

Une sensation d'étourdissement m'enveloppe. Des couleurs en alternance, parmi lesquelles le blanc domine. Une femme, trop floue. Des voix. Je ne comprends pas ce qu'elles me disent. Je ne m'appartiens plus. D'autres sont en moi. Leurs émotions. Trop fortes pour moi. Je ne peux les contenir.

Adélard me dit de cesser de lutter. De leur laisser la place.

Je lâche prise et m'abandonne. Une vague d'énergie déferle, puissante, envoûtante. Puis je me mets à flotter. À voyager dans l'éther. Dans cet inconnu où les esprits rôdent, se frôlent et murmurent. Tous, nous ne sommes que pure énergie. Et aussi souvenirs, images, sensations. Je pourrais passer le reste de mon existence à errer ainsi, intangible, intouchable.

Après ce qui me semble un court laps de temps, la main d'Adélard frôle mon épaule. J'ai l'impression de m'éveiller d'une sorte de transe. Depuis combien d'heures suis-je assis là, à me laisser submerger par les essences ectoplasmiques des créatures de la nuit? Plusieurs, si je me fie à mes articulations ankylosées. Le feu est presque éteint. J'ai froid, j'ai faim.

Mon mentor me tend une couverture et un café pour me réchauffer. Son regard est vif, aussi vif qu'au début de la nuit, pourtant je sais qu'il n'a pas dormi. Il paraît que lorsque je me serai habitué au processus, je pourrai me passer de sommeil. Une sorte d'échange d'énergie entre les revenants et nous, si j'ai bien compris.

Adélard soupire, puis m'avoue :

« Tu sais, mon gars, cet endroit va me manquer. J'ai vécu ici les meilleures années de ma vie. Mais je suis heureux que tu aies accepté de me remplacer. Tu es un excellent apprenti. Les esprits t'aiment déjà. »

Étrange. Pour un homme qui devra en principe quitter ce monde très bientôt, il semble assez bien accepter son sort. Je suppose qu'à force de vivre parmi les fantômes, la mort ne représente plus qu'une étape. Il lui tarde peut-être même d'aller rejoindre ses copains des dernières années. Pour aller où? Dans ce lieu où j'ai erré cette nuit? Est-ce là ce qu'on appelle les limbes? Où vont les âmes, où se réfugient-elles pour trouver la paix? Peut-être ne font-elles qu'errer parmi nous, attendant que nous voulions bien les écouter. Je ne crois pas vraiment à ces histoires de paradis et d'enfer.

Nous remontons à l'étage et Adélard me fait entendre l'enregistrement de cette première nuit d'initiation. De ses mains expertes, il pianote sur sa console, coupant ici et là des séquences plus fades, rehaussant certains bruits afin qu'ils soient mieux perçus des auditeurs lors de l'émission de ce soir. J'ouvre grand mes oreilles et j'apprends.

Bientôt, Adélard ne sera plus. Un cancer foudroyant, on ne lui laisse que quelques semaines à vivre. Ensuite, ce sera à mon tour de prendre le relais à l'antenne.

J'ouvrirai le micro. Le tapoterai un peu pour m'assurer de son bon fonctionnement. Me présenterai, dirai quelques mots à la mémoire d'Adélard Fournier, un animateur remarquable qui a si bien tenu son poste durant près de quinze ans.

Puis je lancerai le traditionnel Bonsoir et bienvenue à Radio Au-delà, la station à l'écoute des âmes désincarnées!

Bon sang, j'en tremble déjà.

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