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Zola n'en peut plus. Sa peau craquelée lui fait mal, elle a l'impression d'étouffer, d'être coincée dans une enveloppe trop petite pour elle. La procédure de changement lui fera sûrement du bien, mais ce sera sa première fois. Elle a si peur!
Mariah la regarde, assise bien tranquille sur sa souche. L'accompagnatrice lui a bien expliqué qu'elle n'agirait pas à sa place. Il lui faut apprendre, car il n'y aura pas toujours quelqu'un pour la soutenir. Elle devra muer à plusieurs reprises au cours de sa vie, c'est normal.
— Je dois commencer par quoi?
Mariah sourit.
— Peu importe, tout est à faire. Mais je te conseille d'abord de contourner les poignets. Puis, tu remontes tout le long de ton bras, et tu délimites à l'épaule. C'est ma méthode habituelle. Elle permet de bien voir, et de passer le premier choc.
Zola frissonne à la mention de ce qu'elle ressentira en voyant son corps dénudé, sans peau pour le protéger. Mais elle n'a plus le choix, elle a déjà trop attendu. Par crainte de la procédure, mais aussi des responsabilités qui viendront ensuite.
Allons, elle ne pourra pas éternellement demeurer une enfant. Il est temps d'assumer son rôle dans l'équilibre global.
Elle prend le scalpel et l'appuie sur son poignet. Une petite pression et ça y est, elle a franchi la première étape. Un pincement, une petite goutte de sang perle, mais c'est tout. Tiens, elle croyait que ce serait pire. Puis elle dessine une ligne autour du poignet, comme l'a dit Mariah. Le tracé est irrégulier, maladroit, mais elle apprendra. Elle s'en fait la promesse.
Zola jette un coup d'œil à Mariah, qui l'encourage d'un sourire confiant. Une bonne inspiration, et elle poursuit en tâchant de remonter vers l'épaule. Ce n'est vraiment pas évident. Elle s'arrête au coude, hésite.
— Ça va, si je le fais en plusieurs étapes?
Elle a si peur de décevoir Mariah! Celle-ci hoche la tête.
— Bien sûr, tu y vas à ton rythme.
Zola trace une ligne autour du coude, puis dépose son scalpel. Pas besoin de demander ce qu'il faut faire à présent, elle le sait. C'est la partie qui l'angoisse le plus.
Elle s'empare des pinces et glisse la pointe sur sa peau raide comme du vieux cuir. Elle trouve un coin à la hauteur de son poignet, commence à le détacher, mais s'arrête aussitôt.
— Ouf, ça saigne!
Mariah se lève et vient la rejoindre.
— Oui, bien sûr, tu savais que ça arriverait, n'est-ce pas? Nous en avons parlé. Regarde, ce n'est pas si grave, ça ne coule pas, ça ne fait que suinter. Ton corps cherche à se protéger, c'est tout. Tu vas voir, ça ne se produira plus bientôt. Dès qu'il comprendra que tu es en train de muer, il te facilitera les choses. Allez, on continue!
Zola tire, petit à petit, en grimaçant à chaque parcelle de peau soulevée. À ses côtés, Mariah secoue la tête.
— Écoute, tu peux continuer comme ça, et ça prendra des jours avant d'y arriver. Ou alors, tire un bon coup et ce sera réglé. Et crois-moi, ce sera bien moins souffrant.
Ça peut sembler idiot à une change-peau comme elle, plus âgée et plus expérimentée, mais Zola est terrifiée. Et si elle se trompait, si elle se blessait, si elle n'aimait pas sa nouvelle peau? Celle-ci l'a bien servie jusqu'ici, elle pourrait la garder encore...
Ah non, pas question! Elle a assez tergiversé, attendu, souffert en silence. Elle a décidé qu'elle muerait aujourd'hui, et c'est ce qui se passera. Elle soulève la peau, serre les dents et tire, tout le tour de son avant-bras, sans se laisser le temps de trop penser.
Voilà, elle a réussi. Il ne reste rien entre sa main et son coude. Que des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, et un peu de sang, mais pas trop. Mariah avait raison, son corps a compris et ne se défend plus. Ça ne fait même plus mal à présent.
— Merveilleux! la félicite Mariah en retournant s'asseoir sur sa souche. Maintenant, tu pourrais y aller de façon symétrique. Ton autre avant-bras, puis une autre partie, en inversant à chaque fois. Ou alors d'une autre manière. C'est comme tu veux.
Zola se sent fière d'avoir accompli ce premier geste, le plus difficile. Mais il en reste tellement à faire! Tout son corps la démange, on dirait qu'il a hâte de se débarrasser de cette peau desséchée.
Elle y va de façon méthodique, à sa façon, en découpant des morceaux plus petits, mais qui seront plus faciles à enlever. Elle règle d'abord les bras, puis descend aux cuisses. Au passage, la vue de sa poitrine palpitante et de ses organes retenus par une membrane translucide la trouble un peu, mais elle ferme les yeux, inspire, et poursuit son travail. Ce n'est pas le temps de réfléchir, de s'arrêter en si bon chemin. Elle a presque terminé le devant.
— Et maintenant, pour le dos, je fais quoi?
Mariah se lève et vient la rejoindre.
— Pour cette fois, je vais te montrer.
L'accompagnatrice prend les deux outils dans ses mains. De l'une, elle découpe et de l'autre, elle tire aussitôt. On voit qu'elle a l'habitude. En quelques minutes, c'est déjà terminé.
— Tu veux que je fasse la croupe ou tu t'en charges?
Zola préférerait la laisser agir, c'est plus facile, mais elle sent que Mariah serait déçue. L'accompagnatrice ne sera pas toujours là, en effet. Le monde est vaste et se développe sans cesse. Les change-peaux comme Mariah doivent s'occuper des plus faibles et de la relève, elles n'ont pas de temps pour materner ceux qui connaissent la procédure et l'ont déjà appliquée. Il est temps d'apprendre pour pouvoir se débrouiller toute seule plus tard.
— Donne, je vais le faire.
Mariah lui remet les outils et s'éloigne un peu, la regarde avec son sourire bienveillant. Zola doit se contorsionner un peu, elle arrache les derniers bouts de peau.
— Ça va, il n'en reste plus?
Elle tourne sur elle-même pour montrer le résultat
— Encore un petit bout dans le bas de ton dos. Oui, tu l'as. Et maintenant, il ne reste plus que ta tête.
Comme elle doit avoir l'air ridicule, avec son corps dénudé et sa tête encore en entier! Il est temps d'en finir. Elle s'approche de l'eau pour voir son reflet. Sa prise sur le scalpel est plus ferme. Elle peut le faire, elle est capable.
La lame débute sa ligne dans le haut de son front et descend le long de son nez, jusqu'à ses lèvres, puis son cou. Inutile d'y aller par morceaux, ça donnerait le même résultat. Suffit de bien utiliser les pinces et de tirer un bon coup.
Elle arrache, arrache, et se retrouve enfin avec un corps entièrement exposé au vent et au soleil.
— Vas-y, immerge-toi au complet, l'encourage Mariah. C'est le meilleur moment.
Les eaux dorées du lac sacré semblent si paisibles, si invitantes. Zola avance, s'enfonce peu à peu jusqu'aux chevilles, aux genoux, aux cuisses. Arrivée au ventre, elle a un petit frisson de délice. La fraîcheur l'apaise, elle a hâte de voir sa future peau. Elle avance encore et s'immerge au complet, en fermant la bouche et les yeux. Puis elle ressort.
Mariah l'examine d'un air ébahi, semblant incapable d'articuler un mot. Que se passe-t-il?
Stupéfaite, Zola découvre sa nouvelle apparence. Les eaux sacrées ont décidé de l'enrober d'argent, un privilège rare pour son peuple. Son visage est si lisse, si parfait. Elle scintille au soleil! Les larmes lui montent aux yeux. Et dire qu'elle se trouvait laide. La voilà devenue magnifique. Un symbole de pureté absolue.
Impressionnée, Mariah se racla la gorge et demande :
— Tu... tu crois que tu pourras t'en tirer seule la prochaine fois?
Zola hésite.
— Je suppose que oui. Mais je peux te demander, si jamais ça ne va pas?
Mariah sourit.
— Bien sûr! Mais pourquoi ça n'irait pas? Fais-toi juste confiance.
Puis, avec un brin d'envie, elle touche son bras argenté.
— Et si jamais tu as des doutes, rappelle-toi que le lac sacré n'offre pas de tel cadeau sans raison. Peu des nôtres ont eu une telle chance, alors tu devras t'en montrer digne.
Zola baisse la tête, intimidée par l'honneur qui lui a été consenti, et peu certaine de l'avoir mérité. Son regard glisse sur la vallée en contrebas, où de la fumée s'échappe des cheminées de rares habitations.
— Dis, tu crois qu'ils m'aimeront?
Mariah éclate de rire, puis elle se lève et époussette sa robe. Sans répondre, elle tourne le dos et disparaît, avalée par la forêt.
Zola redresse les épaules et commence à descendre la montagne. À pas mesurés, afin de ne pas effrayer son nouveau peuple. Ces petits êtres sont si fragiles.
Quand le temps de la mue sera de retour, elle remontera ici, prête à sacrifier sa vieille peau afin de grandir, d'acquérir de nouveaux pouvoirs et de gagner davantage de fidèles. En attendant, elle devra se montrer digne de la confiance des anciens, et prendre grand soin des quelques villageois placés sous sa protection.
Il faut bien commencer quelque part.
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